S’en aller taper la bise au soleil, par Hélène

Kindle

[24 heures de la nouvelle 2018 : Toute la nouvelle doit se dérouler dans une seule et même pièce.]

Le chant des oiseaux au petit matin en ce début de printemps la mettait toujours de bonne humeur. Une humeur teintée de nostalgie. A son âge Nostalgie aurait pu être son deuxième prénom. Honorine, 85 ans, sans enfants, sans attache mais heureuse dans cette maison de retraite qui lui correspond bien. Un peu perdue dans la campagne, sa fenêtre lui dévoile chaque jour de l’année un paysage paradisiaque, des oiseaux qui volètent, des rayons de soleil printaniers, des fleurs épanouies, un lit de neige immaculé quand vient la saison des grands froids, des feuilles mortes qui viennent se coller aux vitres.

Mais là c’est le printemps, sa saison préférée, on est mercredi. Elle ne ferme jamais les volets pour dormir, petit reste de son enfance. Elle ouvre donc sa fenêtre pour laisser entrer cet air vivifiant et frais que réchauffe un rayon de soleil sur son passage. Elle respire profondément cette odeur, qui fut un temps pour elle signe de renouveau, pleine de promesse et remplie d’espoir pour les beaux jours à venir. Une odeur qui donne envie de pancakes au petit-déjeuner, de fruits fraichement coupés dans un nuage de fromage blanc et un bon café pour se réveiller. Mais elle est bien, là, dans sa petite chambre fleurie. Avec l’âge manger perd de son charme, elle préfère rêvasser éveillée tant qu’elle le peut.

Quand Aurélie était là, tous les gestes du quotidien étaient réinventés chaque jour par sa gaieté et son enthousiasme. Les journées se suivaient mais aucune ne se ressemblaient. Au fond c’est peut-être ainsi que l’on peut définir l’amour. Depuis qu’elle s’en est allée « taper la bise au soleil », comme elle aimait l’imaginer, la vie d’Honorine est une journée qui n’en finit pas. Toujours la même depuis son départ. Après un réveil d’une tristesse endeuillée, elle a pris la route du boulot, à la pause du matin est venu l’ennui de la retraite solitaire, sur les coups de midi l’indifférence face à son incapacité à être indépendante et la décision prise dans l’après-midi à venir dans cette maison de retraite. Honorine n’attend qu’une chose : que la journée enfin se termine et que commence un nouveau chapitre aux côtés de son Aurélie chérie.

Mais il va bientôt falloir quitter sa chambre pour le petit-déjeuner commun, passage obligé pour montrer que tout va bien. Ses colocataires ne sont pas bien méchants ni envahissants. Elle n’est pas du genre très liante, et a toujours su mettre de la distance et rester dans sa bulle. En général, elle se contente de manger son éternelle tartine et de retourner dans sa chambre gentiment.

Mais aujourd’hui avant d’y aller, elle veut relire les lettres qu’Aurélie et elle se sont envoyées au début de leur idylle. Elle sort la boite en carton fleuri de sous son lit. Elle arrange ses coussins et s’installe dans son lit. La fenêtre, toujours ouverte, laisse passer une peu de vent qui fait voleter ses cheveux devant ses yeux déjà humides. D’un geste las et habitué elle range sa mèche à l’aide d’une petite pince et commence sa lecture …

« Mon Aurélie chérie,

Je suis parti depuis deux jours déjà et tu me manques atrocement. Même si je sais que tu me soutiens et m’aimes de tout ton cœur, j’ai peur. Peur de ce que je m’apprête à faire, j’aurais tant aimé que tu sois à mes côtés, mais tu as raison c’est ma vie, mon histoire et je dois le faire seul. J’ai peur aussi de perdre ma famille, imagine leur tête quand ils nous verront au prochain Noël ! Si je ne t’avais pas rencontré, je ne sais pas si j’aurais osé sauter le pas. Tu es la seule personne à qui j’ai réussi à en parler et la seule personne de mon entourage à vraiment me comprendre et me soutenir. La seule chose qui me chagrine, c’est que cette décision que je prends, nous empêchera d’avoir des enfants, tu ne pourras être enceinte de moi. Je sais, on en a déjà parlé et ça ne te pose pas de problème mais j’ai peur qu’avec le temps les regrets s’immiscent dans notre vie. J’ai peur qu’au final tu ne me vois plus de la même façon. J’ai peur de cette absence longue mais nécessaire, peur que tu ne me reconnaisses pas à mon retour. Mais au fond de moi je sais que je n’ai pas à avoir peur de tout ça. J’entends ta voix qui me rassure, me chuchote « aie confiance » et ça m’aide.

Je t’aime ma chérie, la prochaine lettre que j’enverrais je ne serais plus le même, alors je vais signer pour la dernière fois avec ce prénom,

Ton Honoré qui t’aime ! »

 

La chambre est silencieuse. Le chambre est habituée à voir venir et partir de nouveaux habitants, homme ou femme, avec ou sans visiteur.

La chambre aimait bien Honorine. Elle était calme, douce, silencieuse, reposante. La chambre aimait particulièrement sa solitude. Pas de visites bruyantes, entrainant des disputes, des pleurs, des étalages de sentiments encombrants …

Mais la chambre, pour la première fois, ne veut pas voir la nouvelle personne entrante. Elle aimerait qu’on la laisse tranquille, inhabitée et toujours emplie du parfum de sa dernière locataire. Elle aimerait faire comme Honorine, qui les yeux embués, le sourire aux lèvres, bien installée sous sa couette fleurie, le regard tourné vers la fenêtre, emportée par un vent glacial et inhabituel, s’en est allée taper la bise au soleil.

 

Kindle

3 thoughts on “S’en aller taper la bise au soleil, par Hélène

  1. Si touchante, Honorine… Et nous, lecteurs, touchés. En plein cœur. Merci Madame l’auteure, vos mots ont touché juste!

  2. C’est joli et tendre, j’aurai juste voulu en apprendre plus sur Honorine. Mais c’est bien comme ça bien sûr, surtout en 24h. Joli donc 🙂

  3. l’essentiel est d’aimer
    merci pour ce tendre moment et sa tranche de vies

Laisser un commentaire