Sweet Escape, par Nolwenn Prod’homme

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[24 heures de la nouvelle 2018 : Toute la nouvelle doit se dérouler dans une seule et même pièce.]

Annie pousse la grille de toutes ses forces. La matière est collante sur ses doigts – du caramel ? Mais pourquoi donc s’est-elle laissée embarquer dans cette aventure ? Johanna avec ses minauderies. « Tu vas voir, il paraît que le chocolat est à tomber ! » Elle déteste le sucre. Tout ça va mal finir…
Enfin, la grille se détache de la paroi. Annie la fait doucement pivoter vers le haut, puis s’extirpe du tunnel de ventilation. Un coup d’œil aux alentours. C’est grand. Rien ne bouge.
— La voie est libre, murmure-t-elle.
Johanna la suit de près. À peine le pied posé au sol, la rouquine rehausse ses lunettes du bout de l’index, les yeux écarquillés.
— Oh ben ça alors ! Vous avez vu ça les filles ? C’est dingue !
— C’est une maison en pain d’épice, réplique Annie en haussant les épaules.
— Rhoo, fais pas ta blasée !
Annie esquisse un sourire, mais se reprend aussitôt. Elle est venue ici à son corps défendant, et ne compte pas trop vite donner raison à sa camarade.
Évidemment, Jo a raison. Les lieux sont démentiels. Elles se trouvent dans ce qui doit être une immense cuisine. Le sol ressemble à s’y méprendre à des gaufrettes à la vanille. Les murs sont couverts de glaçage multicolore, qui dégouline par endroits sur des caisses entreposées un peu partout. Le plafond, qui culmine à dix bons mètres, évoque un petit beurre géant, auquel sont suspendues des cages en sucre filé. Des vitraux colorés, faits de gélatine translucide cerclée de caramel, peinent à éclairer les lieux. Sur la droite, des bâtons de réglisse brûlent dans un âtre en chamallows. À gauche, un plan de travail et des placards taillés dans du chocolat débordent de victuailles. Au milieu, une table et des chaises biscuits. Tout est gigantesque ; avec son mètre soixante-huit, l’adolescente atteint à peine l’assise des chaises.
L’odeur de sucre la prend au cœur. Elle ne supportera pas ça très longtemps. Mais pourquoi est-elle venue ?
— C’est pas le moment de bailler aux corneilles, les filles, s’exclame soudain Li Wei.
Annie sursaute, prise en faute. Elle se retourne en grimaçant vers sa camarade, tout juste sortie du tunnel. Le nez penché sur sa montre de poignet, l’adolescente fronce les sourcils.
— La sorcière sera de retour d’ici cinquante-neuf minutes. On n’a pas de temps à perdre.
Annie hoche la tête. La brunette a raison. Mieux vaut être loin d’ici quand la sorcière reviendra de ses emplettes. Pas question de se faire manger.
— Ok, lâche-t-elle. Procédons par ordre. Par où on sortira ?
Elles regardent l’ouverture du tunnel d’où elles viennent d’émerger. Pas par là, évidemment ; ce serait trop facile. Comme pour leur mettre les points sur les i, la grille retombe brusquement en place, condamnant le conduit de ventilation. Par acquis de conscience, Annie tente de la soulever – en vain.
— Il reste la porte… hasarde Johanna.
Les trois adolescentes traversent la pièce pour étudier le gigantesque battant, qu’elles jureraient fait de Carambars géants. Le trou de la serrure est clairement visible – à trois mètres de hauteur. Évidemment, la clé n’est pas sur la porte.
— Bon, fait Annie. Il nous faut donc dénicher la clé – ou quelque chose pour la remplacer – et un moyen d’atteindre la serrure. Fouillez la pièce, et ramenez tout ce qui vous semble utile au pied de la porte.
— Et le trésor, rappelle Jo.
— Et le trésor. Li Wei, surveille l’heure.
Les trois filles s’éparpillent dans la pièce. Johanna prend la direction des caisses entreposées le long du mur, tandis que Li Wei s’approche de la table. C’est la plus sportive des trois, Annie lui fait confiance pour trouver un moyen de se hisser en haut, où un bazar indescriptible semble l’attendre. De son côté, elle se dirige vers les placards.
La poignée – une espèce de berlingot qui sent la violette – est poisseuse ; l’adolescente ne peut s’empêcher de grimacer en retirant ses mains devenues collantes. Mais que fabrique-t-elle ici, à cambrioler une vieille sorcière dingue de sucreries, au lieu de siroter tranquillement un diabolo menthe au bord de sa piscine ? Avec un soupir résigné, elle tire sur ses manches pour y faire disparaître ses mains. Heureusement qu’elle a pris des vêtements qui ne craignent rien. Les doigts protégés par le tissu, elle attrape la poignée et s’arc-boute pour ouvrir la porte du placard.
La cavité est profonde, à peine éclairée. Annie pénètre dans le meuble, à peine obligée de se pencher. Autour d’elle, des sacs remplis de sucreries : carensacs, oursons en gélatine et fraises tagada. Elle fouille soigneusement chaque sac sans rien trouver de parlant. Alors qu’elle tâte les parois, elle sent sous son pied un morceau de papier, coincé sous l’un des sacs. Elle le récupère – il a la taille d’un poster. Incapable de lire ce qui est écrit dessus dans le noir, l’adolescente sort du placard.
« Caramel à l’eau facile »
— J’ai peut-être quelque chose, lance-t-elle à la cantonade.
— C’est quoi ? demande Li Wei, tout juste arrivée sur le plateau de la table.
— Une recette de caramel…
Jo émerge de derrière un fagot de réglisse.
— A quoi veux-tu que ça nous serve ? s’étonne-t-elle.
Annie hausse les épaules.
— Je ne sais pas. C’était caché.
Aucune ne trouve rien à rajouter à ça. Li Wei regarde sa montre.
— Cinquante minutes.
— OK, répond Annie. Vous avez quelque chose ?
— Une vision d’horreur, plaisante Li Wei. Même mes frangins n’ont jamais réussi à laisser la table dans un tel état.
Connaissant l’impressionnante capacité de déballage et de destruction des petits jumeaux, Annie ne peut s’empêcher de siffler.
— Elle serait désordonnée, la sorcière ? s’amuse-t-elle. Avec un peu de chance, elle a oublié sa clé dans le coin.
— Là je crois que tu rêves, soupire Johanna.
Annie secoue la tête. Elles ont assez perdu de temps en bavardage.
— Allez, on continue…
Elle va déposer son poster près de la porte, qui s’approche du deuxième placard.
— Celui-ci est fermé, annonce-t-elle. Serrure à code.
— Chiffres ou lettres ? demande Jo. Combien de caractères ?
— Quatre chiffres.
— J’ai deux chiffres gravés dans un bâton de cannelle ici ! Un deux et un huit !
— OK. Dès que quelqu’un trouve les deux autres, je tente de déverrouiller la porte. Il doit y avoir quelque chose d’intéressant là-dedans.
Sans plus attendre, elle entreprend de fouiller le placard suivant, qui a le bon goût de s’ouvrir sans difficulté.
Vingt minutes plus tard, la fouille s’achève. Les filles contemplent le tas hétéroclite de papiers et de sucreries qui s’étale à leurs pieds. Déjà, Johanna s’est penchée sur un message codé qui devrait, selon elle, permettre d’ouvrir une des trois caches verrouillées qu’elles ont repéré. Annie lui fait confiance – la rouquine est la plus maligne du groupe, elle trouvera forcément. En attendant, il faut continuer d’avancer.
— Combien de temps il nous reste ?
— Vingt-sept minutes, répond Li Wei.
Annie hoche la tête.
— OK. Jo, continue à plancher sur les énigmes. Moi et Li Wei, on attaque le caramel.
— Le caramel ? s’étonne Johanna.
— La recette n’est sûrement pas là pour rien. Et on a tout le matos pour le réaliser, ajoute Annie en montrant du doigt la balance et le sac de sucre posés sur le plan de travail. Je compte sur toi pour trouver à quoi il servira d’ici qu’on l’ait fini.
— Si tu le dis… fait Jo, dubitative.
Annie hausse les épaules et lit la première étape de la recette.
« 1. Pesez 12,5 kg de sucre et versez-le dans le chaudron. »
Annie et Li Wei se rendent près du plan de travail. Il leur faut un moment pour grimper, et peser la bonne quantité de sucre n’est pas plus évident ; mais grâce à l’agilité de la brunette, elles parviennent enfin à transporter le sucre jusqu’au minuscule chaudron qui attend sagement non loin de l’âtre. Enfin, minuscule, façon de parler. Il lui arrive quand même à la taille…
« 3. Ajoutez 1 litre d’eau et mélanger. »
Alors qu’elles s’apprêtent à aller chercher l’eau, un cri de joie les fait retourner.
— J’ai trouvé ! s’exclame Jo.
La rouquine se précipite auprès d’une des caisses verrouillées et s’empresse de déplacer de petits carrés colorés à sa surface. Enfin, un déclic se fait entendre. Johanna ouvre le couvercle et plonge dans la caisse pour en ressortir son contenu. Des bouts de papier.
— Des trucs intéressants ? demande Annie.
— Sûrement de quoi élucider les autres énigmes. Je vais étudier tout ça…
Et elle retourne au pied de la porte. Annie hausse les épaules et retourne à ses affaires.
— Combien de temps ? demande-t-elle à Li Wei.
— Dix-huit minutes.
Misère, ça passe vite, et Annie n’a pas l’impression qu’elles aient avancé des masses. La sorcière va les surprendre avant qu’elles aient terminé leur forfait.
« 4. Porter à ébullition en remuant doucement. »
Quand enfin l’eau est versée dans le chaudron, les deux adolescentes se retrouvent confrontées à un autre problème : comment l’amener au-dessus du feu ? Li Wei repère enfin un crochet dans l’âtre, qui doit pouvoir pivoter afin de suspendre le chaudron. Elle se glisse le long des briques en chamallow en veillant à ne pas tomber. Annie la regarde faire, inquiète. Il ne faudrait pas qu’elle se brûle…
Au bout de quelques pas, Li Wei s’arrête.
— C’est bizarre…
— Quoi ?
— Ben, c’est pas chaud…
— Quoi ?
La brunette se détache du mur et avance droit sur la flambée de réglisse.
— Ce sont de fausses flammes. Du papier, de la lumière et un ventilo.
Annie tombe des nues – tout en se traitant d’imbécile. Évidemment qu’il n’allait pas y avoir de feu dans un âtre en chamallows ! Il ne se serait pas passé longtemps avant qu’il fonde… N’empêche l’illusion est drôlement bien réussie.
— Bon… comment on fait fondre notre caramel, alors ?
« 6. Une fois le sucre dissous, laisser cuire sur feu doux jusqu’à atteindre la couleur désirée. »
L’adolescente parcourt la pièce du regard. Il n’y a pas d’autre point de chaleur.
— Ne me dis pas qu’on s’est trimballé tout ce sucre pour rien, gémit Li Wei.
Le cœur d’Annie commence à battre plus fort.
— Combien de temps ?
Li Wei vérifie sur sa montre.
— Onze minutes.
Misère. Elles viennent de perdre bêtement vingt minutes. En pestant contre elle-même et toutes les sucreries du monde, elle rejoint Johanna. La rouquine est toujours plongée dans ses papiers.
— Comment ça avance ? demande Annie.
— Je suis coincée. Je parie que les éléments manquants sont dans le deuxième placard, celui avec le code à chiffres, mais il m’en manque toujours deux.
— On a tout fouillé, pourtant, assure Li Wei.
— On a dû louper quelque chose, râle Annie.
Elle retourne du côté du placard, vérifier qu’elle n’aurait pas manqué un chiffre gravé dans les parois.
— Huit minutes, clame Li Wei, occupée à étudier le glaçage sur les murs.
Annie termine son examen. Rien. La panique commence à la saisir. Elle ne veut pas finir dans l’estomac d’une sorcière ! Johanna et ses idées absurdes !
Sous les flammes factices ? Saisi d’une bursque inspiration, Annie se précipite dans l’âtre. Elles n’ont pas vraiment fouillé ici, persuadée qu’elles étaient de la réalité des flammes.
— Quatre minutes ! On est fichues les filles ! s’alarme Li Wei.
— Mon Dieu, la recette ! s’écrie Johanna.
Annie s’énerve.
— Quoi la recette ? Elle nous a fait perdre assez de temps comme ça !
— Pourquoi vous ne m’avez pas dit qu’il manquait des chiffres ?
Quoi ?
Annie sort de l’âtre, intriguée. Johanna est en train de lire le poster, l’air effarée.
— On passe directement de l’étape une à trois, puis de l’étape quatre à six.
— Tu veux dire…
— Deux et cinq ! Ce sont les chiffres manquants ! confirme Jo.
Toutes les deux se précipitent en même temps vers la porte du second placard.
— C’était quoi déjà les autres chiffres ? demande Jo tout en faisant pivoter les deux premières molettes.
— Trois minutes !
Annie fouille sa mémoire. La panique bloque sa réflexion.
— Je… je ne sais plus…
— Va voir ! s’exclame Jo.
Bien sûr ! Annie court auprès des bâtons de cannelle entreposés le long du mur. Où sont-ils donc, ces chiffres ? Elle a beau les retourner dans tous les sens, elle ne trouve pas.
— Deux minutes !
— Viens m’aider, au lieu de compter les minutes ! s’écrie Annie.
Li Wei obtempère. Enfin, elles retrouvent les chiffres.
— Deux et huit ! braille Annie.
Jo s’échine sur la porte du placard – en vain.
— C’est pas ça, ça ne s’ouvre pas ! J’ai mis deux cinq, deux huit, et ça ne s’ouvre pas !
Li Wei et Annie l’ont rejointe.
— Inverse ! s’exclame Li Wei. Deux huit, deux cinq.
Jo obtempère, et le déclic tant espéré se fait ressentir. Les trois adolescentes attrapent la poignée berlingot en même temps. Oublié l’écœurement devant le sucre collant. La porte s’ouvre – beaucoup trop lentement au goût d’Annie – et dévoile son trésor : une grande clé, et encore toute une liasse de papiers.
— Laisse tomber les papiers, on n’a plus le temps pour le trésor, décrète Annie tandis que Li Wei se penche pour récupérer leurs trouvailles.
— On ne va jamais réussir à atteindre la serrure ! se lamente Jo.
— Il y a des rouleaux de réglisse dans le placard suivant, on s’en servira de c…
Un horrible ricanement machiavélique l’interrompt, faisant sursauter les trois adolescentes.
C’est fini.
La sorcière est de retour.
Annie se laisse glisser au sol, dépitée, tandis que la grande porte s’ouvre sur un petit homme en tenue de lutin.
— Hélas, je crois bien que vous allez finir au menu de la sorcière, déclare-t-il sur un ton amusé.
— Tant que je ne finis en plat sucré, ça me va, grommelle Annie. La prochaine fois, on choisit un thème steampunk !
Johanna pouffe de rire – la nervosité.
— Je suis dégoûtée, soupire Li Wei. Je croyais vraiment qu’on avait une chance.
— Ne vous tracassez pas trop, la rassure le lutin. Moins de la moitié des équipes réussissent cet Escape Game. Vous n’avez pas démérité.
— Si vous le dites, ricane Annie, déçue malgré tout.
Le lutin écarte les bras pour les inviter à passer dans la pièce suivante.
— Allez, venez, on va pouvoir faire un débriefing autour d’un bon chocolat chaud. J’ai hâte de savoir ce que vous comptiez faire avec ce caramel…

FIN

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7 thoughts on “Sweet Escape, par Nolwenn Prod’homme

  1. J’ai bien aimé l’univers en pâtisserie. Pour mémoire pour les corneilles c’est bayer et non bailler ni bâiller.

  2. J’ai eu un doute vers la moitié, confirmé à la fin.
    Une grande aventure sucrée 😀

  3. J’ai pensé immédiatement à un Escape parce que je rêve d’en faire un, mais je dois avouer que ce n’était pas téléphoné ^^ Joli moment de réflexion pour ce groupe de filles qui a failli triompher de la sorcière 😀

  4. Pingback: Objectifs 2018 : 1er trimestre… – Chez Colcoriane

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