Une semaine, par Rébecca Borakovski

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[24 heures de la nouvelle 2018 : Toute la nouvelle doit se dérouler dans une seule et même pièce.]

Mardi

La lumière vive et crue agresse mes yeux derrières mes paupières fermées. Il est 7h du matin, l’heure de se réveiller. Bientôt les gardiens viendront vérifier que tout est en ordre alors il faut se dépêcher. Se lever, faire son lit, se brosser les dents – ils n’apprécient guère l’haleine de chacal du matin – mais rien de tout ça n’a d’importance ce matin. Ce matin est beau, ce matin est frais, ce matin est neuf ! Aujourd’hui nous sommes mardi et je suis en vie.

Rien que cela, ça m’aide à me lever. Il faut que je vois, que je vérifie que je ne me trompe pas. La routine s’installe dans une prison, on oublie le cours du temps, tous les jours se ressemblent. Enfin, ça, c’était avant. Avant que le gouvernement ne trouve le moyen de vider les établissements surchargés. Passé deux ans, il est maintenant impossible de perdre le compte des jours. Des mois, des années, oui mais pas des jours.

Fixement, je regarde la trappe de la porte. Plus rien ne la masque. L’endroit est vide et je laisse le soulagement m’étreindre. Elle est partie, les gardiens l’ont retirée.

J’ai réussi, j’ai survécu à une semaine de plus !

C’est en chantonnant que je me prépare. C’est peut-être malsain mais il sera grand temps de pleurer les cellules vides après. Ces quelques minutes n’appartiennent qu’à moi et je tiens à les savourer.

 

Mercredi

Comme d’habitude, les places vides ont rapidement été remplies. Que ce soit dans le réfectoire, dans le parc ou dans les cellules. Voilà la promotion pour les deux ans d’anniversaire ! Une belle chambre individuelle parmi les vieux de la vieille. C’est qu’on fait parti des murs quand on atteint cet âge !

Dans la cellule d’à-côté, j’entends chouiner. Cela ne me fait plus rien maintenant. C’est ce que je me plais à croire en tout cas. Et pour fixer ma concentration, je fixe le plafond. J’aimais bien le gars qui était là avant. Pas bruyant pour deux sous, l’humeur toujours égale, le compagnon d’infortune idéal. Mieux que celui de l’autre côté. Toutes les nuits il ravageait sa cellule, il évacuait sa rage comme il pouvait le pauvre. Ok, ça peut se comprendre mais nous, moi j’y étais pour rien s’il avait fichu sa vie en l’air ! Alors il pouvait bien me laisser pioncer en paix ! Heureusement, il n’est pas resté trop longtemps. Six mois peut-être ? Il aurait dû le savoir pourtant qu’il ne fallait rien tenter. Un mardi matin, il s’est cru plus malin qu’eux et il n’a pas remis la corde à sa place. Quand ils sont entrés, croyant devoir le décrocher, il les a attaqués. Depuis, je ne l’ai plus revu. Je n’ai pas demandé non plus. On finit par savoir à quoi s’en tenir.

Mais le gars à côté, il tenait bon. Sa dernière année qu’il disait. Il se tenait à carreau et tout roulait pour lui. Sauf que sa bonne femme à eu un accident. Un truc bête. Comme d’habitude. Un quidam, un lambda qui roulait trop vite, trop bourré, trop défoncé et qui ne s’est pas arrêté. Elle n’a pas survécu et mon voisin a sauté le pas. Il a libéré une jolie cellule pour un autre pauvre type comme nous. Si ça se trouve, un jour elle abritera celui qui a tué sa femme. Mais pour ça, il faudrait qu’il en prenne pour plus de deux ans. En attendant, les pleurs à côté ce sont tus. C’est tout aussi bien. Les jours passent vite et bientôt lundi reviendra. Il faudra qu’il se blinde d’ici-là.

 

Jeudi

Le nouveau n’est pas si méchant finalement. C’est l’idée de piquer la place d’un mort qui le mettait dans cet état. En vrai, on est tous comme ça le premier soir. Mais quand ça fait dix ans qu’on se coltine les quatre mêmes murs, que les nuits sont calmes si on oublie les ronflements, on n’a pas envie d’entendre pleurer. Ça nous fait trop penser au lundi. Et personne ne veut penser au lundi. Le lundi, c’est le jour tabou. Le jour où on ne sort pas. On reste enfermé toute cette putain de journée avec la corde comme seule compagnie. Vite, il faut penser à autre chose. Car ouais, je m’appelle Julien et un jour, à dix-sept ans, j’ai eu la glorieuse idée de braquer la supérette qui se trouvait deux rues plus loin. Ils n’étaient pas d’accord. La police m’a cueilli comme un fruit mûr, avec le visage en sang. J’avais un faux flingue, ils avaient de vraies battes. Le truc con, c’est qu’en me débattant pour m’enfuir, j’ai attrapé des barres de céréales qui trainaient et que je les ai fourrées dans la bouche d’un des gars. Comme j’étais fier de moi ! Voilà que je me battais et même si je me prenais une dérouillée, je me défendais pas si mal ! Je me rappelle même ma phrase choc, censée être classe, celle que j’avais répétée des heures devant le miroir. « Et pan, dans les dents ! »

Qu’est-ce qu’on est con quand on a dix-sept ans. Choc anaphylactique : il a pas survécu. De braqueur j’étais devenu meurtrier. La loi n’était pas la même à l’époque et j’ai pu couler quelques annés tranquilles. Dans une prison certes et entouré de fous furieux mais au moins, j’avais le gîte et le couvert tous les jours sans me prendre le chou. Pas que je manquais de quoique ce soit chez moi, non ! Mais je ne savais pas quoi faire de ma vie à part traîner et encore traîner. Si j’ai fais le con, c’est probablement pour une nana. C’était toujours pour une nana. Où elle est maintenant celle-là ? J’en sais rien et je m’en fous. Je ne me rappelle même plus comment elle s’appellait. Blonde ? Brune ? Rousse ? Bah, dans le quartier les filles changeaient de couleur de cheveux encore plus vite que de mec.

Enfin, ici ou là-bas, il n’y a pas grand chose qui change pour moi. Je traîne toujours, je me laisse porter par la routine, les événements comme dirait l’autre. Au moins ici je sais à quoi sert ma vie : à faire enrager le gouvernement. Car je coûte cher. Cela fait longtemps que je suis ici et je ne suis pas prêt de partir. À l’époque, je devais servir d’exemple alors j’avais été chargé. Et bien comme une mule. Ils pensaient alors que les exemples empêcheraient que les prisons continuent de se remplir. Comme si cette méthode avait jamais marché ! Maintenant, le gouvernement préférait une méthode plus expéditive. Nous avions le lundi pour méditer sur nos actions passées. Et en toute légalité, les prisons se vident.

 

Vendredi

Les semaines filent de plus en plus vite. Ou bien est-ce parce que je vieillis ? Dans quatre jours, lundi sera à nouveau là et l’anxiété commence à me prendre. C’est un bras de fer d’endurance. Ma survie est un pied de nez dans leur face ! Mais chaque semaine c’est de plus en plus difficile. La déprime s’installe un peu plus chaque jour, jusqu’au moment où j’ouvre les yeux le mardi. Là je suis bien, heureux de vivre. Le mercredi, je me moque de nouveau. Le jeudi, je commence à penser à pourquoi je suis ici. Une routine bien rodée. Arrive le vendredi et avec le vendredi, arrive le week-end. Le vendredi, c’est la veille des visites. La veille des sorties autorisées. C’est le jour où l’anticipation est à son comble. Comment demain va-t’il se passer ? Est-ce que quelqu’un viendra me voir ? Bien sûr que non. Je suis ici depuis suffisamment longtemps pour que plus personne ne vienne. Parfois je les appelle mais on n’a plus rien à se dire depuis longtemps. Ma famille a continué à vivre. Ma soeur s’est mariée, a divorcée et à deux gosses à charge. Elle ne vient que lorsque cela se passe mal avec ses mecs. Elle peut pleurer sur mon épaule sur l’injustice du monde. C’est une image bien sûr, tant d’intimité nous est interdit. On ne sait jamais, elle pourrait me glisser quelque chose. Ou alors elle emmène ses gosses. « Regardez où vous finirez si vous continuez vos conneries ! » Mais ça fait longtemps que je ne l’ai pas vu. Son nouveau type ne l’a frappe pas et elle avait l’air relativement heureuse la dernière fois qu’elle a daigné répondre au téléphone. Je préfère ne pas penser à nos parents. Ils avaient toujours mieux à faire quand je vivais sous leur toit alors maintenant…

Pas la peine de se faire de la bile pour ça. Je le sais que personne ne viendra demain mais malgré tout… Malgré tout je me prends à l’espérer. C’est comme ça que je sais que mes forces faiblissent et qu’ils sont en train d’avoir ma peau. Semaine après semaine, ils me rongent peu à peu. L’espoir ne mène nulle part, seule l’envie d’être une épine dans le pied permet de survivre !

 

Samedi

Merde. Mes voisins sont tous au parloir ou jouent les fortes têtes dans la salle de repos ou autre. J’ai pas envie de faire semblant. Je m’en fous mais je n’en fais pas étalage. Ils peuvent jouer tant qu’ils veulent, ils sont aussi seuls que moi en vrai. Je savais bien que personne ne viendrait aujourd’hui encore alors pourquoi la rage monte en moi ? S’ils ne veulent plus de moi, à quoi ça sert que je reste là ? Mort ou en prison, cela ne change rien pour eux. On a beau pas être sentimental dans la famille, ça les tuerait de venir me rendre une petite visite de temps en temps ? Rien, ça ne leur coûterait rien ! C’est pas comme si j’étais enfermé à quatre heures de route ! Une heure, c’est pas la mer à boire, merde !

Je déteste le samedi. Peut-être plus que le lundi. Non, c’est juste que c’est différent. Le lundi, c’est l’incertitude. Vais-je vaincre encore une fois ? Les premiers lundis étaient faciles, je ne les haïssaient pas à ce moment-là. Je riais d’eux, je m’en moquais. Alors que les samedis… J’allais à la salle de sport pour me vider la tête. Aujourd’hui, je préfère ne pas y aller. Peut-être demain lorsque la haine du samedi sera retombée. Si j’y vais maintenant, je vais me castagner avec un gars ou deux et ils vont rallonger ma peine. J’ai beau leur coûter cher, je suis sûr qu’ils se disent qu’ils m’auront à l’usure. Et le samedi, il est facile de penser qu’ils ont raison. La pente est douce jusqu’au lundi. Si jamais je les laisse gagner, ma famille n’aura pas de souvenir récent de moi. Comme si j’avais déjà disparu. Des fois j’imagine une seconde que je passe à l’acte. C’est leur terme ça, le passage à l’acte. Comme si c’était réellement notre propre volonté qui nous poussait à utiliser la corde… Bref, j’imagine, et là, je les vois recevoir la nouvelle tout étonnés. « Ah bon » qu’ils diraient. « Il n’était pas déjà mort ? » Et là, la rage enfle jusqu’à tout emporter. Si je croise quelqu’un dans cet état-là, cela veut dire que du mauvais. Le samedi, je ne veux pas qu’on me rallonge ma peine. C’est trop proche du lundi. Je veux me barrer d’ici, je veux les vaincre ! Je n’ai peut-être jamais rien réussi de ma vie mais ça… Oui, ça, ça cela leur ferait les pieds. Mais à l’arrivée, qui sera là pour fêter cette victoire avec moi ?

 

Dimanche

Demain, lundi va revenir. Est-ce que je serai assez fort cette fois encore ? Bien sûr que oui, je ne peux pas les laisser gagner.

Dehors, il y en a trop avec le sourire qui remonte jusqu’aux oreilles. Requinqués par la visite des proches. En vrai il y a deux camps. Ceux qui sont regonflés à bloc et qui gonflent tout le monde et ceux déprimés car la visite était trop courte et qui gonflent tout le monde. Mais ils ont quelque chose à quoi se raccrocher demain. Autre que le crochet qui pend au plafond et qui n’attend que le lundi pour remplir son office. Étrangement, plus personne ne meurt les autres jours de la semaine, à part les malades bien sûr. Tout le monde attend bien sagement le jour du suicide.

Il faut que je pense à autre chose, que je sorte de là. Je pourrais aller emprunter un livre mais celui du mois dernier me regarde de façon extrêmement culpabilisante. Avant, je pouvais lire toute la semaine. Maintenant, c’est réservé aux mardis, mercredis et éventuellement jeudis. Les autres jours, cela ne s’appelle pas lire. Je l’ouvre, le feuillette et je le referme. Impossible de me concentrer dessus. Je fais les cent pas, cela vaut mieux. Cela vide l’esprit de façon plus efficace. Je me fatigue les muscles. Je dors mieux après.

Pas la peine de tenter la salle de sport finalement, j’ai pas envie d’entendre leurs histoires de nanas barrées ou enceintes jusqu’aux yeux. De bonheur conjugal et de je t’attendrais toujours. Qui a besoin de barres de tractions quand on peut faire des pompes dans sa chambre ? Et c’est mieux, je suis habitué comme ça. Ceux qui passent leur journées à arpenter les couloirs, à hanter les salles d’activités, lorsque le lundi arrive, ils ont plus de chance de craquer. Ils ont une fausse impression de liberté et tout d’un coup ils se rappellent qu’ils sont enfermés. De la chair prête à mourir. C’est dur pour eux le lundi tandis qu’ils se retrouvent seul face à eux-même.

Moi j’ai pris possession des murs, j’en suis le maître. Ce n’est pas eux qui me gouvernent.

Malgré tout, la peur s’engouffre et se fait de plus en plus forte. Ces murs, je les connais mais le lundi, une nouvelle force les habite eux aussi. Ils se referment sur moi, ils menacent de m’engloutir. C’est pour ça que je dois me battre et rester fort. La moindre faiblesse est terrible. C’est une chute dont on ne se relève pas.

 

Lundi

Elle est là. Je les ai entendu la déposer. Bizarre comment je ne me réveille jamais le mardi lorsqu’ils la retire mais toujours le lundi lorsqu’elle arrive. Aujourd’hui, je peux traîner au lit si je veux. Petit dej et repas au lit. Une grasse matinée démentielle. Il suffit juste de se lever, mettre la corde dans un coin et laisser l’espace vide pour que les gardiens puissent déposer le plateau. Si c’est pas le grand luxe !

Mais au fil du temps, la corde est de plus en plus collante et pesante dans la main. Il devient de plus en plus difficile de la mettre dans un coin et de ne plus y penser jusqu’au moment où il est l’heure de la ranger. Voilà bien une chose qu’il ne faut pas oublier. Si elle n’est pas à sa place au moment où ils viennent la chercher, ils considèrent que vous êtes résolus. Pas la peine d’espérer survivre en ne s’accrochant qu’au dernier moment pour être sauvé quand ils vous descendent. S’ils vous voient vous débattre, ils repasseront plus tard après s’être excusé du dérangement. Bien la seule fois où on l’entend celle-là !

Au début, on n’y croyait pas trop mais la réalité nous a vite rattrapée. La corde sert à vider les prisons. Si elle n’est pas à sa place, on a décidé que notre vie ne valait plus le coup. Point. Si la corde n’est pas à sa place mais que nous ne sommes pas accroché tel un lustre macabre, c’est que nous leur demandons de l’aide pour aller jusqu’au bout. Pas la peine de se demander ce qui est arrivé à mon ancien voisin, ça non. La façon dont il est parti ne me regarde pas. En souffrant probablement.

Si jamais je décide de les laisser gagner, il ne faudra pas que je rate mon coup. Je partirai le plus proprement possible. Le rire s’empare de moi. Un suicide n’est jamais propre ! Et j’ai beau me dire que c’est moi qui les laisse gagner, ils gagnent tout de même. Qui le saura que c’est ma décision ? Mais tout le monde s’en fout de ma décision. Même eux. Moi ou un autre, quelle différence tant que cela fait un taulard de moins ?

La seule que ça importe, c’est la corde. Elle est là, toujours au creux de mon poingt. Je la serre de toute mes forces, peut-être arriverais-je à crever ce serpent ?

Le rire me reprend. Je ne suis pas le seul et on sait tous qu’il ne fait pas bon de rire aujourd’hui. Où es-tu mardi ? Loin, très loin de moi. Beaucoup trop loin.

J’ai peur petite corde. Je m’appelle Julien, voilà dix ans que je suis ici et j’ai peur de ne pas tenir jusqu’au mardi suivant.

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4 thoughts on “Une semaine, par Rébecca Borakovski

  1. C’est très sympa. Ça monte bien tranquillement, tu ne donnes jamais trop d’informations.
    Grosse ambiance, vraie bonne idée originale qui te permet en plus un découpage pratique.
    Et cadeau bonux, des petites phrases deci-delà qui claquent bien.
    Bravo Rebecca. Joli texte.

  2. Fausse manip, j’ai plus qu’à tout réécrire !
    Tout d’abord, on ne peut pas dire que tu ne respectes pas la contrainte ni même qu’elle ne soit là que histoire de dire, c’est carrément ton sujet principal ! Presque ton personnage principal.
    Ton compte à rebours est bien mené, au départ, je n’avais même pas compris que le lundi était littéralement le jour du suicide.. très glauque !
    L’inconvénient de ces 24 heures, c’est que ta correctrice préférée n’a pas eu le temps de traquer tes quelques fautes, l’avantage c’est qu’à chaque fois, on redécouvre une nouvelle facette de ton écriture.
    Félicitations !!!

  3. Pingback: Rébecca Borakovski | Les 24 Heures de la Nouvelle

  4. Une vision de l’univers, restreint, carcéral bien proche de l’ambiance qui y règne. Si ce n’est le lundi où un élément quasi vivant prend une grande place à mesure que se déroule le récit. Un psychodrame et des questions, une tranche de vie et des réponses, sauf la dernière, l’unique réponse, mais nous verrons ça mardi matin, n’est-ce pas ?

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