Mixité, par Dravic

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[24 heures de la nouvelle 2018 : Toute la nouvelle doit se dérouler dans une seule et même pièce.]

Le réveil sonne. Ses yeux clignotent dans la lumière progressive qui en émane. Son mari tend la main pour éteindre la chose hurlante puis se lève. Elle reste un moment dans leur lit. Quand elle entre dans la cuisine, il est déjà en train de déjeuner. Ils s’embrassent doucement et elle commence à faire la vaisselle qu’ils ont abandonné la veille. Son regard est attiré par un mouvement de rideau dans le pavillon d’en-face. Elle soupirerait bien. Son mari lui conseille de les ignorer.

— C’est pas toi qui observe leur manège toute la journée.

— Ce sont des frustrés, laisse tomber. Ils aiment pas les amoureux. Je me dépêche, je suis pas en avance.

La matinée se passe tranquillement, tout à fait normalement, avec son lot d’activités pour sa part et les habituelles tentatives d’espionnage intrusives du voisinage.

En rentrant du jardin après avoir désherbé toutes les plates-bandes, elle va se laver les mains dans la cuisine, et elle constate que les voisines se sont rassemblées de l’autre côté de la rue, en face de la baie vitrée. Elles discutent de façon animée, en jetant de rapides coups d’œil dans sa direction.

Plus les jours passent et moins elles sont discrètes.

Elle se souvient de leur arrivée dans ce quartier. Les riverains avait été prévenus en avance, probablement par une indiscrétion de l’agent immobilier. Ils les avaient observés comme des bêtes curieuses. Son mari les avait chaleureusement salué, ses belles dents blanches resplendissant en contraste de sa peau noire. Mais il n’avait reçu que de brefs mouvements de tête. Quant à elle, elle s’était bien gardé du moindre geste qui aurait pu être mal interprété. Elle s’était contentée de ne pas trop bouger, sa peau claire irisant sous le beau soleil d’Afrique.

Bien sûr, elle ne passe pas inaperçue au milieu de ces peuples éparses à la peau sombre. Rapidement, la rumeur aidant, tout le monde a réussi à l’identifier, elle, l’épouse de l’ingénieur.

Et aujourd’hui, ces regards lourds, ces jugements hâtifs la poursuivent jusque chez elle. De plus en plus, elle discerne la réprobation des gens dans la norme. Mais elle n’y peut rien si elle est différente d’eux.

Souvent, son mari essaie de la rassurer, de lui expliquer que ce ne sont que des pensées qui ne peuvent les atteindre. Il lui promet son amour éternel qui n’a rien à voir avec ce qu’elle est, mais avec qui elle est.

Pourtant, elle a peur que cette vindicte ascendante puisse un jour se transformer en hostilité armée. Quand la majorité estime que vous menez une vie anormale, qui les empêche de s’en prendre à vous ? Non pas qu’elle craigne la mort. Elle est, de plus, parfaitement capable de tenir physiquement tête à n’importe quel adversaire. Mais, justement, ces capacités ne seraient qu’un argument supplémentaire pour martyriser ses semblables.

À chaque fois, son mari sait comment la ramener à lui, ne faire en sorte qu’elle ne regarde plus que lui, en taisant ses inquiétudes face aux regards réprobateurs.

Dans le département technique où ils se sont rencontrés, ils étaient inexistants aux yeux des autres. Elle, l’équipement, et lui, l’ingénérie de l’information. Ils avaient pu vivre leur amour tranquillement, comme tant d’autres.

Cependant, s’installer dans une petite localité où les progrès de la société paraissent toujours suspects l’avait mise face au constat de ce couple étrange qu’ils formaient.

Elle ne s’occupe pourtant pas différemment des autres femmes : elle cuisine, nettoie, astique, repasse, et attend le retour de son mari pour aller aux courses ensemble. Elle tente par tous les moyens de démontrer qu’elle n’est un danger pour le mode de vie de personne.

Néanmoins, encore aujourd’hui, les voisins bavardent en fronçant les sourcils dans sa direction et de la fenêtre de sa belle cuisine récemment installée, elle les observe aussi, les gens normaux.

La dernière fois, un ami ingénieur les avait invités à un barbecue. Le silence s’était brusquement propagé à leur entrée dans le jardin. Elle portait le plat d’une salade de pomme de terre qu’elle voulait offrir à leur hôtesse. Si son époux s’était montré chaleureux, sa femme l’avait détaillé des pieds à la tête, cherchant sans aucun doute où se situait les encoignures. À un moment, elle s’était déshabillée pour plonger dans la piscine. Leur hôtesse s’était exclamée :

— Parce qu’elle se baigne aussi ?

Son époux, plein de gêne, avait ri :

— Et elle t’entend aussi… Beaucoup mieux que nous.

Elle et son mari n’étaient finalement pas restés longtemps et elle déplorait de n’avoir pu montrer qu’elle était bel et bien un individu qui pouvait accéder à une vie classique.

Le soir venu, elle observe son mari mettre les assiettes dans le lave-vaisselle. Il s’applique soigneusement, comme dans tout ce qu’il entreprend. Est-ce qu’un jour, on lui reprochera d’être amoureux d’elle :

—— Peut-être que je devrais me faire installer une peau noire, ça passerait mieux, songe-t-elle à voix haute.

—— Tu es magnifique comme ça et tu sais bien que leur problème avec nous ne se situe pas là.

Il se redresse et ce qu’elle voit dans ses yeux lui fait à nouveau oublier les habitants d’en-face. Son mari reprend :

— Est-ce que tu t’es mise en charge ? Je préférerais que tu ne tombes pas en rade en pleine activité comme l’autre jour.

Elle éclate de rire :

—— C’était un problème de batterie et j’ai demandé son remplacement. J’ai même gagné quelques heures d’autonomie par rapport à avant. Je ne vais pas me mettre en veille.

Il la sert contre lui et elle regrette, comme d’habitude, que sa peau synthétique ne ressente pas sa chaleur humaine :

— Alors on peut bien faire ce qu’on veut, murmure-t-il.

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8 thoughts on “Mixité, par Dravic

  1. (Et la contrainte, alors ? ^^)
    J’ai pressenti tout du long que le vrai « problème » n’était pas celui qui paraissait évident, mais sans parvenir à mettre le doigt dessus… ce qui me fait apprécier la chute encore plus ! C’est bien amené et très touchant.

    • Merci d’avoir apprécié mon texte.
      Oui, la contrainte est très légère (la cuisine) mais je l’ai écrite en moins de 4 heures, je crois que j’étais au bout de ce que je pouvais avoir comme idée. Je ferais mieux l’année prochaine. Enfin, je crois.

  2. Belle chute! J’ai trouvé le style un peu dépouillé par endroits, mais la conclusion est bien amenée et fait mouche (« Parce qu’elle se baigne aussi? » …Très bon!)

    • Merci beaucoup ! Et je plaide coupable : je crois que j’aurais beau faire, « dépouillé », c’est définitivement mon style. Après à ma décharge, j’avais pensé ce texte en récit graphique et je l’ai finalement écrit qu’en texte par manque de temps (24h, c’est pas assez pour une idée, une rédaction, un storyboard, une mise au propre et une relecture/cohérence du tout ;_;). Je suis contente que mon texte t’ait quand même fait un bon moment.

  3. Merci Dravic. Moi également, je n’ai rien vu venir avant « Parce qu’elle se baigne aussi »… et pourtant il y avait plus haut sa « peau claire irisant le soleil » 😉 Bravo.
    (Au passage, petite coquille au 1er paragraphe : éteindre le réveil et non l’étendre…)

  4. Ah jolie chute, je ne l’avais pas vu venir, c’était une très bonne idée. Bien écrit et bien joué 😀

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