MagicShopping, par Tesha Garisaki

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Crédit image Tesha Garisaki

[24 heures de la nouvelle 2018 : Toute la nouvelle doit se dérouler dans une seule et même pièce.]

Graham avale un grand verre d’eau et se gargarise. Il jette un coup d’œil au miroir de plateau, aplatit une de ses mèches de cheveux, se tourne vers la caméra 2 et sourit de toutes ses dents.
« Heureux de vous retrouver sur MagicShopping ! Dans l’émission d’aujourd’hui, je vais vous présenter un objet ré-vo-lu-tion-naire, si unique qu’une fois que vous l’aurez vu et que vous saurez ce qu’il est capable de faire, vous le voudrez, et ça changera votre vie pour tou-jours. Pour commencer, accueillons mon adorable assistante, Lorelei. »
Graham tend un bras vers les coulisses, d’où émerge Lorelei, petite robe noire serrée, brushing impeccable et sourire éclatant.
« Et maintenant, laissez-moi vous présenter ce produit, si unique, si exceptionnel que vous ne trouverez pas le repos avant d’en avoir un chez vous. »
Il recule vers le canapé en fond de plateau et tend la main à Lorelei, qui dans un mouvement gracieux prend place sur l’un des coussins. Il s’assied à côté d’elle, en lissant de la paume le bas de sa veste de cachemire.
« Ma chère Lorelei, avez-vous déjà eu peur de marcher seule la nuit dans les rues sombres de Mannaz ? »
Lorelei sourit face caméra.
« En effet.
— Et, dites-moi, qu’est-ce qui vous faisait peur ?
— On peut croiser le chemin d’un vampire affamé, ou d’une goule.
— Exactement. Et je crois que ce produit pourrait vous intéresser. »
L’assistant plateau accourt pour déposer un flacon sur la table de salon, et retourne tout aussi précipitamment derrière les caméras.
Graham se penche vers la table et saisit délicatement le flacon qu’il pose sur la paume de sa main gauche, doigts de la main droite à peine appuyés sur le bouchon, afin de le maintenir sans le dissimuler. Il le présente devant la caméra 1. Le caméraman zoome.
« Voici Envies d’ail-leurs, le parfum répulsif anti-vampires. C’est une création de La Manazienne de Parfums, dont on reconnaît le design élégant au premier coup d’œil.
— Ne me dites pas que c’est un parfum à l’ail, Graham ? s’écrie Lorelei.
— Eh bien si. Et vous allez pouvoir constater par vous-même l’habileté de nos artisans parfumeurs : la fragrance d’ail est subtile, contrebalancée par une fraîcheur citronnée et des effluves de vanille. Si vous voulez bien avoir l’amabilité de me tendre votre poignet… »
Lorelei tend le poignet, et Graham y pulvérise le parfum. Elle porte le poignet à son nez et grimace derrière sa main, puis baisse le bras, tout sourire.
« C’est frais !
— Ça fait voyager.
— Tout à fait ! C’est surprenant.
— Mais vous vous demandez sûrement : est-ce que c’est efficace ?
— Oui, en effet ! Parce qu’autant je n’ai pas envie d’être attaquée, autant je connais des vampires très décents avec qui il m’arrive de passer des soirées…
— Nous allons le découvrir avec le test mené par Nathalie, notre enquêtrice terrain, interrompt Graham. Tout de suite, la vidéo. »
Il sourit quelques secondes à la caméra, le temps d’être certain de passer hors antenne, puis se tourne vers Lorelei.
« C’était quoi ce commentaire à la con sur tes amis vampires ?
— Ça m’a semblé pertinent, un parfum répulsif anti-vampires ça pourrait être vu comme super discriminatoire.
— On s’en fout, on est une émission matinale ! Les vampires ne nous regardent pas ! T’es là pour faire la greluche, alors reste à ta place, s’il te plaît ! On ne te demande pas des analyses sociologiques !
— Ce n’est parce que je suis là pour faire la greluche que j’en suis une, je te signale.
— Sois professionnelle et reste dans ton rôle, c’est tout ce qu’on te demande. »
L’assistant vient déposer un plateau avec plusieurs flacons, dans une gamme bordeaux et une gamme bleu nuit, et file. Lorelei croise les bras, fâchée, pendant la diffusion de la vidéo. Mais quand le réalisateur agite trois fois le doigt pour leur signaler qu’ils reviennent à l’antenne, elle reprend une pose décontractée et sourit à la caméra 2.
« Voilà qui est convaincant, vous ne trouvez pas ? lui demande Graham.
— Effectivement, c’est rassurant !
— Et c’est une exclusivité de MagicShopping ! Une occasion à ne pas rater !
— Et combien cela coûte-t-il ?
— C’est là ce qui va vous étonner le plus : Envie d’ail-leurs ne coûte que 89 écus dans sa version eau de toilette, et 129 dans sa version parfum. Mais parce que nous sommes MagicShopping, nous vous proposons le duo Envie d’ail-leurs et Envie d’ail-leurs pour homme à, écoutez bien, 150 écus les deux flacons.
— Et si on est célibataire ? »
Graham lance un regard noir à Lorelei.
« Et le tarif exceptionnel de 75 écus pour les célibataires. »
La caméra 1 zoome sur le plateau et les flacons. En régie, les techniciens sont probablement en train de s’activer pour rectifier l’affichage du tarif promotionnel que Graham vient d’improviser pour corriger la gaffe de Lorelei. Le réalisateur mime une gorge que l’on coupe avec sa main, mais les deux animateurs évitent sciemment de le regarder.
« Envie d’ail-leurs, reprend Graham en voix off, notre premier produit du jour, le parfum répulsif anti-vampires frais et efficace, au tarif exceptionnel de 75 écus le flacon d’eau de toilette ou le parfum, et 150 écus le duo. Vous ne rêvez pas. Appelez vite le 086-086-086 pour profiter de cette offre exceptionnelle. »
Les deux animateurs observent le silence : ils savent qu’une musique est diffusée pendant que la caméra fait un panoramique des produits. Ils sourient à la caméra 2 en attendant qu’on leur donne le signal.
On le leur donne.
« Notre second produit intéressera tout autant les dames que le premier, reprend Graham. Car on sait que les pratiques de sorcellerie sont plutôt un hobby féminin, n’est-ce pas, Lorelei ?
— Tout à fait, que je pratique certains weekends.
— Vous en parlerez sans doute mieux que moi, alors, dites-moi si je me trompe : cela consiste en l’usage de nombreuses plantes, que l’on fait infuser pour en faire des philtres, des potions…
— Pas seulement, mais oui.
— Et donc vous avez un chaudron, j’imagine ? »
L’assistant se glisse sous l’angle des caméras pour déposer un chaudron sur la table et récupérer le plateau de parfums.
« Oui.
— Mais pas un chaudron comme celui-là. »
Graham montre le chaudron de la main alors que la caméra passe en plan large. C’est un chaudron en cuivre des plus classiques, à ce détail près que son anse est recouverte d’une gaine de silicone rose vif.
« Ces chaudrons nous viennent de loin, puisqu’ils ont été fabriqués aux forges de Paimpont, ni plus ni moins. »
Lorelei arrondit la bouche en un O.
« Voyez ce sceau sur le fond du chaudron qui en garantit l’origine druidique. Un gage d’extrême qualité. Aussi, la forme de cet ustensile exceptionnel permet une répartition optimale de la chaleur dans le bouillon. Et notez ce détail qui a son importance : une poignée en silicone, pour tirer le chaudron du feu sans se brûler. »
Lorelei fait un sourire crispé et émet un petit rire.
« C’est vrai que nous les filles on ne fait pas attention, hihihi. »
Graham fronce les sourcils, mais se retient de réagir.
« Dans quel coloris la poignée est-elle disponible, cher Graham ? poursuit Lorelei. Car on peut être sorcière et avoir une maîtrise en arts thaumaturgiques. Le rose c’est girly, mais on peut avoir envie de couleurs plus « sérieuses ». »
La mâchoire de Graham est parcourue de spasmes.
« La poignée n’est disponible qu’en rose. Mais c’est surtout son aspect pratique qui nous intéresse, n’est-ce pas ? »
Hors champ, il fait signe au réalisateur d’enchaîner d’un mouvement rotatif de la main.
La caméra 1 zoome sur le chaudron.
« Pour 49 écus, ce chaudron des forges de Paimpont vous garantit répartition de la chaleur et sécurité. Et si passez commande sur notre boutique dans les cinq minutes, vous recevrez en prime cette superbe louche qui vous permettra de mélanger vos brouets. Sandra et Damien, nos opérateurs du 086-086-086, sont prêts à prendre vos appels. Quant à nous, nous nous retrouvons après une courte page de publicité. »
Graham bondit du fauteuil, furieux, et se dirige à grands pas vers la maquilleuse qui lui tend une bouteille d’eau.
« T’es virée ! Virée ! Virée, putain ! Pour qui tu te prends, à foutre le bordel dans mon émission ?
— J’en ai rien à foutre, répond Lorelei, qui écarte les bras sur le dossier du fauteuil, et croise les jambes, tout à fait détendue. J’ai trouvé un job ailleurs.
— Je vois ! On démissionne, alors on fout le bordel en partant ? Très pro, Lorelei, très pro ! Je ne sais pas qui t’a embauchée, mais je ferai passer l’info, tu peux en être sûre ! Tu passeras pas la période d’essai ! Ta carrière à la télé, tu peux faire une croix dessus !
— Ce n’est pas parce que je démissionne que je « fous le bordel ». C’est juste ma petite revanche pour tes mains au cul en coulisses, ça. Quant à ma carrière à la télé, mon pauvre petit père, c’est au conseil d’éthique thaumaturgique que j’ai été embauchée. Tu devines ce que ça implique pour l’avenir de ton petit business. Sur ce, tu termineras l’émission sans moi. Et quand on se reverra, tu seras prié de m’appeler Laurence. »
Laurence se lève et quitte le plateau en claquant la porte, laissant Graham pâle comme un linge, les yeux vitreux, fixés sur le décor de l’émission qui a fait sa fortune pendant vingt années et qui risque fort d’être bientôt au cœur d’un incroyable scandale. Car Graham n’a toujours vendu que de la merde, et il le sait : c’est ce qui lui garantissait de si belles marges.
« On reprend l’antenne dans une minute », l’informe le réalisateur.
La maquilleuse s’empresse de mettre du blush aux tempes de Graham afin de lui rendre des couleurs, après quoi il s’avance d’un pas de condamné vers le fauteuil.
Il pointe le doigt vers l’assistant.
« Toi, tu vas remplacer Lorelei. T’as qu’à faire l’idiot, tu y arriveras très bien. »
Le visage de l’assistant s’illumine. Il hoche la tête avec enthousiasme, et apporte sur la table le dernier produit de l’émission du jour, une boîte noire, et un sachet qu’il dépose à côté. Il s’assied ensuite sur le fauteuil, et la maquilleuse lui passe de la poudre en vitesse.
Le réalisateur agite trois fois la main, on est de retour à l’antenne.
« Je suis très heureux de vous retrouver sur MagicShopping. Notre assistant plateau, euh… Mickaël, vient de me rejoindre car nous avons ici un objet qui pourrait bien résoudre un de ses problèmes, n’est-ce pas Mickaël ?
— Tout à fait. C’est Matthew.
— Alors dites-moi, Mickaël, qu’est-ce que vous nous avez amené dans ce sachet ?
— Ce sont des pierres du mont Urulu. »
Matthew se tourne vers la caméra et lui adresse son sourire le plus stupide.
« Des vraies pierres du mont Urulu, Mickaël ?
— Tout à fait, des vraies. Elles sont maudites. »
Sourire stupide face caméra.
« Dites-nous-en plus, Mickaël. »
Matthew ouvre le sac et le tend en direction de Graham, qui, surpris, ouvre sa paume. L’assistant y verse quelques pierres rouges.
« Elles sont belles, n’est-ce pas ?
— En effet Mickaël. Et qu’ont-elles de particulier ?
— Elles proviennent d’un lieu sacré en Australie, et la légende dit que quiconque les touche voit le malheur s’abattre sur lui. Moi, perso, j’y ai pas touché, hein. »
Le sourire de Graham s’affaisse quelque peu.
« Eh bien ! Moi qui en ai plein la main, me voici maudit ! Mais je ne suis pas très inquiet, grâce à l’incroyable objet que nous allons vous présenter maintenant, cette boîte noire qui se trouve devant moi et qui a l’air tout à fait insignifiante à première vue, mais qui est en réalité une authentique chambre d’exorcisme de salon. Peut-être vous demandez-vous ce qu’est une chambre d’exorcisme. Je vous invite donc à regarder ce court reportage qui vous apprendra tout ce qu’il y a à savoir sur le sujet. »
Sourire face caméra 2. Le réalisateur fait signe qu’on est hors antenne. Graham jette les pierres sur la table et s’essuie la main sur son pantalon.
« C’est pas des vraies ?
— Ben… si. C’est ce que vous m’avez demandé.
— Mais t’es con ou quoi ? Quand je te dis : Ramène-moi des « pierres maudites » en faisant ce geste avec les doigts (il fait des guillemets en l’air avec ses doigts), tu crois que ça veut dire quoi ?
— Ben moi mon job c’est de préparer ce que vous m’avez demandé, alors je ramène des pierres maudites. Enfin, je savais pas où en trouver, mais Laurence m’a dit qu’elle savait où il y en avait, et qu’elle gérait le truc, et elle m’a ramené ça. Elle m’a bien dit que c’était des vraies, je vous jure. »
Graham a les yeux écarquillés.
« Putain, mais t’es vraiment con. »
Matthew sourit maintenant, d’un sourire trop rusé pour être aussi crétin qu’il le laisse paraître.
« Tout ce qu’on me demande, c’est d’être professionnel et de rester dans mon rôle, patron. Et mon rôle, apparemment, c’est celui de l’abruti. »
Graham saisit les pierres et les jette sur Matthew, mais celui-ci a anticipé le geste et s’est relevé à temps.
À temps, aussi, pour éviter la rampe de projecteurs qui s’est détachée du plafond pour s’écraser sur le canapé.

FIN

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14 thoughts on “MagicShopping, par Tesha Garisaki

  1. Aha excellent !!! xD celle-là m’a vraiment fait rire, beau boulot ! Et bien écrit en plus, ça se lit tout seul ! Félicitations !

  2. J’ai beaucoup aimé lire ce texte, il est drôle, agréable, fluide, j’ai adoré le coup des pierres maudites à la fin… Bravo Tesh 😀

  3. Oh mon dieu x’DD Le début faisait tellement parodie de télé achat que j’en étais morte de rire. Quand l’action a pris un ton plus « sérieux » ca m’a un peu surpris mais j’ai adoré. Que cela soit les objets totalements loufoques, les personnages si bien campés et leurs interactions, les dialogues gosh ! C’était merveilleux.
    Et puis cette fin quoi !
    Que demande le peuple ? :p J’ai adoré. Bravo pour ta nouvelle.

  4. Hum, au cas z’où, s’il leur reste une boîte antiMurphy, je prends 😀

  5. J’adore l’idée de nos deux univers croisés, mais alors en plus avec le Teleshopping, génial (et rien que les jeux de mots marketing comme Envie d’ail-leurs, énorme). Très bon moment ^^

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