Quelle importance…, par Jérémie Chavenon

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[24 heures de la nouvelle 2018 : Toute la nouvelle doit se dérouler dans une seule et même pièce.]

Émile tremble – émotion ou grand âge ? – en essayant, les yeux plissés, de détailler les fantômes et les ombres qui peuplent le vieil atelier, sous un voile épais de poussière et de copeaux. Il est planté dans l’entrée de l’unique pièce qui constitue l’endroit, mains sur les hanches, il n’arrive pas à y croire. Il fait si sombre, si froid, mais il est tellement heureux d’être ici, presque par hasard !

La porte se referme lentement en grinçant. Il était bien loin d’imaginer qu’elle n’était pas verrouillée, cette porte, lorsqu’il est passé devant tout à l’heure en voiture. Une soudaine envie de voir l’a poussé à ranger son véhicule sur le bas-côté. Il a longé le bâtiment à pied, dans un sens puis dans l’autre, le long de la petite route de campagne qui va se perdre dans la forêt ; il en a même contourné l’extrémité pour aller voir, de l’autre côté, la petite rivière qui coule en contrebas. Puis il est retourné vers la porte d’entrée, a regardé avec tendresse l’endroit où il laissait son vélo bleu, chaque matin à six heures – une cinquantaine d’années plus tôt – a appuyé sur la poignée qui, à sa grande surprise et dans un craquement sec, a libéré la porte rendue hermétique et étanche par le temps.

Il se met à rire dans la pénombre, de plus en plus fort, il en tousse, il en pleure, il renifle, éternue, se mouche dans ses mains, quelle importance, il est tout seul ici ! Il se dirige vers une fenêtre scellée par les années, muette et aveugle, il tire de toutes ses forces et manque de partir en arrière quand le bois cède et que le vantail s’ouvre, laissant pénétrer la lumière et le chant de la rivière à l’intérieur.

Il s’accoude un instant et regarde l’eau qui ondule plus bas, observe les arbres et la nature qui ne semblent pas avoir vieilli, pas comme lui en tous cas !

Quelle bonne idée il a eu d’organiser ce petit voyage sur les traces de son passé, comme un pèlerinage dans l’endroit qui l’a vu naître et dans lequel il a grandi. Une soudaine envie de tout revoir, visiter, toucher, sentir et ressentir, après tant d’années passées loin de chez lui.

Mais jamais il n’aurait imaginé trouver cet atelier intact, et encore moins avec la porte déverrouillée !

Il devait avoir une petite vingtaine d’années quand il a travaillé ici, seul, pendant quelques mois, pour le compte d’un vieil antiquaire radin, grincheux, avide et détestable, qui avait sa boutique en ville. Un gros sac infect et imbuvable qui payait à coups de lance-pierres et à coups de pieds au cul.

Mais ça le fait sourire, Émile, maintenant qu’il y repense. Quelle importance ?! Tout ça est oublié, ne reste que le bon côté des choses et le bonheur de se tenir à nouveau ici, au cœur de cet atelier d’un autre âge dans lequel il a passé des heures intenses, à reconstruire des antiquités, à réparer des vieux meubles boiteux, estropiés, parfois à l’agonie – au point de douter fortement d’une possible rémission. Mais, comme on dit, quand on veut on peut, alors on fonçait, tête baissée, et la passion faisait le reste.

Émile se redresse, sortant soudain de ses rêveries pour revenir au présent et se concentrer sur ce qui l’entoure. Il parcourt des yeux la pièce immense et froide quand son regard tombe sur le vieux poêle qui trône au centre. Il replonge aussitôt dans ses souvenirs, et se rappelle combien d’énergie il a dû déployer, à l’époque, pour tenter de maintenir la température au-dessus de dix degrés en hiver, combien de déchets et de copeaux de bois il a dû enfourner dans le fourneau à longueur de journée pour éviter de trembler, et surtout pour permettre à la colle et au verni de sécher.

Cinquante ans, cinquante années entassées sur le sol ! Ça fait une sacrée couche, couche dans laquelle il traîne les pieds comme un gamin le ferait, en automne, dans un épais tapis de feuilles mortes.

Il s’approche de la toupie, en caresse la table en fonte et se souvient que c’est ici qu’il a le plus transpiré, le plus douté, le plus paniqué, alors qu’il devait refaire de grosses corniches en noyer avec des vieux fers qu’il avait aiguisés pour l’occasion. Il se souvient de l’outil, lancé à pleine vitesse – à l’aide d’un moteur déporté relié à l’arbre par une courroie en forme de huit – qui tapait si fort dans le bois que maintenaient ses mains, tant bien que mal, peu assurées.

Il continue et passe près de la vieille raboteuse, la ponceuse à bande, la scie à ruban, la mortaiseuse à chaîne, la presse et la cadreuse, il contourne des chariots remplis de serre-joints, de cales, de gabarits et de papier de verre. Il longe des tas de planches avant d’arriver devant l’établi. Son établi.

Il le touche, le sent, le jauge, le regarde d’un drôle d’air, ému. Un établi d’un autre siècle, assurément, un comme on n’en fait plus, avec des presses latérales et frontales, et des valets sur le dessus.

Il lève les yeux et découvre, au milieu des ciseaux à bois et des tournevis, plusieurs manuscrits accrochés, écrits de sa propre main.

Il en détache un précautionneusement et sort les lunettes de sa poche pour le lire, bien qu’il sache parfaitement de quoi il en retourne tandis que les mots remontent en lui. Des mots qu’il avait oubliés, mais qui resurgissent instantanément.

***

Émile retire ses lunettes, les range dans sa poche ainsi que la feuille de papier.

Voilà qu’il tremble de nouveau, il tremble et il pleure, au point qu’il doive s’appuyer sur le rebord de l’établi qui tangue. Souvenirs et émotions s’enchaînent, s’imbriquent les uns dans les autres et le poussent à ouvrir les tiroirs à la hâte.

Il n’a pas besoin de fouiller longtemps pour mettre la main sur ce qu’il espérait tant retrouver : une grosse pile de feuillets jaunis, tout au fond du gros tiroir du bas. L’ensemble de ses notes et poèmes écrits de sa propre main, dans cet atelier, souvent devant la fenêtre, pendant les pauses de midi ou le soir, après la journée de travail, avant de rentrer chez lui. Un trésor inestimable qu’il avait été contraint d’abandonner ici le jour où il était parti en urgence, sans jamais revenir. Un trésor qu’il avait peu à peu oublié.

Il n’avait plus jamais rien écrit depuis, s’estimant peu doué pour la poésie qui, pourtant, avait toujours coulé et débordé en lui, de bien différentes manières : dans son amour pour le bois et les vieux objets qu’il rafistolait sans relâche et avec passion, dans la musique indispensable à son équilibre, dans ses lectures incessantes et son émerveillement quotidien à propos de tout qui croissait avec l’âge.

Émile se laisse glisser sur le sol, s’assoit dans les copeaux (il sait qu’il aura du mal à se relever, mais bah ! quelle importance…), au milieu des planches et des outils, en serrant son paquet de feuilles contre son cœur affolé qui bat la chamade.

***

Il se relève péniblement après un long moment passé à lire et relire chaque feuille, chaque note, chaque mot, chaque poème. Il dépose le tout sur l’établi, secoue ses vêtements pleins de poussière et se met à rire de nouveau. Il se sent comme un homme neuf, et se dit que septante ans est un bel âge pour (re)commencer à écrire…

Il se dirige lentement vers la grande porte de l’atelier, son paquet de feuilles sous le bras, des mots plein la tête. Il se retourne une dernière fois avant de sortir, parcourt des yeux la grande et unique pièce, et décide alors que le premier poème qu’il écrira, ce soir-même, après toutes ces années, lui sera dédié.

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7 thoughts on “Quelle importance…, par Jérémie Chavenon

  1. Un grand merci à toi, très touché par ton commentaire ! Je ne manquerai pas d’aller te lire bientôt ! Je me souviens encore de ta  »barque des rêves » (pas sûr du titre exact…)

    • C’est exact, c’est le bon titre, et de rien, j’ai vraiment passé un bon moment 🙂

      J’ai déjà lu d’autres nouvelles de toi ? Je ne t’ai pas retrouvé parmi les participants :/

  2. Oui, l’an dernier, ici, avec  »Le grand saut », et puis en novembre sur le site Atramenta où je suis actif avec  »Du bourbon dans les boulons ».

    Merci encore, et à te lire 🙂

    • Ah oui, j’avais bien lu et apprécié ta nouvelle, c’est juste que je n’ai pas vu ta fiche participants ^^

      A bientôt sur les chemins de l’imagination 🙂

  3. Merci pour m’avoir replongée dans mes propres souvenirs, quand mon père utilisait certains de ces outils (dangereux). Cela remonte quasi à mon enfance et le chant du bois couvrait parfois celui de la cascade au fil de la rivière.
    Nostalgie partagée.
    Merci.

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