Si j’étais une vraie sorcière, par Ruida

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[24 heures de la nouvelle 2018 : Toute la nouvelle doit se dérouler dans une seule et même pièce.]

Déguerpissez, rejetons de chauve-souris rabique. Si je vous revois, je fais bouillir vos tripes dans ma marmite. Je suis sérieuse, une sorcière ne boude jamais une bonne soupe de tripes. Hahahahaha!

C’est ma dernière réplique. J’appuie sur le bouton dissimulé derrière le corbeau empaillé. Dans le fond de ma salle, une lourde porte en bois s’ouvre avec un grincement. Le groupe de clients s’y engage et disparait dans le couloir sombre qui mène à la salle suivante.

Enfin. Ma première pause de la journée. La pause ne dure que dix minutes, mais c’est dix minutes à passer avec Olivia. Elle joue une vampire dans la salle précédente. Quand on s’embrasse, Olivia me mordille les lèvres avec ses fausses canines. Elle n’a pas le temps de les enlever.

Si j’étais une vraie sorcière, j’utiliserais mes pouvoirs pour contrôler le temps. Par les cornes du diable, que chaque minute que je passe en compagnie d’Olivia s’étire pour durer une heure.

Mais je ne suis pas une vraie sorcière. Je suis comédienne dans une maison hantée.

Le directeur exige que nous rangions nos accessoires avant de prendre notre pause. Il consacre tout son temps libre à dénicher ces babioles, et il chérit chacune d’entre elles. Il a dépensé des centaines d’euros dans le squelette suspendu par les poignets. En revanche, il ne paie pas nos heures supplémentaires.

Je range les yeux en verre dans leur bocal, à côté du bocal de scarabées. Je plonge la main en latex au fond de la marmite. Je pose le tranchoir sur la bibliothèque.

Voilà. Je peux aller retrouver Olivia.

Renoncez.

Je sursaute en me tournant vers l’homme qui vient de parler. Merde. Un client est resté dans ma salle. Heureusement que mon établi nous sépare, parce qu’il est inquiétant. Il a des joues creuses, des cheveux gris et un pull trop grand. Je n’aime pas juger sur le physique, mais on dirait le genre de type qui cultive un potager à l’endroit exact où il a enterré ses ex.

Pardon? je dis.

Ma voix déraille. J’ai utilisé mon timbre de sorcière pendant trois heures dans une pièce non chauffée.

Renoncez au péché, dit le client. Je vous en supplie. Il est encore temps de revenir sur la voie du Seigneur et de sauver votre âme.

Attends. Il veut m’empêcher de retrouver Olivia?

Comme je ne réponds pas, le client fait un pas vers moi.

Vos pouvoirs sont l’œuvre du Malin, il dit. Chaque sort que vous lancez corrompt votre âme.

Oh.

Ce n’est pas un homophobe, c’est un simple taré.

Je n’ai pas envie de rentrer dans son jeu. Pendant dix minutes, je ne suis plus censée jouer la sorcière. Merci Monsieur, mais le spectacle est terminé, je suis en pause. Veuillez vous rendre dans la salle suivante. Et ne vous séparez pas de votre groupe, ça complique l’organisation. Impossible. Interdiction absolue de sortir de mon rôle devant un client. Le directeur a viré des gens pour moins que ça.

Je dois improviser. Je commence par mon rire gras qui résonne. Le client recule d’un pas.

T’as raison, je dis. Mon âme est plus corrompue qu’un ministre du Vatican. J’ai empoisonné des hommes à la louche, j’ai célébré des centaines de messes noires, j’ai forniqué avec tout le règne animal. Je suis foutue, tu peux décamper.

Je ne suis pas trop mauvaise en improvisation.

Le client avale sa salive et se fait un signe de croix tremblotant. Il parle d’une voix désespérée :

Si vous demandez pardon au Seigneur, il blanchira votre âme. Il n’est jamais trop tard.

Merde. Mais barre-toi, putain. Olivia m’attend. Chaque minute est précieuse.

Je me tourne vers la fausse tête de cochon accrochée au mur. Elle cache une caméra de sécurité, tournée vers mon établi. Je croise mes avant-bras devant mon visage : le geste pour signaler un client pénible. Ils vont m’envoyer le directeur.

Qu’est-ce que vous faites? dit le client. Un rituel satanique?

J’ai une idée.

Ô, cochon des ténèbres, porte mon message auprès de notre prince Belzébuth. Dis-lui que j’ai une âme sous la main qui ne demande qu’à descendre aux Enfers.

Le client s’agenouille et appuie son front contre ses mains jointes. Il prie.

Je soulève ma cape pour vérifier l’heure sur mon téléphone. Il ne reste plus que cinq minutes de pause. Le temps que le directeur arrive, il sera trop tard. Ce connard de client est en train de gâcher le meilleur moment de ma journée. J’ai envie de pleurer de rage.

Je contourne mon établi et je m’approche du client. Un coup de genou dans la tête, ça serait si facile. Mais je me ferais virer.

T’as entendu? je dis. Belzébuth est en chemin. C’est le moment de te sauver d’ici.

Le client relève la tête et avale bruyamment sa salive.

Je n’ai pas peur, sorcière. Je suis protégé par Jésus-Christ.

Il recommence à prier.

Mais bordel, je ne suis pas une sorcière, je m’appelle Rachel, je suis comédienne, je suis payée que dalle pour répéter cent-cinquante fois par jour le même texte mal écrit, j’ai le visage couvert de latex et de maquillage bas-de-gamme, et mon patron est une ordure.

Si j’étais une vraie sorcière, je te donnerais à bouffer à mon serpent de compagnie. Bon appétit, mon mignon. Commence par les membres, que ta proie reste vivante le plus longtemps possible.

Je me penche pour écouter ce que le client marmonne. Merde. Il est en train de prier pour le salut de mon âme.

J’attrape le bocal de scarabées et je le vide sur la tête du client. Les scarabées font tic tic tic en tombant au sol. Le client se ratatine, comme s’il essayait de rentrer dans sa coquille. Il continue à prier.

Il me faut quelque chose pour lui faire peur.

Je scrute la pièce. Le squelette suspendu, non. Le miroir déformant, le chaudron, non et non. La bibliothèque, non. Mais sur la bibliothèque, je repère le tranchoir. Il a appartenu à un véritable boucher, sa lame est encore maculée de traces de sang.

En trois pas je suis devant la bibliothèque.

Je tends la main pour attraper le tranchoir, mais au dernier moment, et sans vraiment le vouloir, je change d’avis et j’attrape un bouquin. Un vieux grimoire à la couverture noire, sans titre. Il est doux et chaud, comme un petit animal.

J’ouvre une page au hasard. Je ne vois qu’une incantation de trois phrases. Je commence à lire :

Asmodée, toi qui fait périr, toi le souffle ardent de Dieu, entends ma colère dans chacune de tes six oreilles.

L’air, qui était frais, devient brûlant contre ma peau. Mais à l’intérieur, j’ai froid. J’ai froid aux organes.

Asmodée, voici mon adversaire, voici mon offrande, voici la viande pour chacune de tes quatre-vingt-seize dents.

Je ne parle plus avec ma voix de sorcière, ni avec ma voix normale, mais avec une voix profonde et apaisée que je n’ai jamais entendue.

Asmodée, je serai le glaive, je serai la lance, je serai l’éclair qui percera chacun de tes ennemis.

Je referme le grimoire d’un coup sec.

Le client ne prie plus. Il a redressé la tête. Deux gouttes de sueur perlent sur son front. Sa bouche et ses yeux sont ouverts. Ses yeux ne clignent pas. Sa poitrine ne se soulève pas. Il est strictement immobile. Merde. S’il te plaît, pas de malaise, pas de crise cardiaque. Pas pendant ma pause.

Le client ne fait pas de malaise.

Il s’enflamme.

Le feu jaillit de sa bouche et se propage sur son corps en une seconde. Le souffle des flammes me projète en arrière, mon dos heurte l’établi et je pousse un cri de douleur. Le bocal qui contient les yeux en verre tombe au sol et explose. La plupart des yeux aussi se brisent, mais trois d’entre eux roulent jusqu’à un gros tas de cendres fumantes. C’est tout ce qui reste du client.

Qu’est-ce qui vient de se passer?

Une porte s’ouvre. Des bruits de pas s’approchent.

Rachel? dit Olivia.

Elle pose sa main sur mon dos. Comme s’il fuyait ce contact, le froid qui est apparu quand j’ai lu l’incantation se déplace dans mon corps, en direction de mes extrémités. Mon visage, mes mains, mes pieds sont gelés.

Ça va? dit Olivia.

Elle jette un coup d’œil à la pièce, les sourcils froncés, le gauche plus soulevé que le droit, comme chaque fois qu’elle est intriguée.

Je t’entendais parler, elle dit, je pensais que t’étais avec des clients. Si j’avais su que t’étais seule je serais venue te retrouver. Pourquoi t’as crié?

La fumée qui s’élève du tas de cendre atteint mes narines. Saucisse trop grillée.

Je me penche en avant pour vomir. Ça éclabousse mes bottes et la robe d’Olivia. Il y en a même sur le tas de cendres. Je tousse et je renifle fort.

Merde.

J’ai lancé un sort.

J’ai tué quelqu’un.

J’ai vomi devant Olivia.

Elle écarte les cheveux qui sont devant mes yeux. Le froid s’échappe de mon visage, descend dans ma gorge et se réfugie dans mon estomac. Olivia, emmène-moi loin d’ici. Viens, on rend nos costumes et on prend un train au hasard, on s’en fout, si on a faim on braquera une banque, on ne revient jamais.

Le grand miroir déformant, décoré de diablotins en argent, pivote pour laisser entrer le directeur. Il adore emprunter les passages secrets. Putain, s’il était arrivé plus tôt…

Le directeur s’accroupit pour ramasser un morceau d’œil en verre, puis se redresse et l’approche de mon visage.

Je rêve, ou t’as pété une dizaine d’accessoires à trente balles la pièce?

Son haleine de vin et de cigarette est presque un soulagement, comparé à l’odeur du tas de cendres.

Laisse-la tranquille, dit Olivia. Elle se sent pas bien.

Le directeur penche sa tête sur le côté pour observer Olivia.

Dis-moi un truc, Olivia…

Oui?

T’as signé un CDI avec nous?

Olivia hésite.

Hein? Euh. Non. T’as dis que les comédiens ne-

Alors qu’est-ce qui te fais croire que tu peux me parler comme ça?

Olivia ouvre la bouche. Je sais qu’elle doit avoir une bonne dizaine de réparties. Je sais aussi qu’elle a un loyer à payer et un prêt étudiant à rembourser. Elle referme la bouche.

C’est bien ce que je pensais, dit le directeur. Retourne dans ta salle, le prochain groupe doit être en train d’attendre. Fais durer le show, le temps qu’on remette de l’ordre ici.

Olivia m’interroge du regard, je lui fais signe d’y aller. Elle ne peut rien faire pour moi. Dès qu’elle disparaît, le froid se déploie dans mon corps et occupe toute la place disponible.

Allez, bouge-toi, dit le directeur. Ramasse tous les morceaux, moi je vais… oh bordel, c’est du vomi?

Oui.

T’es en cloque?

Je ne réponds pas. Ma main droite serre fort le vieux grimoire. Je sens des battements de cœur au bout de mes doigts, mais j’ignore s’ils viennent de moi ou du livre.

Écoute, dit le directeur, si t’es enceinte, félicitations. C’est super. Mais on n’a pas de rôle pour les femmes enceintes. Alors réfléchis bien. Moi, je pense que c’est aux femmes de choisir. Donc voilà, je te laisse le choix. Soit tu gardes ton gamin, soit tu gardes ton boulot. Ça serait dommage, t’es pas la pire actrice, et t’es respectueuse. Contrairement à d’autres. Mais c’est ton choix. Je te laisse choisir.

J’écarte la paume de ma main et le grimoire s’ouvre. Les pages se tournent d’elles-mêmes. Le directeur ne s’en aperçoit pas, il tapote le tas de cendres avec sa chaussure.

Je rêve, ou t’as allumé un feu? il dit.

Le grimoire s’est ouvert à la même page que tout à l’heure. L’incantation à Asmodée.

Je souris.

Si j’étais une vraie sorcière…

Oui, je dis. J’ai allumé un feu. Je vais te montrer.

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5 thoughts on “Si j’étais une vraie sorcière, par Ruida

  1. Au début je trouvais cela mignon et ensuite ca l’était bien moins x’D J’aime beaucoup l’idée de base ! Le sort est surprenant mais ce que tu sous entends à la fin était tellement jouissif. Et puis les persos, s’ils sont peu et pas forcément très poussés, sont crédibles ! Notamment la personnage principale qu’on comprend totalement.
    (Puis le fait qu’elle forme un couple avec la vampire était trop mignon et a fait fondre mon coeur dès le début <3).
    En somme, une nouvelle toute adorable et légère qui m'a fait passer un bon moment. Bravo.

  2. Légèreté sur fond morbide avec, en prime, un nettoyage par le vide d’em-pêcheurs de pause câline 😀
    Faux pas jouer avec les vieux grimoires…

  3. Et feu le directeur… Pardon :P. Je suis de tout coeur avec Rachel, et j’espère aussi que ça marchera avec Olivia ; par contre, nouvelle terrible pour le pauvre ami de Dieu ^^

  4. Et feu le directeur… Pardon :P. Je suis de tout coeur avec Rachel, et j’espère aussi que ça marchera avec Olivia ; par contre, nouvelle terrible pour le pauvre ami de Dieu ^^

  5. Un concentré de vie, de vivacité, de verve… Elixir vivifiant, bravo pour la formule magique, bon dosage et efficacité garantie: vous êtes une vraie sorcière! Votre balai est votre plume, et le lecteur… est sous le charme! Merci.
    ChAF

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