Un matin presque ordinaire, par Marie Saintemarie

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[24 heures de la nouvelle 2018 : Toute la nouvelle doit se dérouler dans une seule et même pièce.]

Les stores sont baissés et les rideaux occultants sont tirés mais un filet de jour réussit néanmoins à se faufiler. Un petit filet de jour gris sale. Sûrement le soleil ne se montrera-t-il pas aujourd’hui et la pluie tombera encore. Comme hier et tous les jours de la semaine et celle d’avant aussi. Je ne sais même plus ce que cela fait sur la peau, la caresse du soleil ! Je suis prisonnier de cette chambre depuis si longtemps, prisonnier dans ce lit, comme un gros scarabée tombé sur le dos. Est-ce qu’il lui arrive de penser à la caresse du soleil, le gros scarabée qui ne peut plus se retourner ?

Tout est silencieux. Enfin, il n’y a pas de bruits extraordinaires, juste les petits bruits du quotidien : l’eau qui circule dans les tuyaux du chauffage central, le tic-tac de la pendule en face de mon lit, la plaque d’égout qui claque au passage d’une voiture devant la maison, un chat qui miaule dans le jardin du voisin et toutes les dix minutes, le pschschsch de l’autobus qui s’arrête un peu plus loin. Pas d’éclats de voix ni même le moindre murmure : les usagers du petit matin voyagent en silence pour prolonger un peu leur nuit, pour ne pas trop se réveiller je suppose. Plus tard, c’est le camion des éboueurs et le fracas des ordures qui tombent dans la benne.

Je n’ai jamais aimé ce moment de la journée où la nuit cède, comme à regret, sa place à un jour nouveau. Moi, je suis un oiseau de nuit, un oiseau sauvage et pour ma plus grande rage, je suis maintenant condamné à un régime de poule, couché et levé avec le soleil, même s’il ne montre pas le bout de son nez.

La chambre est encore plongée dans une obscurité amicale. Elle pose sur toute chose un voile protecteur qui me préserve de la réalité crue de ma vie. Elle me permet de laisser libre cours à mon imagination : sans me déplacer, ce matin je vois les couleurs éclatantes des bouquets de fleurs et des robes qui virevoltent autour des jambes de jeunes filles, je vois et j’entends le bruissement des feuilles dans les arbres, je vois des truites qui nagent dans le ruisseau au bout d’un pré où des vaches paissent paisiblement. Je m’imagine courant dans ce pré en pente, vers ce ruisseau, bras ouverts, tête en arrière pour offrir mon visage au soleil. Je sens les herbes me frôler les jambes et une petite brise emmêler mes longs cheveux, longs comme lorsque j’étais petit et que ma mère croyait qu’en me les laissant pousser et en m’habillant de robes, je finirais bien par me persuader que j’étais une fille. J’ai dû vivre des moments tels que celui-ci, avant. Mes souvenirs sont flous et ne reviennent que par bribes sans signification et sans liens les uns avec les autres, mais ils nourrissent mes voyages immobiles, les seuls que j’ai à ma disposition.

Il ne doit pas être si tôt que je le pense : j’entends la clef tourner dans la serrure. C’en est fini de ma relative tranquillité. Madame Morin fait tout le bruit qu’elle peut : elle claque la porte d’entrée, se déchausse en laissant tomber ses chaussures par terre. Puis j’entends le glissement de ses savates sur le carrelage. Dans la cuisine, elle fait couler de l’eau dans la bouilloire, lance les ustensiles nécessaires à mon petit déjeuner sur un plateau. Elle met mon bol de Renutryl® dans le micro-onde et pendant qu’il chauffe, elle rentre comme une tornade dans ma chambre, sans un seul regard vers moi, se précipite pour tirer les occultants, lever les stores et ouvrir en grand la fenêtre, en s’écriant d’une voix aigre « Ça sent le chacal, ici ». Jamais elle ne prend la peine de frapper à la porte avant d’entrer. De toute manière, je ne répondrais pas.

Quel que soit le temps qu’il fait dehors, elle expose ma semi nudité aux éléments. Aujourd’hui, comme je m’y attendais, il pleut. Une toute petite pluie fine mais drue et tenace. Je suis content de ne pas avoir à l’affronter. Elle revient avec le plateau, relève mon matelas, charge une grosse seringue de Renutryl® et l’envoie d’un geste brusque dans ma sonde gastrique. Puis c’est le tour du café. Malgré le lait, il est toujours trop chaud. Il me brûle l’estomac. Il va se rappeler à mon souvenir toute la matinée : comment faire comprendre à cette femme que je ne digère pas le café au lait ?

Après cela elle se précipite dans la salle de bain. J’entends l’eau couler dans la bassine. Ensuite, je suis, entre ses mains froides, comme un pantin désarticulé qu’elle lave, retourne, frictionne comme on bouchonne un cheval, rase, parfume, habille, coiffe, cale sur des oreillers dans un lit dont elle ne change les draps qu’une fois par semaine. Une demi-heure chrono. Jamais elle ne me lave les dents. Ça ne doit pas être dans ses habitudes d’hygiène ou bien elle doit trouver trop difficile ou trop long de me faire cracher. Elle n’a pas de temps à perdre. Elle me l’a souvent répété, au début, quand elle se sentait obligée de me parler. Elle a d’autres personnes à s’occuper. En partant, elle ferme la fenêtre, allume la télévision et m’abandonne devant le magasine de téléachat de TF1, sauf le dimanche, comme aujourd’hui, où elle nourrit ma spiritualité sur France 2 avec dans l’ordre chronologique les bouddhistes, les musulmans, les juifs, les orthodoxes, les protestants pour finir le jour du seigneur avec sa messe catholique.

Il est 8 heures. Elle est partie. Je n’ai pas croisé une seule fois le regard de l’unique être humain que je côtoye quotidiennement. Bien sûr elle n’est pas la seule personne que je voie. Ma mère et ma sœur viennent me voir une fois par semaine. Mon copain Jack aussi, mais pas les mêmes jours. Les 3 me font la lecture de ce qu’ils aiment : ma mère c’est « Historia Magazine » ou « Rustica », ma sœur c’est un roman de Musso, Levy, Pancol ou Puertolas. Parfois cela me fait sourire en dedans. Jack c’est l’Equipe. Rien qui m’intéresse. L’aide-ménagère, enfin une de celles qui font le ménage car elles changent tout le temps, est là une fois par semaine. Le kiné vient 3 après-midi par semaine pour me « mobiliser » puis me masser pendant une bonne heure. C’est le moment de la semaine que je préfère. Et le vendredi, juste avant qu’il ne parte, parce qu’elle n’a pas ma clef, j’ai une visite dont je me passerai bien, c’est celle d’une grenouille de bénitier qui vient me porter la communion sans que personne ne lui ait rien demandé, surtout pas moi qui suis athée. Qu’est-ce qu’elles ont toutes, ces bonnes femmes à vouloir sauver mon âme ?

Après le départ de Madame Morin, j’ai devant moi 5 longues heures de vacuité avant son retour pour le repas de midi. Pour échapper aux images qui défilent devant moi, j’en profite pour faire un peu de gymnastique. Entendons-nous bien, c’est de la gymnastique oculaire : lever les yeux le plus haut possible, regarder le plus bas possible puis le plus loin à droite et le plus loin à gauche. Tourner ensuite les yeux dans un sens puis dans l’autre. Fermer les yeux et recommencer ainsi au moins 20 fois. On ne dirait pas comme ça mais ça demande un gros effort. Pour ne pas me perdre dans le nombre de tours, je compte sur mes doigts. C’est-à-dire que je visualise chaque doigt l’un après l’autre en partant de l’auriculaire droit vers l’auriculaire gauche.

C’est en arrivant au pouce gauche, c’est-à-dire au 6ème tour que la chose est arrivée : d’abord un léger mouvement vers l’épaule droite puis la tête, ébranlée par les exercices de gymnastique, a entrainé le torse. Mon bras droit s’est retrouvé coincé sous moi. J’ai cru que cela suffirait pour arrêter la catastrophe qui se préparait mais c’était sans compter la gravitation terrestre. Bref tout mon corps a fini par glisser vers le bord puis hors du lit. Naturellement les jambes ont suivi.

Actuellement il est 9 heures 30. Je ne vois plus la pendule mais « Présence Protestante » vient de commencer. Je suis par terre, sur le carrelage glacé. Je me sens comme une vieille serpillère abandonnée. Ma poche à urine a éclaté sous mon poids. Je le sens à l’odeur mais je dois aussi être mouillé. Mon crâne écrase ma joue et ma narine gauches. Seul mon œil droit me relie encore au monde, si tant est que l’on puisse considérer le dessous du lit comme un spectacle digne d’intérêt.

Et bien pour la première fois, c’est avec un grand plaisir que je vais voir arriver Madame Morin, même si je peux prévoir mot pour mot les vociférations blessantes qu’elle ne va pas manquer de proférer en me découvrant dans cette posture.

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3 thoughts on “Un matin presque ordinaire, par Marie Saintemarie

  1. Simple, mais tellement triste et touchant, et bien écrit… chapeau.

  2. On oublie, on oublie que les prisonniers peuvent l’être de leur corps, une fois qu’il a trahi.
    L’expérience est rude et la chute (toutes les chutes) terrible. Surtout pour celles et ceux qui un jour ont su courir.
    L’humour est présent, en l’absence de joie.
    Merci pour n’avoir pas oublié que certains d’entre nous demeurent prisonniers.

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