Spectatrice silencieuse par Alexis Lauriet

Kindle

(Image par Tama66 sur Pixabay)

[24 heures de la nouvelle 2018 : Toute la nouvelle doit se dérouler dans une seule et même pièce.]

Je suis là. Dès le départ j’ai l’impression d’avoir toujours été là.
Et je sais qu’au départ il n’y avait pas grand-chose. Je faisais partie de la décoration. J’étais là, on ne me voyait pas, on ne voyait pas ce que je pouvais offrir. Sauf quand il s’agissait d’hurler après d’autres, ou qu’il fallait s’imaginer voyager.
Moi-même je ne savais pas ce que j’étais, et ce dont j’étais capable.

Je sais juste que j’étais là, quand le fermier battait son fils, je recouvrais les hurlements qui se diffusait dans la pièce. Mais je ne consolais pas les pleurs qui surgissaient alors. Le fermier avait des raisons pour faire ce qu’il faisait. Par contre, on ne pouvait pas appeler ça des excuses.
Ce n’est pas moi qui ai déterminé ça. Mais l’oncle. Quand il a trouvé le fils au sol, quand il ne restait plus rien, et que le fermier n’avait que ses yeux vides pour pleurer.
Je ne sais pas ce qui est advenu de lui. Je les ai vu partir, et le fermier semblait accablé. Je crois. Je n’ai jamais été très bonne avec les émotions, maintenant que j’y pense.

Je ne suis jamais partie, moi. Je suis toujours restée dans cette pièce. Je ne voyais pas qu’elle, mais elle était surtout là.
Elle n’a jamais été bien grande, même quand on a cassé un pan du mur pour fusionner deux pièces. Au départ, elle sentait mauvais. Du moins je crois, parce que tous les propriétaires semblaient le dire. L’un prétendait que le meurtre qui avait été commis là aidait à ce fait.
Les murs ont d’abord été gris sale. Avec un mur fait en briques, renforcé avec je ne sais quoi. Je ne connais pas grand-chose à ses choses-là. Je ne suis pas fait pour ça.
Bien que je ne fusse jamais sûre d’à quoi je servais réellement.
Le même propriétaire gêné par l’odeur du meurtre disait que j’évacuais l’espace. Je n’ai jamais pu lui demander si c’était vrai ou non.
Il faut dire qu’une semaine plus tard, de nouveaux venus sont arrivés. Ça n’était déjà plus lui.

J’en ai vu des choses bouger dans cette pièce. Des gens, des visages. Jamais les mêmes, pourtant il y avait des similitudes.
Comme cette fois-là, où l’homme se plaignait de l’odeur, la femme répliquait que c’était le fumier. L’homme disait qu’il n’aurait pas dû acheter la ferme. La femme lui a dit « la ferme » mais j’ai compris que ça n’avait pas le même sens.
J’ai appris des choses, à force de tout voir.
Mais ce qui est sûr, c ‘est que cette scène je l’avais déjà vu avec les anciens habitants. A peu de chose près. Pas tout à fait les mêmes dialogues.

Mais je préfère les dialogues au silence.
Je dois bien avouer que je n’ai jamais aimé l’idée d’être seule. Quand il n’y a personne, que la maison est vide.
Une fois, une dame et pleins d’hommes à l’air forts, ont tout vidé. Il ne restait plus rien des meubles.
Il n’y avait plus le buffet ou tantôt était posé des photos de famille, tantôt était posé pleins de babioles aussi décoratives – enfin un peu plus – que moi.
Il ne restait que la lampe, dépouillée de ses apparats, malheureuse comme une pierre, toujours éteinte. Similaire à moi.

Mais je n’ai jamais pu parler aux autres. Je n’ai jamais pu parler tout court. Je me contentais d’écouter, comme chaque fois. Seulement, les autres meubles ne parlaient pas.
Étais-je un meuble d’ailleurs ? Je n’ai jamais su.

Un jour, j’ai eu l’impression que l’histoire se reproduisait. En différent. Le temps avait passé, les gens s’habillaient différemment, et la maison avait bien changé.
Enfin, au moins la pièce où je me trouvais. Je ne sais pas pour le reste.
Les gens appelaient ça « de la modernité ».
Ils avaient posé du papier sur les murs. Je ne sais pas trop pourquoi, mais d’un seul coup la pièce était devenue jaune avec des motifs étranges. Des formes de fleurs, c’est ce qu’ils disaient. Des fleurs j’en avais vu, de là où je me trouvais, mais elles étaient plus jolies et colorées que ces choses dessinées.

Et c’est sur ce papier jaune fleuri, qui mourrait déjà que ça se reproduisit. Devant lui, devant moi, que « le drame eut lieu ». Le père battait son fils. Parce que là c’était juste un père, je n’ai jamais su ce qu’il faisait, mais il aimait à porter des cravates.
Il l’insultait et lui criait dessus. Seulement cette fois il s’en prenait aussi à sa fille, à sa femme. Je le voyais faire. Dans la pièce au jaune émacié.
Lui aussi avait ses raisons, et je me demande s’il sut un jour que c’était les mêmes que le fermier. Il avait la même odeur. Et je le soupçonnais que ça vienne de ces bouteilles qu’il buvait parfois. Le liquide à l’intérieur ne devait pas être celui qui tombe du ciel ou de l’arrosoir.
Ça devait être autre chose.

Toujours est-il qu’il aurait dû boire de l’eau, parce qu’il lui arriva presque la même chose. Un homme habillé de bleu est venu le chercher un jour. Dans la même pièce où il faisait tant de mal, où se répandait des cris atroces. J’aurais aimé pouvoir parler au lieu de juste voir et écouter, ces jours de cris. Dire que c’en était assez.

C’est pour ça que quand l’homme bleu a dit que c’était fini, qu’il en avait assez fait, j’étais soulagée.
Je les ai vu partir eux aussi. Dans cette étrange chose nommée voiture.
La modernité était là, et moi ? Moi aussi. J’étais toujours là, on ne m’avait toujours pas remplacée.

Pourtant, j’étais las de voir l’histoire se répéter comme toujours.
J’étais sûre qu’un jour viendrait où de nouveaux arrivants arriveraient, disparaitraient. Que j’entendrais leurs cris, leurs disputes, leurs rires, leurs saluts.
Moi personne n’a jamais tenté de parler avec moi.
Pourtant j’ai bien vu un petit garçon vivant là, parler avec le radiateur.
Il lui disait « oh tu tiens bien chaud je t’aime petit radiateur ».
Et moi, moi rien.
Moi c’était juste « il faut que tu t’occupes d’elle » « elle est toute sale il faut la laver ». Jamais on ne m’a parlé directement.

Mais au moins, moi, on ne m’a jamais retiré.

Et puis, le papier peint jaune est devenu neutre – c’est comme ça qu’ils disaient -. Blanc, si blanc. Comme la neige qui tombait dehors parfois.
Étrangement, quand les habitant qui avaient mis cela furent partis, je me suis sentie bien terne, et si seule. Encore plus que d’habitude. Je n’aimais pas trop ce blanc éblouissant qui semblait me narguer.

J’imaginais que c’était parce que j’avais entendu un humain, un jour parler de la feuille blanche, la page blanche, le vide était blanc. Et moi qu’étais-je ?
Le premier qui me parla, me désignait comme un trou. Je n’étais qu’un trou, à qui on avait posé de quoi boucher le trou.
Ce n’était pas très logique, mais on m’avait bouché de façon à voir l’extérieur.

Peut-être était-ce pour me narguer. J’existais, j’étais là, mais je ne verrais jamais que cette pièce… Et le dehors.
Seulement, si je me sentais dans la pièce, je ne me sentais jamais dehors. C’est pour ça que j’étais heureuse, quand, la nuit, on me bouchait la vue du dehors. Ça me faisait oublier ma peine.
Et parfois ça la renforçait.

Je suis ce que je suis, je l’ai toujours été. J’ai souvent changé moi aussi. A la façon du mur de briques ou même des meubles. Je ne suis pas tant objet de décoration. Je suis assez utile, je dois le reconnaître, par exemple, quand on m’ouvre. J’aère. Comme disait l’homme qui détestait les mauvaises odeurs. Je laisse passer la lumière.
J’ai toujours été là, et tant que cette maison tiendra debout, je serais présente.

À voir les bonheurs de ces humains qui ignorent que je les vois et les entends. À les voir danser, chanter, s’exprimer, discuter, s’embrasser.
Ou se frapper et s’enterrer. Se pleurer, se consoler, se détruire.
J’ai vu tant de choses, sans jamais me lasser. J’ai vu le monde évoluer, mais les humains n’ont pas tant changé.

Chaque fois qu’ils s’approchaient de moi, ils avaient cette mine de celui qui lui aussi, voulait aller dehors.
Mais eux pouvaient. Pas moi.

Et je ne pourrais sûrement jamais.

Aujourd’hui, j’ai entendu le nouvel habitant, discuter dans la pièce blanche. Je ne pense pas qu’il soit vraiment un habitant. Il parlait à un petit carré. Quand il ne pouvait même pas me parler à moi.

Mais ce qui est plus important que ma peine et ma solitude, c’est ce que l’homme disait. Que cette vieille ferme n’avait plus de raison d’être. Qu’on allait la détruire. Qu’il fallait faire place à la modernité.
C’est ce jour-là que j’ai compris pourquoi j’avais retenu ce mot. Je le détestais. Il avait transformé les briques en fausses fleurs agonisantes.
Mais je n’aurais jamais su que ce mot signifierait ma perte.

Vous pensez que parce que je suis une fenêtre, je n’aurais jamais su ce qu’était la mort ? Je l’ai vu, la mort. Avec ce fermier fou. C’est une des premières choses que j’ai appris.
Et elle allait venir pour moi, et cette pièce. Et toutes les autres pièces.

Je me demandais un instant, si je pourrais alors être à l’extérieur, quand viendrait la fin.
Je n’ai pas de visage, ni de bouche, sinon je pourrais parler. Je peux entendre et voir mais ça… Je ne sais pas pourquoi.
Mais à l’idée de pouvoir à mon tour partir, sortir, quitte à en mourir, je fus souriante.
Je suis ce que je suis, une fenêtre, mais je sais au fond de moi, que sans le savoir, ceux qui étaient là devant moi, étaient parfois bien moins humain que moi.

Kindle

One thought on “Spectatrice silencieuse par Alexis Lauriet

  1. Une jolie petite histoire qui appelle à s’évader et à penser que ce qu’on est est mieux qu’on pourrait le croire 🙂 Merci pour cette histoire poétique

Laisser un commentaire