Pièce de vie, par Gael Lehmann

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[24 heures de la nouvelle 2018 : Toute la nouvelle doit se dérouler dans une seule et même pièce.]
I : Stallation

 

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Article 1

Toutes les communautés naissent libres et égales en droits.

Article 2

Le gymnase mesurant douze mètres de long, et sept de large, les huit communautés sont invitées à investir l’espace strictement nécessaire à leur confort.

Article 3

Les communautés se verront attribuer la responsabilité de la régulation des biens communautaires en fonction de leurs emplacements.

Soit :

Régulation de la porte d’entrée : Concile et Famille Dustmore.

Régulation des murs : selon emplacement.

Régulation du sol : Selon emplacement.

Article 4

Toute pression morale ayant pour but d’obtenir des richesses (accès, sols, murs, propriétés personnelles) sera considérée comme un délit.

Article 5

Tout contrevenant sera exposé à céder 5 % de son territoire aux autres communautés.

Ainsi décida le Concile, en vertu de la nouvelle République Polyvalente, et pour le bien de la collectivité.

 

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Et les premiers seront les derniers

et les derniers seront les premiers :

Et les pénultièmes seront les seconds

Et ainsi (de suite) soit-il.

C’est aux abords du mur Est que je me trouve. Depuis trois jours que le Seigneur, béni soit il quelque soit son nom, nous a guidés vers cette salle polyvalente, depuis trois jours donc je partage mes poreuses frontières avec trois communautés. Au sud, le Concile conserve les tables de lois, gravées à la craie sur le papier peint du tout puissant. Le mur est sale comme une pensée impie ; mais on déchiffre quand même.

Aujourd’hui a eu lieu la première livraison d’affaires ; nous sommes comblés. Couvertures, réchauds, matelas, valises et vêtements… Tout a été réparti, ma foi, plutôt équitablement. En fonction des besoins de chaque famille, de la population de chaque espace (jusqu’à douze personnes, chez les Dustmore), du prorata de temps passé dans la pièce, de l’âge moyen, des antécédents… Ce n’est pas très clair, mais ça paraît juste.

Au Nord, il y a cette famille dont personne ne connaît le nom. Ils n’ont eu que les restes, qui sont entassés contre le mur, mais ça n’a pas eu l’air de les déranger. Curieux, ceux-là. Pas un mot depuis l’installation, ils restent de leur côté, et ramassent silencieusement tout ce qu’on leur donne, pour le coller contre le mur. Et puis plus rien. Mais les voisins du seigneur sont impénétrables.

De toute façon, j’aurai du mal à les entendre, avec tout le bruit que font mes voisins du milieu de la pièce. Ils n’arrêtent pas de parler ; aux autres ou entre eux. Probable que chacun d’entre eux parle tout seul, quand les deux autres dorment. J’ai arrêté de les écouter ; le Seigneur s’en occupe très bien tout seul.

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-Oh, Paddy ! T’as fini avec le poêle ?

-Pas loin, pas loin ; mais pour que c’machin chauffe toute la pièce, ‘va falloir en cramer, des meubles !

-Pas important, ça. On en crame un ou deux histoire d’appâter les autres, et puis on le leur refourgue.

-La Loi du marché, Paddy !

-Merci Lenny, j’connais l’sens des affaires ! Dis, Liam, t’as réussi à en tirer quoi, du matelas en trop ?

-Deux commodes ! T’es sûr que ça valait l’coup ?

-‘videmment. Viens voir. Baissant le ton. On leur tire leurs meubles, et après on leur vend le poêle. Comme ça, après, s’ils veulent du bois à cramer, où est-ce que tu crois qu’ils vont aller chercher ?

-Ouais, faut toujours penser loin, Liam.

-OK. Et le cureton, j’pourrai pas aller lui refiler quelques trucs ?

-Laisse tomber ; ces bonzes-là, c’est tout dans l’spirituel ; la propriété c’est pas bon pour les bouddhistes.

-Bouddhiste ? Mais il est pas chrétien, lui ?

-Il dit que toutes les religions n’en sont qu’une seule, plus grande. J’vais pas essayer de vous expliquer, j’ai rien bité à son affaire. Me demandez pas d’retourner le voir, c’lui-là. J’ai déjà donné !

II : Marquation

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C’est l’heure à laquelle les oiseaux rentrent au nid, où les hululements des chouettes se préparent à peupler la forêt, où les étoiles se maquillent en prévision de leur heure de gloire.

En bref, c’est la nuit.

Enfin, plutôt le crépuscule, en fait. Tu vois ce que je veux dire ?

C’est limpide, Melvin. C’est limpide.

Diana et Melvin jouent à ce jeu depuis quatre jours, maintenant. À ça et à d’autres, si bien que personne ne vient plus les voir. Le cocon des couples naissants ne se tisse pas parce que les partenaires ne veulent pas voir le monde ; mais parce que le monde se lasse vite d’eux. Alors ils peuvent s’enfermer. Petit coin. Milieu du Mur Ouest.

L’homme au nord reste complètement silencieux. Depuis le début, il n’a pas prononcé un mot. Un solitaire, tellement que ça les attristerait.

Presque.

Ils sont lovés, l’un contre l’autre ; et tout à coup, un regard complice. Non, ne t’inquiète pas Mel, je les vois. Ce sont les enfants Dustmore. Ça ne fait pas de mal, les enfants. Hein ? Et ils repartent dans leurs jeux. Le nouveau but est de créer un code, un langage encore plus secret que la parole, avec les doigts. Chaque signe vaut un chiffre, chaque chiffre vaut une lettre, chaque lettre vaut un discours. Et aucun discours ne vaut quoi que ce soit.

Juste l’intimité.

Melvin tourne de nouveau la tête. Les enfants marchent doucement, comme pour ne pas être vus, et emportent avec eux des babioles, des broutilles. Diana se lève, brusquement, pour arrêter ces voleurs. Ils s’immobilisent net et, sous le regard courroucé, reposent au sol les objets, en petits tas. Malvin se lève à son tour. Mais non Didi, ils ne sont pas en train de voler ; regarde ; ils font une forteresse. Un château. Clin d’œil complice. Silence. Rien que des murs ? Pourquoi s’arrêter là ?

Alors ils se mettent à l’action, comme une seule personne. Les couvertures deviennent des rideaux, les meubles des murailles, l’espace une maison. Un château à l’intérieur de la pièce, à l’intérieur du monde, à l’extérieur de tout. Nouveau regard, plus doux. Ils s’arrêtent. S’installent. Et maintenant… ?

Les enfants reviennent voler quelques babioles, et entendent quelques petits bruits étouffés. Les mains pleines, ils se creusent un chemin au travers des barricades, et retournent dans leur communauté.

Autour de Diane et Melvin, il fait plus chaud maintenant.

Deux cigarettes grésillent.

 

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Silence. Enfin. J’peux pas penser avec tout c’bordel, le boucan me racle l’crâne comme un bout d’dent brisé sur un tableau noir. Mais là, enfin, les mots défilent s’écoulent c’est cool de s’sentir enfin une partie d’un tout parti de rien mais pas paradant comme tous ces parvenus ; j’suis un paria. Les pourceaux, quand ils me voient, vomissent, disait Maldoror, et j’peux pas lui donner tord la laideur ça se sent à mille pieds. Mais va pas croire que je suis mélo, j’suis juste solo, pas d’sale solitude c’est juste qu’la salle c’t’une platitude.

J’ai voulu dormir pendant qu’ils faisaient leurs p’tites affaires, les croquants à côté, mais j’y ai pas réussi ; et puis après, j’ai vu s’dresser devant moi la grande muraille de Chine. Duraille duraille de la traverser, c’t’une bonne astuce pour s’engeôler et enfin s’enjailler seul duraille duraille. Dédain des mondanités de possession et de tout ce foutoir, un peu comme le roi-prêcheur de l’autre côté d’la pièce mais avec moins d’espoir. Alors j’pousse fracasse tasse les tessons pour monter ma forteresse de solitude, des soliloques en semi-loque un rempart à la merditude.

J’ai assez d’foutre dans le cœur

pour mettre un mur à leurs malheurs.

 

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Ah, ça s’est mis en branle, de l’autre côté.

J’peux me planter, bien sûr, mais j’ai pas l’impression qu’ils étaient là hier au soir, ces murs. Pas celui du côté de l’asocial. Ni du côté des craspouilles, j’crois bien. Et même le type du milieu est en train de construire le sien ; c’est un signe, ça, pas vrai ? Le vent tourne, les croquants, le vent tourne ; et ‘vaut mieux tourner avec que d’se prendre un coup d’voile dans la gueu… Ouais, voilà. Faut avoir l’nez fin, dans ce monde. De l’autre côté, j’ai pas une bonne visibilité ; parce que du milieu du mur Nord, là où je suis, on voit pas bien le reste de la pièce. Pas grave.

J’ai déjà assez de boulot avec ceux les environs.

Premièrement, repérer les types importants. L’solitaire, y’a rien à en tirer. J’irai lui grappiller c’que j’pourrait, mais plus tard, y’a pas d’urgence. Chez les crasseux non plus ; avec les débris qu’ils récupèrent, j’vois pas quel intérêt j’aurai à aller les voir. Par contre, les trois types du milieu, ça, c’est prometteur ! Promoteur, même, vu la vitesse à laquelle les murs se montent. D’ici deux jours, ces mecs-là, ils vaudront de l’or. La plaque tournante de la salle polyvalente. Alors j’vais pas y couper.

-Hey Mastard, t’as besoin d’un coup d’main pour ta barricade ?

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-Bon, les gniards, réunion !

Comme par magie, les huit enfants apparaissent autour du reste de la famille Dustmore. Ils s’assoient en cercle, à l’affut. Chacun est prêt à bondir à la première directive. Mais Ed n’ordonne rien. Pas aux gamins. Donne-leur un ordre, et ils traineront la patte. Donne-leur un jouet, et ils en redemanderont.

-Alors les marmots, déjà j’dois vous serrer la pogne. Non, sérieusement, beau boulot, l’idée des barricades. Vous vous en rendez pas compte, mais votre jeu, là, il va nous valoir de l’or.

Série d’applaudissements. Les quatre parents s’y mettent, et les gamins restent à les regarder, fiers sans comprendre pourquoi. Mais la fierté, ça n’a pas besoin de raison ; t’es fier et puis c’est tout. Les applaudissements se calment, et les enfants restent leurs huit paires d’yeux rivés sur les patriarches. Ed reprend.

-Alors vous en voulez un, de nouveau jeu ? J’ai ma p’tite idée. Parce que votre barricade, elle est comak, rien à redire là-dessus. Mais on n’a pas la porte avec nous. Alors il va falloir la pousser un peu, avant que le concile n’en fasse une de son côté. Parce que si vous réussissez à me chopper la porte, alors d’ici deux jours, les Dustmore seront les rois du pétrole ! Ils viendront tous nous bouffer dans la pogne, et personne pourra plus rien vous dire.

Alors, il vous plait, mon p’tit jeu ?

Effervescence chez les enfants. Ils se lèvent, bondissent, et ont déjà disparu dans les creux de la barricade. Ed se tourne vers son frère.

-Tu vois Fredo, ça c’est des gosses heureux. Y’en a même un qui souriait.

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Article 6

Les parties communes telles que la porte d’entrée sont les biens incessibles de l’ensemble de la République Polyvalente. Nul ne saurait en acquérir les droits.

Article 7

Toute annexion monnayée ne saurait être mise en œuvre sans l’aval du Concile. Toute annexion agressive est considérée comme un crime.

Article 8

Tout contrevenant sera exposé à céder 10 % de son territoire à la communauté lésée.

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-Bon les marmots, réunion !

Les huit enfants réapparaissent, à peine essoufflés. La proclamation des nouvelles lois vient d’être faite, et il faut réorganiser tout le plan d’attaque.

-Bondlae d’Bondlae, ah les salauds ! Bon les gosses, vous attendez, conseil de crise. Les autres, venez !

Ed se lève et ressort du groupe, suivi par les trois autres parents. Les enfants restent immobiles comme des souches. De leur côté, les quatre adultes se penchent les uns vers les autres, en cercle. Ed lance la discussion, à voix basse.

-Bon les croquants, c’est un sale tour qu’ils nous jouent, les entogés.

-Alors on fait quoi, Ed ? On laisse tomber ?

-Ah ouais ? Pour qu’on vienne se foutre de nous après ? Non, pas question.

-Alors on fait quoi ?

-Quelqu’un a une proposition ?

-…

-J’ai p’tet une idée.

-Ouais, Fredo ?

-Bah, on connaît le prix à payer, non ? Si on prend la porte, on peut bien leur laisser 10 %, j’pense bien.

-Et qu’est-ce qui te dit qu’ils vont pas redemander la porte, dans les 10 % ?

-Vous avez entendu la proclam’ comme moi. Ils parlent de 10 %, ils ne disent pas lesquels.

-Et t’aurais quoi à leur proposer ?

-Ben, un morceau en plein milieu, ça leur irait, m’est avis.

-C’pas stupide, ça. Comment ils pourraient y accéder ? Et s’ils y viennent, pas le droit de traverser notre territoire ; comment tu voudrais qu’ils en sortent ? Non, c’est pas mal, comme idée.

-Alors on y va ?

-Ouais, retour à la réunion.

Les enfants n’ont pas bougé de leurs positions. Sans comprendre quoi, ils savent que quelque chose de gros est en train de se jouer ; et ils veulent en faire partie. C’est génétique, chez les Dustmore.

-Bon les gniards, on reprend le jeu de la porte ! Ça vous dit ?

 

 

I I I : che de guerre

 

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-Réveil dur, Paddy ?

-La ferme, Liam. Tu vois bien qu’il a pas envie d’faire le mariole.

-Bondlae c’est vrai. C’est quoi c’te tronche en coin de parpaing, Paddy ?

-Ouais, y’a un souci ?

-Les mecs.. C’est moi qui tourne taré, ou la barricade n’était pas là, cette nuit ?

-Déconne pas Paddy, on l’a montée y’a une semaine, celle-là. J’ai dû m’cogner l’autre taré pendant toute la journée, même, qui voulait nous donner un coup d’main.

-T’fais pas plus branque que t’en as l’air, Liam. C’est vrai que c’est bizarre…

-Mais quoi ?

-Mais tu vois pas qu’elle a bougé ?

-Bondlae mais c’est que t’as raison. Et pas que de ce côté là, j’ai idée.

-Qu’est-ce qu’on fait ? On repousse ? On met des cales ?

-Vous savez quoi, les mecs ? On va aller faire jouer les heurtoirs.

-Cogner aux portes, tu veux dire ?

-Ouais, ça ou autre chose.

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La cohorte a claqué la porte.

Dustmore, Concile, tous débiles, à force d’exhiber leurs parties géniales, ont tranché pour la pêne capitale. Et c’est la lourde qu’a trinqué. T’es tronchée, chère liberté, traquée jusqu’au huis clos par c’te bande de salauds. ‘Sont tous là à vomir, vivre libre et l’ouvrir jusqu’à c’que mort sans suite parce qu’y’a plus rien après l’flot d’mots. On n’est rien d’plus que d’la bidoche pour coches adieu veau vache lait et couvée : mais qu’est-ce que j’donnerais pas pour un truc à grailler.

Huit jours putain, s’pas rien huit jours sans pain. Mais j’tiens la faim muselée, amusé de tant morfler pour macache. Moi ma bouffe j’me la crache et j’me la fous où j’pense ; ça remplit pas la panse mais bon, j’ravale mes mots dans mon antre mauvaise comme un entremets vaseux. Ça cale pas mais ça clash et j’clamse pas tant que j’rage alors v’nez pas m’bourrer ‘vec vos restes avariés.

Pourtant ç’sent pas l’pourri mais plutôt l’pot au feu et j’sais pas d’où ça vient mais tant que certains se goinfrent et graillent moi j’me taille le bout d’gras avec ma propre voix. Une boulimie d’vocab’ ça remplit son office, pas son bide mais y’a qu’à vide qu’on trouve le beat. Alors pendant qu’les autres mangent j’me demande d’où vient c’te fange qui m’caline les narines et puis qui m’noue les tripes. D’ou c’est qu’ils tirent leur bouffe ?

J’ai l’estomac qui gronde de la faim du monde.

 

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Le vent tourne, les croquants ! Mais pour savoir où il va s’arrêter, c’est pas gagné. Il va falloir ouvrir l’œil, et le bon, parce que les signes se multiplient et cherchent tromper les moins vigilants.

Hier, le vieux de chez les crasseux est mort. On n’en aurait rien su sans l’cureton, de toute façon. Les autres, ils n’ont pas prononcé le moindre mot, pas un bruit de larmes, rien du tout. C’est malsain. Ils sont creux à ce point là, les craspouilles, pour même pas lâcher une larme quand leur patriarche y passe l’arme à gauche ? On dirait qu’ils prenaient l’enterrement comme une tâche à faire, comme tout le reste. Silence, prêchi-prêcha du religieux, et puis ils ont cramé le corps. Ça, on l’a bien senti. Y’avait trop de fumée pour que ce soit juste le petit couple qui fêtait leur anniversaire de maquage ou j’sais pas quel bordel ; on a cru qu’on allait devoir évacuer la pièce. La nausée, mais personne n’a rien dit. L’ambiance était trop tendue pour ça.

En tout cas, maintenant ils sont copains comme cochons, les crasseux et le cureton. Si ça, c’est pas un foutu miracle, alors y’a plus rien à faire. Mais j’tirerais rien d’eux.

Non, moi c’est toujours du côté des Mastards du milieu que j’garde la côte. Avec toute cette bouffe qui apparaît, forcement qu’ils sont dans l’affaire. Y’a pas d’autre solution. Alors, vu qu’ils se font grignoter du terrain de tous les côtés, je leur ai donné un peu de place de mon côté. Comme ça, gratuitement, vous me remercierez plus tard, les gars.

Mais j’suis sur la bonne voie.

Croyez-moi, les croquants, y’a pas meilleur pif que moi pour sentir le sens du vent.

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Alléluia !

Les trompettes de Jéricho ont sonné ; et avec elles, un grand mystère est enfin résolu. Mais cachons le grand rire du Buddha derrière la gravité du deuil, ou de grands malheurs pourraient advenir.

La nouvelle Babel était née, les peuples marchaient ensemble et bâtissaient le monde rêvé ; et nous voilà maintenant divisés, combattant communauté contre communauté. Parce que même sans bataille, le conflit gronde, tonne comme un éclair de Zeus. Et personne ne sait où il ira se planter. Tremblez, peuples dont la bienveillance est en berne ; tremblez, car le jugement est proche.

Et les premiers seront les derniers,

et les derniers seront les premiers

Et tous ceux du milieu

doivent apprendre à courir.

Mais revenons-en à Jéricho ; car il y a là matière à jaser. Les trompettes ont tonné, Alleluia ! Et les murs de Jéricho sont tombés ; mais les murailles qui chutent ne sont jamais celles qu’on croit. Si les frontières internes, bien que mouvantes, tiennent bon, c’est un tronçon de la façade extérieure de la salle qui traine la patte. Voilà d’où les denrées rentrent ; Car n’est-il pas écrit « pas de pèche miraculeuse sans étang » ?

Tremblez, communautés dont la bienveillance est en berne

Car le jugement premier se prépare.

 

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Article 9

Tous les peuples sont appelés à se lever contre les communautés belligérantes, si communauté belligérante il y a.

Article 10

Les communautés belligérantes se verront retirer leurs domaines et possessions.

Article 11

Dans le cadre d’un conflit déclaré par plusieurs communautés à la fois, seul le Concile est habilité à désigner les belligérants originels.

 

IV : Troce
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Article 0

Dissolution (Physique) du Concile.

Article 0.1

La loi, c’est moi.

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-Bordel Paddy, qu’est-ce que j’déteste me cogner avec des gosses !

-Raaah les chiards ! Tiens bien ton poste, Lenny, qu’ils arrêtent de faire avancer leur barricade !

-Et que ça te balance des merdes par dessus…

-Et que ça te fauche les jambes par en dessous…

-Gaffe à tes pattes !

-Gnurmph !

-Joli coup. Y’fera moins l’malin avec une main en moins !

-J’vais pas m’laisser faire comme Liam, moi. Les mômes, c’est saloperies et compagnie.

-Ouais, mais ceux-là, c’est pas les derniers des co…

-Gaffe, y’a un truc qui tombe !

-Putain, un bras.

-À ton avis, c’est celui de Liam, ou de l’autre merdeux qui voulait nous aider ?

-J’m’en fous, tant que j’peux cogner avec.

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-Bon, les gnomes, Réunion !

Pas de réaction. Le silence est seulement ponctué des clapotis du sang de Melvin et Diana, dégouttant de leur muraille. Attaque-surprise, massacre rapide, pas de fioritures.

Sauf le pied-de-biche planté dans le thorax.

Ça, c’est de la coquetterie.

-Ils sont où, les gosses, Fredo ?

-Un peu partout, j’dirais…

-Non mais, les entiers !

-Y’a plus rien qui bouge, par là-bas.

-RAAAAAAAAAH !

Ed retire le pied-de-biche du corps de Melvin. Grand slurp. Quelques morceaux tombent par terre. Ça ne se remarque même plus. Le patriarche commence à cogner sur la muraille avec la barre de métal. Moins de cinq secondes, et les quatre parents traversent en hurlant. Ed en premier.

Il est accueilli par un morceau de mollet en pleine tête. Une jambe de gosse. Batte de base-ball de chair, avec le genou au bout, qui cogne. Recogne. Re-Recogne.

-Tiens, tu l’aimes comme ça, ton marmot ?

Les trois autres arrivent à la suite. Voient Lenny, ramassant l’arme de métal ; et Paddy derrière, avec le morceau de jambe à la main.

Ils chargent.

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Crac. Râles. Mal.

Les cris s’envolent comme des coups de trique. Hystérique. Et que j’te racle la couenne comme une zone érogène, et que j’t’étripe tripe trip sur trip advisor ça aurait plus d’étoiles qu’a Pearl Harbor. Et moi, canaille dans ma muraille, j’écoute tout ce p’tit monde se crever joyeusement, moi j’me marre et j’attends.

J’entends.

J’entends.

J’entends plus rien.

À la mamelle de la violence

le monde s’est fait péter la panse.

Épilogue

 

 

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Alléluia !

Maudits soient les actants et les malsaints d’esprit, car le plat du carrelage sera leur seul hommage. Et maintenant que le déluge est passé, faisons le compte des bêtes de l’arche de Noé. Restent : Le petit solitaire qui ne vit que pour lui et mes amis les recycleurs et leur mur troué. Nourritures terrestres à volonté, les justes sont récompensés.

Les premiers seront les derniers

Et les derniers seront Tauliers.

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5 thoughts on “Pièce de vie, par Gael Lehmann

  1. Si Damasio et Pratchett avaient eu un gosse, ça aurait été toi bro.

  2. Nouvelle très riche qui part dans tous les sens, avec plein de voix bien différentes et intéressantes. Atmosphère intriguante du coup, encore bravo !

  3. Nouvelle très riche qui part dans tous les sens, avec plein de voix bien différentes et intéressantes. Atmosphère intriguante du coup, encore bravo !

  4. Le monde des hommes réduit à une salle. Des voies se dessinent et d’autres voix s’entendent ou se garent dans leur silence.
    Genèse ou radeau de la méduse ?
    Qui a donné l’ordre de dévorer les mousses ?
    Mieux encore, pourquoi sont-ils là ?

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