Une pièce unique, par ALB

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[24 heures de la nouvelle 2018 : Toute la nouvelle doit se dérouler dans une seule et même pièce.]

L’obscurité rassurante du lieu m’enveloppe de son manteau. À demi éveillé, à demi endormi. Je me sens étrangement désincarné… comme après un long rêve dont on a été sorti brutalement. Mais quelque chose d’anormal se joue sans que je sache exactement quoi. Le silence du lieu m’intrigue. Il doit faire nuit. Seul le craquement des poutres est audible.

À mesure que mon esprit s’anime, une impression de platitude s’insinue en moi. Je reprends suffisamment mes esprits pour réussir à ouvrir un œil. Je ne suis pas chez moi ! C’est une certitude. Mais que fais-je en ce lieu ? Et… où me trouvé-je donc ?

Une sensation soudaine et désagréable d’étouffement oppresse ma poitrine. Elle est comprimée au point que l’air ne parvient pas à y entrer. Une panique sourde naît au plus profond de mon être. Je tente de la refouler, en vain. Incapable de bouger ni même de prononcer le moindre mot, je m’accroche aux détails qui m’environnent pour calmer mon esprit embrouillé. Observer. Pour comprendre.

Face à moi, une immense porte fermée. Du bois. Du chêne sans doute. La pièce semble démesurément grande. Suis-je dans l’antre d’un géant ? Un géant riche si l’on considère la décoration et la qualité du mobilier. La chambre n’est pas véritablement visible dans la pénombre qui m’entoure. Une simple bougie posée derrière moi éclaire faiblement l’ensemble. L’encadrement d’ébène est toutefois perceptible grâce aux rayons qui filtrent sous l’unique sortie.

Une porte solide, épaisse et patinée par le temps. Elle me tient enfermé aussi surement que des barreaux. Elle étouffe les sons qui se mettent à résonner dans la pièce attenante, brisant à demi le silence oppressant de l’espace dans lequel je suis confiné. Je suis tenu prisonnier dans une maison inconnue pour une raison qui m’échappe totalement sans savoir ce qui va advenir de moi. Et cette porte me laisse traitreusement dans l’incertitude de ma situation.

Derrière elle a lieu une discussion houleuse dont les paroles inintelligibles ne me parviennent pas, accentuant encore l’angoisse qui m’étreint. Je sais, oui, je sais que c’est sur mon sort que ces hommes se disputent. L’un d’eux doit me défendre, ce doit être cela… ça ne peut être que cela.

Mon regard ne peut se détourner de cette porte. C’est de là que viendra mon salut ou ma mort.

La poignée magnifiquement ciselée vibre. Vont-ils entrer ? Mais surtout… qui entrera ? Un sauveur ou un bourreau ? Qu’ai-je donc fait pour avoir été cloîtré ici ? Je tente de me souvenir, mais mon esprit embrumé s’y refuse. Et cette impression d’oppression si horrible, si insupportable.

Oui, j’étais chez moi quand c’est arrivé. Au palais. Qu’y faisais-je ?… Mon dernier souvenir… Je mangeais. Je mangeais simplement, tranquillement. Puis il y a eu un murmure. Un simple petit murmure. Comme une chanson enjôleuse, mais sombre. Mon esprit s’était concentré sur elle et j’étais entré dans une douce torpeur, oubliant même ce que j’étais en train de faire. Puis, plus rien. Le vide. Le néant. Je me suis ensuite éveillé dans cette pièce inconnue.

La poignée de nouveau vibre. Le pommeau brille d’un étrange éclat. De l’or. Oui, c’est bien de l’or ! Mais qu’en ai-je à faire que c’en soit ? ! Rien. Il faut que je respire. Oui, il le faut. Je dois me calmer.

Une magnifique pièce en or, disais-je, aux nombreuses courbes dont on devine aux entrelacs et croisements qu’un artisan exceptionnel en est l’auteur.

Autour de la serrure ronde, un blason.

Une étoile à six branches entourée d’un cercle. Non, pas un cercle. Deux serpents qui se mordent la queue. Ce blason me dit quelque chose, mais impossible de me rappeler. Je l’ai déjà vu dans des livres. Ce que je n’aime pas avoir quelque chose au bout de la langue et ne pas pouvoir mettre le doigt dessus ! Alchimie…

Les voix montent puis s’éloignent. La dispute s’accentue, mais aucun mot ne me parvient. Je pourrais tuer pour savoir ce qu’ils se disent, mais voilà. Je suis là, incapable de faire le moindre geste. Je suis là, paralysé au point de ne parvenir qu’à fixer lamentablement cette serrure en attendant qu’on statue sur mon sort.

Pourquoi m’avoir enlevé ? Qu’ai-je bien pu faire pour mériter cela ? J’ai beau fouiller le fond de ma piètre mémoire. Je ne vois pas ce qu’on peut me reprocher. Je me lève, je déambule, je mange et je ne m’occupe que de mes obligations. Les affaires du monde ne me regardent en rien. Je ne m’y suis jamais investi. Que peut-on bien me reprocher ?

Une porte claque, des pas s’éloignent et la maison retombe dans une étrange apathie. Je suis toujours là, observant inlassablement cette serrure dans la lumière vacillante de la bougie. Et ce silence… obsédant… impossible à briser. Ce que j’aimerais hurler ma peur et ma frustration !

Un carillon retentit. Une personne arrive. Une conversation étouffée. Des pas. Un rire.

La porte s’ouvre.

Une soutane. L’homme à la longue robe rouge entre, se frottant les mains en me regardant de son œil torve. Son sourire malsain me fait frémir d’horreur. C’est le regard d’un dément qui se réjouit d’avance du sort qu’il vous fera subir. Lui. Je l’ai déjà vu. À de nombreuses reprises d’ailleurs… Une seconde personne pénètre silencieusement dans la pièce, et dans une obséquieuse révérence déclare :

– Voilà Mon Seigneur, c’est ce que vous désiriez.

Le religieux avance, grandissant à mesure qu’il s’approche.

– Êtes-vous certain que tout a parfaitement fonctionné ? Et comment puis-je m’assurer qu’il ne s’agit pas d’un ducat tout à fait classique ?

– Regardez bien l’œil du buste gravé sur la face. Il bouge, il vous observe en ce moment même. Voyez sa crainte et sa colère. Je suis parvenu à enfermer le démon qui se nourrissait de l’âme de vos gens. Aucun domestique n’aura plus à le craindre dans le palais épiscopal, Mon Seigneur. Il ne pourra plus les tuer ni les contraindre à la folie meurtrière. Il n’a plus aucun pouvoir.

– Nous avons bien fait de ne pas vous mener sur le bûcher, alchimiste. C’est un tour de force que vous venez d’accomplir. Enfermer un esprit démoniaque dans une simple pièce de monnaie ! Magnifique !

 

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