Un atelier d’écriture atypique, par Claire Abadie

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[24 heures de la nouvelle 2018 : Toute la nouvelle doit se dérouler dans une seule et même pièce.]

Brigitte regarda autour d’elle. La pièce comportait une table avec des cacahuètes et des verres. Une jeune fille se trouvait à sa droite, blonde, l’air enjoué. Elle contemplait la salle avec une gaieté et une naïveté incroyable. De l’autre côté, une grande femme d’une trentaine d’années dévisageait la porte, une angoisse dans le regard. Elle attendait, les doigts crispés accrochés à ses hanches.

Brigitte n’avait mis que quelques minutes de son appartement pour accéder à cet atelier d’écriture. Elle avait sonné et attendu quelques minutes avant que l’animatrice Camille lui ouvrît. Elle avait dû descendre un escalier petit et avec des marches escarpées qui menaient à une sorte de bar après avoir traversé un couloir. L’ambiance lui parut un peu lugubre, un bon début de polar. Son imagination lui jouait encore des tours avant même le commencement de l’atelier. Elle soupira. L’endroit restait idéal si elle voulait revenir là-bas. Elle avait réussi après quelques années à trouver une nourrice pour sa fille de quatre ans, Charlotte.

Après plusieurs années de dévotion à sa fille, l’attirance pour l’écriture s’était à nouveau imposée à cette mère. Elle méritait de vibrer après avoir survécu à une grossesse difficile, un divorce qui s’était enchaîné et l’éducation de son enfant après tous ces drames. Heureusement, les collègues l’avaient soutenue et le travail l’avait aidé à sortir la tête de l’eau. Dix ans dans la même entreprise de comptabilité, signer des papiers et manipuler des chiffres lui permettait d’oublier le comportement odieux de son mari et son abandon final. Elle avait obtenu la garde de sa fille et son ex-époux n’avait pas cherché à passer du temps avec Charlotte. Brigitte se demandait encore comment elle allait expliquer l’absence de père à sa fille. Pour le moment, Charlotte se contentait de vagues phrases honteuses.

L’heure tournait, la comptable regarda sa montre, 19 h 10. Elle se servit en cacahuètes tout en jetant un coup d’œil à la jeune femme assise à sa droite. Cette dernière semblait absorbée par son téléphone portable et tapait des messages.

Quelle impolitesse ! songea cette jeune mère. Elle se demandait comment elle allait apprendre à Charlotte à ne pas abuser de ces outils. Maintenant qu’elle voyait les jeunes aussi addicts, elle avait peur pour les générations futures. Elle agirait de son mieux, comme toujours. Sa fille la surprenait toujours dans le bon sens et il n’y avait pas de raison pour que les choses fussent différentespar la suite.

L’animatrice, après avoir scruté hors de la porte avec insistance, revenait vers les deux femmes et commença avec un enthousiasme trop empressé qui avait l’air feint.

« Bonjour, je suis surprise de ne voir que vous deux, d’autres personnes m’avaient confirmé leur venue à cet atelier. Peut-être que nous aurons la joie de les voir arriver. Je l’espère fortement. »

Camille marqua une pause, jetant un regard furtif à la porte.

« Je me présente donc. Je m’appelle Camille Randonnat. Vous pouvez bien sûr m’appeler Camille et me tutoyer, l’idée étant de créer une ambiance aussi détendue et décontractée que possible. »

Son ton macabre, d’une voix grave, détonnait avec ses propos. Brigitte se força à rester calme, malgré son pressentiment. Elle ne devait pas laisser la peur l’empêcher de détruire le seul moyen pour elle de retourner à sa passion. Pendant quatre ans, elle n’avait vécu que pour son travail et son enfant. Si elle voulait devenir un modèle pour sa fille et l’élever aux mieux, elle devait se laisser une place pour s’épanouir à sa manière.

L’écriture lui évoquait les journaux intimes qu’elle grattait autrefois avec une envie dévorante, les petits contes qu’elle inventait à dix ans, les poèmes amoureux consacrés à ses conquêtes de jeunesse et les lettres qu’elle écrivait à son amie à une lointaine époque. Elle avait abandonné l’écriture après avoir signé son premier contrat dans une entreprise, comme si elle sentait que cette passion n’avait plus de place dans une vie rangée. Elle était devenue une caricature de femme accomplie : un enfant, un mari, un logement, un contrat de travail. Et puis, évidemment, tout s’était écroulé et après des années de difficultés, elle sentait que seule l’écriture lui permettrait de redonner un sens à sa vie perdue.

« Tout d’abord, je vais commencer par me présenter et présenter mon parcours. J’ai une licence de lettres modernes et un master en littérature comparée. J’adore écrire depuis toujours et mon ambition est de devenir écrivaine et de vivre de ma plume. Vous pouvez lire mes nouvelles sur mon blog dont voici l’adresse sur ma carte de visite. »

Elle tendit une carte de visite dans laquelle figurait une photographie d’elle en costume, et un site www.camille-randonnat.fr.

« Je me spécialise plutôt dans les nouvelles policières et les romans de suspense. J’aime l’ambiance d’action, type James Bond ou Agatha Christie, mais ne vous inquiétez pas, je suis ouverte à tous les styles d’écriture, que ce soit de la chanson, de la poésie, de la nouvelle ou du roman. L’idée principale est de reprendre un stylo et de se faire plaisir. J’espère que vous n’avez pas amené d’ordinateur. Je vous fournis les feuilles, les stylos, quelques contraintes et je vous laisserais du temps pour créer votre histoire. Mon roman en cours traite d’un enfant abusé par sa famille qui devient criminel et cherche à se venger par la suite. Cet atelier sera un atelier de découverte et je vous donne les tarifs et les différents ateliers pour la suite qui traiteront des genres plus précisément. »

Elle tendit une feuille avec les détails des différents ateliers prévus. Lundi pour la poésie, mardi pour la construction des romans, mercredi pour les nouvelles, jeudi pour le polar et vendredi pour les thèmes d’intrigue. Le week-end était consacré à des journées sur des pastiches d’auteurs. Brigitte consulta distraitement les tarifs : 500 euros pour un abonnement mensuel, 200 euros par week-end et 5000 euros pour tous les week-ends de l’année (hors vacances scolaires). La jeune mère calcula sur ses revenus, cela risquait de la mettre dans le rouge si elle acceptait trop rapidement. Il lui restait de l’ordre d’une centaine d’euros d’économie par mois, mais elle n’arrivait jamais à estimer les dépenses imprévues générées par sa fille. Elle préférait tester plusieurs fois des ateliers d’une vingtaine d’euros avant de s’engager.

« Maintenant vous pouvez vous présenter chacun à votre tour et nous dire votre rapport à l’écriture, pourquoi vous venez à un atelier comme celui-ci et si c’est la première fois. Je laisse Brigitte d’abord puis Manon ».

La dénommée Brigitte se mit à rougir, elle n’avait pas l’habitude d’être au centre de l’attention. Rester dans un bureau lui convenait parfaitement, elle haïssait les présentations et autres moments de passage à l’oral. L’idée de se sentir jugée et désapprouvée la traumatisait. Elle saisit son courage pour prononcer quelques paroles anodines :

« Bonsoir, moi c’est Brigitte. Je suis comptable et mère d’une petite fille de quatre ans. J’adore écrire depuis mon enfance, j’écrivais des petits contes de fées avec des princesses et des chevaliers. J’ai arrêté après les études et je cherche à retrouver l’inspiration. C’est la première fois que je viens à ce genre d’événements. »

Elle s’arrêta brusquement et tourna la tête vers sa voisine.

« Moi c’est Manon, je suis en terminale littéraire, j’ai 17 ans. J’adore l’art et je suis plutôt douée dans le domaine de la peinture ou du dessin en général. J’ai déjà fait quelques croquis de BDs. Je suis venue à l’écriture par la poésie amoureuse. Je suis en couple depuis un an et cela m’inspire pour écrire des poèmes sur mes sentiments, mes émotions. C’est la première fois que j’assiste à ce genre d’ateliers, je voulais voir comment ça se passait et me renseigner un peu sur l’écriture en général.

— Très bien, conclut Camille. Maintenant qu’on se connaît mieux, je vais vous donner une première contrainte de dix minutes. Présentez-vous de manière originale en quelques lignes. Pour pouvoir former un groupe. Je vais appeler les autres participants qui devaient venir histoire de vérifier. Je vous laisse le temps d’écrire. »

L’animatrice partit de la pièce à grandes enjambées et les deux femmes l’entendaient faire des tours dehors. Brigitte réfléchissait à sa vie, elle n’avait pas révolutionné le monde, elle avait juste vécu simplement en essayant de se faire oublier. Dans ce cas, comment exprimer sa véritable personnalité ? En avait-elle seulement une ?

Elle gribouilla quelques lignes : « Une mère, une épouse, une travailleuse, qu’espérer de mieux dans notre société. Et pourtant, pourquoi ? »

Elle ratura ces mots, si vains et si peu évocateurs de ce qu’elle ressentait. Qui suis-je ? Cette question ne lui avait jamais semblé aussi difficile. Elle essaya encore une autre méthode :

« Après des études moyennes, Brigitte croyait avoir réussi l’impossible, accéder à la validation sociétale. Cependant, des embûches l’attendaient sur son chemin. Saura-t-elle les éviter ? »

Cette fin saugrenue la fit sourire, elle était peut-être dans une bonne lancée. À côté d’elle, Manon avait l’air inspiré, elle ne cessait de griffonner avec conviction dans son carnet et Brigitte se prit à envier son insouciance.

L’animatrice revint, un air plus défait que jamais, le visage crispé.

« Bon, nous ne serons définitivement que trois. J’ai hâte d’entendre ce que vous avez concocté. Brigitte, à toi l’honneur.

— Alors, je commence, bredouilla Brigitte. Dans une vie tranquille, approuvée par la société, Brigitte gravitait comme un ange, sûre d’elle. Mais l’ombre du désespoir planait sur elle. Son mari, autrefois aimant, lui cachait des surprises et après une dispute orageuse, là voilà outragée et placée hors de sa position privilégiée avec une enfant dans les bras, comment va-t-elle survivre ? Nous attendrons le prochain épisode pour connaître la suite. »

Elle attendit le verdict avec une impatience et un trouble pénibles. Avait-elle fait n’importe quoi ? Qu’espérait l’animatrice ? Cette dernière brisa le suspense :

« J’ai beaucoup aimé la version pitch de ta vie, c’est mouvementé, tu as réussi à rajouter un rythme et une vivacité assez agréables. C’était original, merci. À toi Manon.

— Dans ma vie un amour, toujours. L’art de vivre, un rire. Ce garçon qui hante mes pensées, berce mes nuits. Je l’aime et suis comblée, comme ma vie. La vie, un art, toujours.

— Tiens de la poésie, c’est rythmé et doux. Certains mots reviennent, ce qui donne un refrain implacable, à la fois joyeux et mélancolique. On perçoit bien vos caractères à toutes les deux, merci d’avoir joué le jeu. »

Pendant un bref instant, l’animatrice donna l’impression de se prendre au jeu et de perdre son sourire macabre. Elle continua son atelier avec la description d’une table à effectuer. Quelques minutes plus tard, elle annonçait avec beaucoup d’intensité :

« Je vous conseille de regarder attentivement les feuilles de tarif, les inscriptions se font aujourd’hui. Vous pouvez me dire dans quels ateliers vous comptez vous inscrire. »

Brigitte réprima un soupir d’agacement, elle ne savait même pas si elle voulait s’inscrire aux ateliers, elle hésitait à s’engager à ce point et à ce tarif à du long terme. Elle devait d’abord être sûre de pouvoir payer toute la somme et continuer à garder la même nourrice. Elle fit un signe de tête peu compromettant.

Brigitte consulta son téléphone, elle avait un message de la nourrice : « Je m’excuse, je dois m’absenter rapidement sous un quart d’heure pour une urgence, est-ce que vous pourriez revenir sous peu ? » La jeune mère jura, ce serait la dernière fois qu’elle embauchait cette femme. 20 h 45. Elle avait presque réussi à suivre un atelier jusqu’au bout. Elle se leva avec agacement et murmura une phrase :

« Ma nourrice vient de me planter, comme toutes les nourrices que j’emploie, heureusement je n’habite pas loin. Je vais devoir vous laisser. »

Camille se mit avec ostentation devant la porte et face à ce regard morne et décidé, Brigitte ressentit un début d’angoisse.

« Tu ne vas pas t’inscrire aujourd’hui à un ou plusieurs ateliers ?

— Je vais y réfléchir, je t’assure que je te donnerais la réponse assez vite, d’ici quelques jours.

— J’ai besoin de la réponse maintenant. » dit Camille d’un ton menaçant.

La mère de famille s’efforça de se calmer :

« Je crois que ça ne va pas être possible hélas, j’ai une fille et j’ai vraiment du mal à trouver une nourrice valable et je n’ai plus beaucoup d’argent à ce point et je ne peux plus me permettre. Je suis désolée. »

Malgré ses paroles, Camille restait devant la porte et elle sortit un couteau de poche :

« Je ne peux pas vous laisser partir, j’ai besoin de cet argent tout de suite. Manon ? Que comptes-tu faire ? »

La pauvre Manon, qui tremblait et commençait à pâlir, bégaya une réponse :

« Je ne peux pas m’engager sur des sommes aussi conséquentes, ma mère ne voudra jamais me le payer.

— Alors dans ce cas, vous restez ici. »

Brigitte tenta de réfléchir dans l’angoisse. Elle devait se dépêcher pour récupérer sa fille et Manon semblait sur le point de s’évanouir, elle était la seule qui pouvait sauver la situation. Elle se rassit lentement. Elle chercha une approche psychologique, en faisant abstraction du couteau qui les menaçait :

« Que se passe-t-il ? Combien d’argent as-tu besoin ? Dans combien de temps et pourquoi ? »

Camille la regarda d’un air ahuri et pendant un instant, la jeune mère pensa qu’elle n’allait jamais sortir de cet enfer.

« J’ai reçu une assignation à payer mon loyer sous deux mois et il ne me reste plus qu’une semaine. Je ne sais plus quoi faire. Mes parents m’ont bien expliqué que je devais me débrouiller toute seule et jusqu’à maintenant, j’ai écrit autant que je pouvais en essayant de gagner de l’argent sur mon écriture pendant que j’épuisais mes derniers sous en loyer et nourriture, mais avec 800 euros par mois, je n’y arrive plus. J’ai besoin de mes trois mois de loyer d’ici une semaine et de trouver un apport d’argent par la suite pour ne plus être menacé par les avocats. Vous ne sortirez pas de cette pièce tant que je ne trouverais pas une solution. »

Génial, pensa Brigitte, c’est mon premier atelier d’écriture et je tombe sur une psychopathe. C’est bien ma chance. Devant Manon, elle se sentait protectrice, comme si son statut de mère la forçait à se préoccuper des jeunes filles avant de sauver sa peau. Malgré sa terreur, elle continua à rester calme.

« Bon, donc il faut 2400 euros d’ici une semaine. Manon, est-ce que tu connais des amis filles ou garçons riches qui pourraient être intéressés par un atelier d’écriture ?

— Oui, bredouilla Manon, au moins trois ou quatre. Je suis en terminale littéraire donc j’en connais plein qui aiment écrire et qui sont riches.

— Très bien, tu vas leur demander de s’engager sur un atelier que tu as adoré, n’est-ce pas ?

— Oui, oui, oui.

— Très bien, maintenant, Camille, peux-tu la laisser sortir ?

— Non, elle doit le faire devant moi. »

Brigitte attendit les coups de fil de Manon qui faisait de son mieux pour jouer la comédie devant ses amis et récolta cinq promesses de paiement dans les quelques minutes. Quant à Brigitte, elle continua avec réticence :

« De mon côté, je vais signer un chèque de 2400 euros qui va te permettre de payer ton loyer en retard. Je ne pourrais pas m’avancer plus loin, c’est déjà très compliqué de faire garder ma fille. Est-ce que ça ira pour tout le monde ? »

Brigitte vit la lueur d’espoir s’allumer dans les yeux de Camille et elle sut qu’elle avait gagné. L’animatrice prit le chèque avec excitation, ordonna à Manon une preuve qu’elle allait envoyer ses amis à l’atelier d’écriture puis avec un soupir d’espoir, elle s’écarta de la porte. Avec beaucoup de tension, Brigitte laissa l’élève de terminale passer en premier et se leva en cherchant à ne pas éveiller la méfiance de Camille. Elle se rapprocha de la porte, l’animatrice avait rangé le couteau, l’alerte semblait levée.

« Ne t’inquiète pas, tu peux encaisser mon chèque et tes ennuis seront vite terminés. »

Elle tourna la poignée de la porte avec ces idées en tête : Je vais devoir faire opposition au chèque et aller à la police me plaindre, quelle galère ! Tout ça pour un simple atelier d’écriture. C’est bien la dernière fois que j’assiste à un atelier. Elle garda le sourire aux lèvres jusqu’à ne plus voir l’animatrice.

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3 thoughts on “Un atelier d’écriture atypique, par Claire Abadie

  1. Un atelier sympathique dis donc, si je suis intéressé je viendrai avec plusieurs personnes maintenant au cas où 😛 C’est calme, sympathique et joue avec la contrainte, ça va bien 🙂

  2. Entre les tarifs et la façon d’obtenir la promesse de participation, il y a de quoi fuir très vite !
    Les fins de mois sont dures 😀

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