Retour, par Nio Lynes

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[24 heures de la nouvelle 2018 : Toute la nouvelle doit se dérouler dans une seule et même pièce.]

C’est la sonnerie du réveil qui me tire d’une migraine carabinée.

Ou du moins je le pense au début puisqu’en ouvrant un œil sur ce satané gueulard, je constate l’heure : 3h du matin. Trop tôt pour se lever pour aller en cours à la fac, surtout que je n’ai pas cours du tout aujourd’hui et que j’avais prévu de rester dans mon médiocre petit appart’ de 12m². Une seule pièce en fait (les toilettes et la douche étant sur le palier et mon lit se déplie dans le mur. Oui, oui, il y en a qui en sont encore à se faire des couilles en or avec des chambres de bonnes sur Paris et il y a encore des gogos comme moi sans argent à en prendre, sic).

Bon le téléphone donc.

Mais pourquoi diable ai-je changé de sonnerie il y a deux jours ?

Pourquoi ne suis-je pas resté en mode vibreur ou éteint ce maudit appareil ?

Et quel abruti peut m’appeler à cette heure-ci, sérieusement ?

Je prends péniblement mon portable sur la table de nuit, décroche et reconnais immédiatement cette voix qui m’avait manqué ces derniers mois.

« Hello mon Toto ! Ça va ? Je peux passer chez toi pour ce soir ? On se fait une petite bouffe tranquill’ ?

_ Guillaume…. Il est 3 heures du mat….

_ Ah ouais ? …Oh….Ah merde, c’est vrai en plus. »

Je l’entends se marrer de son rire chaleureux au bout du fil. Visiblement partir autour du monde ou je ne sais plus où avec sa copine Julie ne l’a pas changé sur ce point. Il n’y a que lui pour m’appeler à n’importe quelle heure et le plus souvent laisser un message à la noix sur mon répondeur. Vraiment que lui.

/////

Huit mois plus tôt, je nous revois tous deux dans cette unique petite pièce qui me tient lieu de simili appartement de pauvre étudiant fauché.

« …Et donc voilà, tout doit normalement tenir dans cet énorme sac à dos » me dit-il en m’indiquant la grosse chose molle rougeâtre en tissu, vide et repliée négligemment sur elle-même près de la porte. Sac-univers qu’il vient de payer quelques heures plus tôt à l’un des magasins Le Vieux Campeur qui trône avec ses semblables dans la rue des écoles, dans le cinquième arrondissement.

« Belle bête. Tu comptes faire le tour du monde en moins de 80 jours à ce stade ?

_ Oh non, je ne suis pas Nellie Bly ! On a tout notre temps avec Juju. »

Il est vrai que la journaliste Nellie Bly avait fait le tour du monde en 72 jours de fin 1889 à début 1890.

Exploit célébré par Jules Verne lui-même à l’époque d’ailleurs, il faut le mentionner. Le trajet de Guillaume et sa copine Julie sera lui, beaucoup plus long : il débute par Paris, passe par Berlin, va ensuite vers Varsovie, monte vers Saint-Pétersbourg, puis Moscou…. enfin bref, tout ça avec aussi le Cambodge, la Chine, la Thaïlande…. Le gros voyage. Plus de huit à neuf mois. Et tout est organisé et planifié de bout en bout. J’en reste admiratif.

« On mettra tout, photos et textes du voyage sur un compte instagram et un blog, tu verras. Vous pourrez voir toutes nos péripéties, classe non ?

_ Super classe. Tu as déjà un nom pour le blog ?

_ J’avais pensé à « Travelling », ça sonne bien je trouve. »

/////

« Euh ben écoute ouais…. bien sûr…

_ Ah tu dormais ?

_ Guillaume, les gens normaux dorment, eux. Surtout à 3h.

_ Ha mais c’est quoi être normal de nos jours ? » me lance-t-il avec un sourire dans la barbe. Au vu de l’heure et parce que je n’ai qu’une envie, me rendormir, j’abrège.

« OK pour ce soir, on dit 20 heures. Et, ah, euh prends du parmesan avec le pack de bières.

_ No problemo mon Toto !

_ Tchô.

_ Tchô, mec. »

L’appel me surprend un peu mais pas plus que ça venant de lui.

Pas plus que ça du tout en fait, vu que mes sens sont un peu anesthésiés depuis quelques jours. Il faut dire que je suis un peu comateux en ce moment. Abruti par les médocs d’une rhumopharyngitogrippée ou quoi que ce soit et un manque de sommeil flagrant (pour la rime, merci tata insomnie, merci tonton toux à minuit), je me demande si je ne confonds pas un peu réalité et illusion à force. Donc pas de cours du tout aujourd’hui ni demain, parfait pour rester dans ma « pièce » et dormir. Bon sang, je veux dormir à n’en plus finir. Dormir. Qu’une couette soit mon linceul, bordel.

/////

La petite carte postale semblait briller de mille couleurs dans mes mains, comme tombée d’une autre dimension.

Après une journée exténuante de cours à l’université –ma plus grosse journée–, j’étais content de la trouver dans ma boîte aux lettres, petit réconfort bienvenu du soir. Là sur mon lit replié qui forme un petit renfoncement bossu façon chaise-pour-les-pauvres, je la tournais et la retournais avec un petit sourire réjoui. Ce n’était pas tant l’image de la galerie marchande sur la perspective Nevski de Saint-Pétersbourg captée à la nuit tombante qui me réjouissait que le court texte au verso qui annonçait quelques sympathiques nouvelles des tourtereaux globe-trotters. Et puis, faire tenir une vingtaine de lignes en pattes de mouche sur une carte postale, oui c’était bien mon Guillaume ça.

Apparemment le voyage se passait très bien.

Guillaume vantait les mérites du Bortsch sur papier là où Travelling annonçait littéralement la recette en virtuel, Julie aux manettes. « Ohlàlà, cette soupe de betteraves, c’est le petit Jésus en culotte de velours. Et puis les Pelmenis juste après, c’est fantastique mon gars ! » Ah mais oui, je veux bien te croire, bonhomme. Quant au voyage en Transsibérien, il durait parfois une éternité mais les amants voyageurs n’en avaient cure : paysages, musiques, lectures défilaient au rythme des rails. Et mon Guigui d’énumérer à la suite sur une même phrase entrecoupée d’incessantes virgules les titres des livres sur la liseuse, ceux des disques de musique électronique compilés…. Moi, à près de 3000 kilomètres de là (approximativement, hein), je m’imaginais un immense train les transportant, brisant la glace de son bec effilé, lancé à toute vitesse. Mais j’ai probablement lu et vu trop de science-fiction.

En tout cas, trois mois après leur départ, c’était bien plaisant d’avoir quelques nouvelles, un peu comme s’ils étaient là à discuter avec moi.

/////

Midi.

On dort bien avec les médocs. Un peu trop bien. Et on finit par avoir mal au crâne d’avoir trop dormi. Du coup on reprend des médocs pour soigner sa pauvre tronche burinée à l’enclume. Cercle vicieux pas même entaché par l’appel du petit matin. Ou à ce stade de migraine, la pelle du petit matin. Paf, la tête qui gonfle et explose. Presque l’homme à tête de chou. Et en me levant péniblement et mettant mes pantoufles au pied (sol glacé du matin, chagrin), je me demande si Gainsbourg était aussi sujet à de pareilles douleurs.

Je me prépare un petit déjeuner à la vitesse d’un escargot qu’à peine fini de le prendre sur mon lit avec un plateau, je vois qu’il est treize heures déjà. Tempus fugit. Ou c’est moi qui plane à 12000 mètres. Les deux je pense. Ô temps, suspend ton vol, le temps de mettre un disque de Joni Mitchell et de regarder s’il reste des pâtes dans le placard. Il en reste. Parfait, ça sera suffisant pour le rituel gustatif de ce soir. Dans mon état, il est hors de question que je sorte, je serais capable de m’affaler sur le trottoir ou de me prendre un panneau routier. On ne rit pas, ça m’est déjà arrivé.

Il faut encore que je m’habille pour être un minimum décent pour ce soir. Vais-je mettre plus d’une heure à enfiler ne serait-ce qu’un pull ? C’est déjà le printemps ? La barbe de Guillaume aura-t-elle encore plus poussée ? Ressemblera-t-il à une marmotte hirsute ou un gros ours autour duquel tournent des mouches ?

Le lit m’appelle.

D’accord, lit, je reviens dans tes bras, mais juste un câlin de trente minutes, le temps de reprendre un peu de neurones en écoutant la divine mélodie sortant de la petite chaîne hi fi.

I was driving across the burning desert

When I spotted six jet planes

Leaving six white vapor trails across the bleak terrain

It was the hexagram of the heavens

It was the strings of my guitar

Amelia it was just a false alarm

/////

Comme un rideau de velours ténébreux, la nuit était tombée d’un coup, passé 17h.

De l’unique fenêtre de mon ridicule appart, je m’attardais à regarder les lampadaires de la rue s’allumer avant d’ouvrir la vitre pour y fermer vite fait mon volet. Froid de décembre, la luminosité était alors plus mince, l’obscurité remplissait alors chaque parcelle de l’espace. Naïvement j’espérais qu’un grand tapis blanc se poserait sur Paris. Le genre de chose qui arrive de moins en moins au vu des changements climatiques amorcés.

Mais j’avais d’autres soucis en tête que penser à la neige.

Depuis les dernières cartes de Guillaume, les nouvelles s’étaient raréfiées tant à l’écrit sur papier que sur l’ordinateur via Travelling. Une carte postale de Saint-Pétersbourg, puis une de Moscou quelques semaines après et encore une autre de cette même ville, et enfin une dernière, encore plus espacée d’Irkoutsk et enfin …plus rien.

Le néant.

Le plus frappant était que les pavés de textes de Guillaume s’étaient lentement rétrécis comme si le temps ralentissait aussi pour lui quitte à gommer lentement toute écriture. Dans ce qu’il écrivait même, on sentait poindre comme une sorte de malaise. Le dépaysement laissait place au banal.

Au delà de sa fonction de carte postale, la carte en devenait hélas véritablement une, au sens le plus cliché du terme :

« Bien arrivés sur Moscou. De la neige partout. On a même du mal à avancer. Mais c’est joli. Et on mange toujours aussi bien. Que penses-tu de la Cathédrale Basile-le-Bienheureux ? Classe non ? Super classe ouais ! On va la visiter demain et on repart dans deux jours ! N’hésite pas à passer sur le blog lire nos aventures !

Bisous ! » – Guillaume & Julie.

« Restés plus longtemps sur Moscou. Un mois. Quelques tensions avec Julie mais on tient le coup.

RDV sur Travelling. A plus mec. »

Guillaume.

« Bien arrivés sur Irkoutsk. »

G.

Le plus étrange était que cet effacement du texte se répercutait aussi sur le blog…

/////

C’est mon foutu téléphone portable qui me réveille d’un coup.

Il faut vraiment que je change cette sonnerie, là c’est plus possible. Et en même temps je le pense mais je ne le ferais pas tout de suite, je le sais.

En me redressant pour prendre le téléphone sur ma petite table de nuit je m’aperçois d’une part que l’appel est masqué, d’autre part qu’il est déjà 20 heures. Hein ? 20 heures ! Ce n’est pas possible ? Je n’ai fait que dormir de la journée ! Foutus médocs. Et dire qu’il faudra que j’en reprenne ce soir avant de me coucher. Ça m’abrutit vraiment trop. Vivement que je me retape, je commence à en avoir marre d’être le zombie de service en ce moment.

Et est-ce que je décroche, du coup ? A chaque fois que l’appel est masqué sur le portable, je sais que 9 fois sur 10 c’est pour qu’on me vende un énième forfait satellite ou VOD. Vu la petite pièce où je vis comme un hamster dans sa cage, je me dis que ces gens-là ont un sacré sens de l’humour.

Bon, je décroche…

Pour tomber sur un grésillement étrange.

D’autant plus étrange que le répondeur aurait dû s’enclencher.

« Allo ? »

Grésillement.

« Il y a quelqu’un ?

Toujours le grésillement.

« Bon s’il n’y a personne, je raccroche alors. »

Encore et toujours ce grésillement mais il me semble entendre quelque chose de terriblement lointain et haché. Une sorte de parasitage. Et puis il me semble soudain une voix, très très basse, qui me pousse à mettre la fonction haut-parleur.

« J’aurais du retard ce soir….

_ Guillaume ? C’est toi ? D’où tu m’appelles ? Je t’entends à peine !

_ …J’arriverais vers minuit…

_ OK. On se serrera si tu ne veux pas reprendre le Noctilien pour repartir. Ça va ?

….A tout à l’heure…

_ OK, OK, mais tu es sûr que ça va ? »

Déclic de conversation finie. Il a raccroché. Ou alors ça a coupé.

Il me paraissait si jovial et égal à lui-même ce matin que l’entendre presque dans le vide et d’une voix atone où il me semblait n’entendre qu’une partie de chaque phrase me fit un effet glaçant. Là pour sûr, je suis réveillé et bien réveillé. D’autant plus glaçant qu’en regardant du coup l’appel de ce matin, là aussi c’était bien lui, et là aussi je remarque que l’appel était inconnu. Aucun numéro qui s’affiche. Alors que j’ai pourtant bien son numéro de téléphone portable en répertoire.

Il s’est fait voler son portable depuis son retour en France ? Et pourquoi n’a-t-il prévenu personne de son retour en plus ? Qu’est devenue Julie ?

Et j’ai l’impression de revivre soudain d’un coup l’inquiétude qui m’a serré le cœur il y a encore peu de temps.

Il faut que je me connecte, que je regarde ma messagerie, son compte Facebook ou autre. Il y a quelque chose qui ne tourne pas rond.

Ou alors j’ai loupé une case.

/////

Je constatais en effet sur l’ordinateur que le blog n’était pas non plus étranger à cette déperdition du texte.

Moins de photos, moins de textes et en filigranes des tensions avec sa copine qui perçaient ça et là.

Le souvenir m’était d’autant plus fort que j’avais alors allumé la radio de ma petite chaîne hi fi ce soir là. Le contraste entre ce que je percevais d’une actualité toujours plus maussade dans le monde et ce que je lisais sur l’écran n’en ressortaient qu’avec plus de violence.

A l’écoute, France info égrenait pêle-mêle un nouvel attentat terroriste (Allemagne), les grèves conjuguées des cheminots de la SNCF et RATP ainsi que La Poste (France), un ouragan meurtrier (Indonésie et Thaïlande), le déraillement monstrueux d’un des trains du shinkansen (Japon), de nouveaux incidents meurtriers sur la Bande de Gaza (Israël)…

En Visuel, Travelling ne se résumait plus qu’à un fond blanc avec un schéma d’itinéraire vers la Mongolie (plus mis à jour visiblement) et des phrases éparses qui renvoyaient à pas grand chose : 1 ou 2 noms de villes, quelques insultes, des noms d’aliments, un ou deux auteurs cités…

Et face à mon écran dans mon petit réduit, j’accumulais mentalement les questions en me rongeant les ongles jusqu’au sang sans même m’en apercevoir. Merde, ils auraient été hackés ? Le site a été piraté ? Ils se sont disputés ? Ont-ils même rompus pendant leur voyage et partis chacun de leur côté ?

Je ressortais mes cartes postales, maigres indices pouvant m’orienter dans ma quête de réponses. Sur les trois reçues, seul Guillaume avait signé les deux dernières. La dernière abrégeait même son penchant pour le lyrisme au détriment d’un certain ton blasé qui coupait court à toute discussion. Avec mon maigre pouvoir de Mentaliste, j’en déduisais ce soir là qu’il y avait bien eu quelque chose de terminal entre mon pote et sa copine.

Mais séparé par tous ces pays et sans plus d’informations, que pouvais-je alors bien faire ?

/////

Presque minuit.

En une poignée d’heures, et malgré la tête qui tourne encore un peu si je fais trop de mouvements, j’ai pu habiller la grosse larve que je suis, mettre un simili semblant de table dans « l’appart’ » (en fait une demi-table qui sort du mur, et des chaises dépliables que je rangeais sur le côté), préparer un semblant d’apéro dans mon semblant de mini cuisine (une petite plaque chauffante transportable partout). Malgré les médocs je commence même à avoir faim.

J’ai un recueil de questions à poser à Guillaume qui se bousculent dans ma tête. Mais peut-être faut-il y aller en douceur ? Je me dis qu’il vient de rentrer, qu’il doit être complètement crevé par le voyage, que c’était la joie de rentrer à 3h du matin qui le rendait joyeux et que le décalage horaire a bien eu le temps de l’essorer dans la journée.

J’en peux plus d’attendre comme ça et j’entrouvre légèrement la porte d’entrée.

Au sixième étage d’un vieil immeuble Parisien, on entend bien le bois des escaliers craquer sous les pas des nouveaux arrivants. C’est le moment de préparer mes pâtes carbonara maison avec lardons et tout et tout. Ah oui quand je fais la cuisine, ça rigole pas. J’ai quand même la chance d’avoir un mini frigo, j’y sors les œufs et les lardons. Vu que tout doit s’enchaîner sur la plaque chauffante (les lardons d’abord sur une poêle puis tout de suite après la casserole d’eau pour les pâtes), je dispose tout de manière à faire le minimum de mouvements.

Un coup d’œil à ma montre : Minuit, ça y est !

Je me tourne vers la porte entrouverte, regarde et écoute vite fait par la mince ouverture. Je ne vois ni n’entends âme qui vive.

Pourtant je sens qu’il y a quelqu’un.

Je me retourne pour apercevoir mon pote sur une des deux chaises. La tête est penchée vers le sol comme s’il émergeait d’un pénible sommeil ou ruminait de noires pensées. Sa barbe est longue et sale. Ses vêtements se composant de couleurs vertes-kaki semblent plus qu’usés et l’on sent une légère odeur de boue et d’eau. C’est comme s’il venait directement de là-bas sans être repassé chez lui.

« Waouh, Guillaume ! Je t’ai même pas vu arriver ! Fauve furtif, tope-là ! »

Il relève lentement la tête de son abattement visible et me tend la main. Celle-ci est glacée et légèrement humide. Il a couru avant de venir ? Ses yeux trahissent un affaiblissement énorme, les pupilles semblent éteintes. Et quand il commence à parler, je réentends l’étrange grésillement de tout à l’heure. Je crois que j’ai les oreilles qui sifflent un peu, bouchées. Il faut que je prenne mon médoc avant de manger, sûr.

Mais d’abord je referme la porte et je le laisse parler.

« Ça m’a pris du temps pour venir ici…

_ Tu connais le chemin pourtant. Où l’as tu déjà oublié pendant ces, quoi ? 8 mois ? 9 mois ?

_ …Ces derniers temps je voyais tout en noir. Du flou partout.

_ Ah bon, c’était si terrible que ça ?

_ ….Si terrible…

_ Tu pouvais en parler un peu sur le site non ? Et ton facebook ? Tu avais pourtant accès à des connexions non ?

_ ….Pas accès toujours à des connexions… 

_ C’est cool que tu ait pu venir en tout cas, faut que tu me dises tout !

_ ….permis de venir….»

Le grésillement s’intensifie, insupportable à mes oreilles au fur et à mesure qu’il tente difficilement d’articuler des mots, comme si l’atmosphère même lui était difficile à vivre. Je porte mes deux doigts à mes oreilles tout en soufflant pour essayer de déboucher ça alors qu’il continue.

« De l’eau, du vent…

_ Oui le climat ne devait pas forcément être au top. C’était les saisons des moussons là-bas non ?

_ ….Juju est partie….

_ Oh ?

_ ….Je n’ai pas su la retenir…

_ Ah merde… Je compatis mon vieux. Attends, je vais ouvrir des bières, elles sont dans ton sac ? Il est où d’ailleurs ?»

Encore un doigt dans l’oreille, je regarde autour de moi où il aurait posé ce qui dans mon souvenir s’apparentait à un gros sac à dos rouge semblable à celui qu’il avait pris pour partir. Rien, pas même une besace où planquer le parmesan et les bières demandées. Mon regard s’attarde derrière ma porte mais non, pas de sac.

« Dis donc, t’es dans un sale état pour oublier les choses élémentaires de la vie. Mais il me reste deux leffes de secours dans le frigo pour nous requinquer tous deux, tu vas v… »

Je me suis à peine retourné pour constater que je parle dans le vide.

Plus de Guillaume sur la chaise.

Plus personne du tout en fait, comme s’il n’avait jamais été là.

Et plus de grésillement du tout.

« Oh attends, c’est quoi ce bordel ? »

Je rouvre la porte, tends l’oreille. Rien, nada, nobody, personne.

Il ne s’est quand même pas volatilisé, c’est pas possible. Je me rue sur le téléphone pour le rappeler. C’est les médocs, ma maladie ou ma fatigue, je déraille complètement. Voilà, j’hallucine, c’est ça. Il faudrait que je dorme 24h au moins pour être en état. Mais voilà t-il pas que mon petit cellulaire m’indique qu’il n’y a eu aucun appel. Mais ? Je suis pas fou ! Il m’a bien appelé vers 3h du matin et quelque chose comme 20h, j’en suis sûr. Ou alors… Non ce n’est pas possible. Ou alors je suis encore dans mon lit et j’ai rêvé tout ça. Non, non, non. Je me pince et je vois que c’est réel. Je touche les ustensiles de ma petite cuisine perso et je vois que c’est réel.

Réel.

Alors, quoi ?

/////

Guillaume n’est jamais venu chez moi.

Je ne m’explique pas cette visite autrement qu’en l’imputant à mon état terriblement fatigué de ces derniers jours. Je regarde les infos dans le monde. On en finit pas de découvrir des débris de l’ouragan Miranda un peu partout notamment des corps qui flottent encore parfois entre deux rochers plusieurs semaines après son passage dans toute l’Asie.

Ce matin, il ont retrouvé les corps d’un jeune couple de ressortissants français.

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