L’histoire de la nature des oyseaux, par Alwine

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Crédits : Dmitrij Paskevic (Unsplash)

[24 heures de la nouvelle 2018 : Toute la nouvelle doit se dérouler dans une seule et même pièce.]

Après tout ce temps à en rêver, ils y étaient enfin. Le moment où ils pourraient régler leurs dettes de jeux se rapprochait à grands pas. Cependant, plongés dans l’obscurité comme ils étaient, ils n’iraient pas très loin. Afin qu’ils ne perdent pas une minute, Eleanor prit la tête de leur petit groupe.

Il nous faut trouver un moyen de s’éclairer, dit-elle à voix basse. Delphine, Soliman, essayez de voir s’il n’y a pas une lampe qui traîne sur une table. Vous allez à droite, je vais à gauche.

Ils se séparèrent et Eleanor commença à toucher délicatement tout ce qu’elle trouvait pour découvrir un éclairage. Pendant ses recherches, elle se récapitula ce qu’elle savait : le propriétaire de la bibliothèque où ils étaient entrés par effraction, Mr Bergson, était un collectionneur fou de vieux livres. Fortuné, il pouvait se permettre d’acheter des livres du monde entier importés à grand frais. Il avait pour habitude d’archiver et de lire ses ouvrages jusqu’à tard dans la nuit, ce qui laissait présumer à la fois la présence d’un bureau et d’une lampe. Elle savait également que le précieux livre qu’ils convoitaient, L’histoire de la nature des oyseaux de Pierre Belon, était caché dans cette pièce. Ce soir là, Mr Bergson était sorti avec sa femme, ce qui leur laissait le champ libre pour entrer dans la bibliothèque. Cependant, il était probable que leur sortie ne durerait pas plus d’une heure et c’était la seule occasion pour leur groupe de récupérer le livre. Ils devaient donc faire vite.

Au bout de quelques minutes de recherche, la main d’Eleanor frôla une lampe à pétrole qui vacilla sur son socle. La jeune femme la rattrapa de justesse puis tourna une molette qui lui permis enfin d’y voir clair. La lampe, tout en laiton et en verre ouvragé, éclaira un bureau de couleur acajou méticuleusement rangé. Il y avait un téléphone noir avec un cadran en laiton à droite, quelques piles de feuilles soigneusement alignées sur les étagères au dessus du bureau et un grand sous-main vert et or. Quelques secondes plus tard, une exclamation retentit dans la pièce. Delphine venait de les avertir à sa façon qu’elle avait trouvé quelque chose d’important.

Eleanor saisit la lampe et prit quelques secondes pour admirer la bibliothèque de Mr Bergson. La pièce était petite, mais savamment organisée. Autour de la jeune femme s’élevaient des rayonnages remplis de livres, dont les lettres d’or gravées sur les couvertures luisaient doucement. Deux rayonnages au milieu de la pièce coupaient l’espace, permettant d’y ranger encore plus de livres. Le reste n’était pas visible dans la pièce plongée dans l’obscurité. Après quelques secondes de contemplation muette, Eleanor secoua la tête pour se réveiller et se précipita vers l’extrémité de la pièce où se trouvaient déjà Delphine et Soliman.

Dissimulée derrière une épaisse tenture de velours vert, une zone grillagée était apparue aux yeux des trois cambrioleurs. Il s’agissait d’une petite cavité assez profonde, creusée à même le mur, et protégée par d’épais barreaux. Au fond étaient installées deux étagères de bois verni où s’alignaient quelques livres, dont les couvertures parfois très abîmées par le temps montraient leur grande valeur. La lampe que Delphine avait prise avec elle éclaira de sa lumière vacillante les titres aux lettres d’or ternies. Ils ne mirent pas longtemps à trouver le livre rare qu’ils étaient venus chercher.

Soliman, le plus mince d’entre eux, passa le bras entre les barreaux pour essayer d’atteindre L’histoire de la nature des oyseaux, mais Mr Bergson avait tout prévu au cas où des cambrioleurs s’infiltreraient dans sa bibliothèque : les barreaux étaient suffisamment resserrés pour empêcher quiconque de saisir les livres depuis l’extérieur. Delphine poussa un grognement rageur : ils étaient si prêts du but ! Eleanor, toujours pratique, examina alors la grille : les barreaux noirs étaient épais et ils mettraient trop de temps à tenter de les scier. Une petite porte, protégée par trois cadenas, permettait au collectionneur de pouvoir récupérer ses livres lorsqu’il le souhaitait. Un fil noir relié à la porte et serpentant vers le plafond attira alors l’attention de Soliman, qui leur fit remarquer.

Il y a une alarme, dit-il avant de jurer. Il faut la désactiver avant d’ouvrir la porte, sans quoi, on va se faire repérer tout de suite.

Je vais fouiller le bureau, signala Eleanor. J’y trouverais peut-être des indices sur l’endroit où sont dissimulés ces clefs ou sur l’alarme. Nous savons que le collectionneur laisse tout dans cette pièce, on devrait réussir à récupérer le livre. Essayez Delphine et toi de trouver l’armoire où se trouve l’alarme pour la désactiver.

La jeune femme retourna au bureau d’acajou. D’un geste rapide, elle récupéra la pile de papiers puis l’étala sur le sous main pour y voir plus clair. Couverts d’une fine écriture patte-de-mouche, ceux-ci établissaient la liste de tous les ouvrages présents dans la bibliothèque. Eleanor bénit l’exhaustivité de Mr Bergson : à côté du titre du livre qu’ils cherchaient se trouvait la date de parution et le nom de l’éditeur ainsi que leur emplacement dans la pièce. Sur un des feuillets, elle découvrit le titre du livre qu’ils cherchaient avec l’emplacement de la grille. Parfait. Restait maintenant à ouvrir les cadenas. Eleanor fureta partout, mais aucune clef n’était cachée sous le sous-main vert et or ni sur les petites étagères au dessus du bureau.

Restaient les trois tiroirs. Le premier contenait des flacons d’encre noire ainsi qu’un plumier joliment décoré à l’air massif. Eleanor l’examina de près, mais la contenance n’était pas suffisante pour y dissimuler une clef de la taille des cadenas de la section protégée. Il leur fallait trouver d’épaisses clefs en métal terni. Le second tiroir contenait quelques carnets. Les deux premiers étaient sans grand intérêt, listant une série de noms et de chiffres ressemblant à des transactions pour acheter ou vendre des livres. Cependant, le dernier attira son attention. Il contenait aussi des colonnes de noms et de chiffres, mais ces dernières étaient dédiées aux livres rares. Eleanor trouva L’histoire de la nature des oyseaux dans la courte liste qui y était écrite. Le reste des pages étaient vides, sauf l’arrière du carnet qui comportait un étrange message.

119:10
Voir l’ange
Double fond

Eleanor rejoignit ses deux camarades, qui avaient trouvé l’alarme dans une petite armoire non loin de la porte d’entrée de la bibliothèque, pour leur demander leur avis.

Hé, j’ai découvert ce carnet avec cette étrange inscription. Ça sort d’où à votre avis? Est-ce que cela pourrait être une indication sur les endroits des clefs ?

Delphine jeta un œil au carnet avant de froncer les sourcils.

Peut-être. Il y a trois lignes, ce qui correspond au nombre de clefs que nous devons trouver pour ouvrir les cadenas. Les chiffres ne me parlent pas du tout, ça te dit quelque chose, Soliman ?

Le jeune homme abandonna son étude de l’alarme, qui était un modèle d’Edwin Holmes datant des années 1880 d’après l’étiquette installée au dessus. Il relut plusieurs fois l’inscription avant de parler.

Est-ce que cela ne serait pas l’extrait d’un livre ? 119:10, ça donne l’impression d’un numéro de page et de ligne. Ou non, plutôt l’emplacement d’un verset que l’on pourrait trouver dans un livre religieux comme la Bible. Oui, ça me semble plus logique que cela soit un verset.

Mais où trouver la Bible dans ce bazar ? gémit Delphine en désignant les rayonnages d’un geste de la main. On en aura pour des heures ! On n’arrivera jamais à trouver ce fichu livre !

Ne t’inquiète pas, j’ai trouvé la liste de tous les ouvrages sur le bureau, dit Eleanor pour la rassurer. Leur emplacement est noté à côté des titres. Venez m’aider, je mettrais trop de temps à chercher toute seule. Il y a au moins une trentaine de feuilles.

Il leur fallut un peu de temps à trois pour décortiquer la pile de papiers et trouver ce qu’ils cherchaient. Étagère Archimède, section B. Grâce aux lampes, il leur fut facile de repérer la bonne rangée, dont le nom était écrit en lettres dorées, puis de trouver la section des livres religieux. Bien disposés, les ouvrages avaient des tailles et des formes variables, ce qui ne facilitait pas leur recherche. Au bout de quelques minutes, le groupe découvrit qu’il y avait cinq versions de la Bible différentes, de taille et de formes variées et rangées à différents endroits. Ce fut Delphine qui trouva le livre contenant l’indice qu’ils cherchaient.

Regardez, l’intérieur du livre a été découpé ! Il y a une grosse clef dedans.

Les yeux de Soliman lui sortirent presque de sa tête en voyant l’état du livre. C’était un adorateur de lecture qui détestait qu’on abîme des ouvrages, mais il ne pouvait pas se permettre de leur faire perdre du temps en se lamentant sur le massacre des feuillets. La clef leur permit de déverrouiller le troisième cadenas de la grille, mais il leur en manquait encore deux. Eleanor relut la seconde ligne.

« Voir l’ange »… est-ce que c’est un code désignant un autre livre contenant une autre clef ?

Soliman pointa soudain le doigt vers un coin qu’ils n’avaient pas encore exploré, en face de la cachette.

— Là-bas ! Il y a un tableau avec des anges.

Ils se précipitèrent vers la peinture, dont le cadre était richement orné de fleurs et de végétaux de bois peint en doré. Les couleurs de la peinture à l’huile ressortaient vivement à la lueur de la lampe à pétrole, donnant presque l’impression que les personnages étaient vivants. Le tableau montrait deux angelots grassouillets et blonds comme les blés. L’un avait des ailes blanches, l’autre des ailes noirs et ce dernier portait un gros livre à l’épaisse couverture de cuir. Le titre de ce dernier était parfaitement lisible. Eleanor le mémorisa avant de s’éclipser quelques minutes, laissant ses compagnons chercher d’autres indices. Elle revint triomphalement avec un papier dans la main.

Il est dans la section Pythagore, section H ! Venez !

Et l’alarme ? contra Soliman qui commençait à s’impatienter. Nous devons nous séparer, il ne nous reste plus qu’une demi heure pour récupérer le livre ! Allez-y toutes les deux, je m’occupe de trouver une solution.

Le jeune homme ayant un sens plus aigu que le sien concernant le temps qui passait, Eleanor acquiesça avant de se précipiter vers la bonne section avec Delphine. Les épais tapis recouvrant le sol étouffaient le bruit de leurs pas, ce qui les arrangeait. Le deuxième livre fut plus difficile à trouver, mais elles finirent par le découvrir coincé entre une épaisse encyclopédie et un récit de voyage de Marco Polo. Dès qu’elles le sortirent de son compartiment, un bruit métallique se fit entendre. La lampe leur permit de voir qu’une clef avait été dissimulée derrière l’ouvrage. Celle-ci leur permit d’ouvrir le premier cadenas.

Malheureusement pour eux, leurs recherches leur avaient pris plus de temps que prévu. Pendant que Delphine revenait aider Soliman, qui avait du mal à comprendre le système de l’alarme malgré un plan trouvé derrière l’armoire, Eleanor revint vers le bureau pour l’examiner. « Double fond » désignait sans aucun doute un tiroir et il n’y avait que le bureau qui en possédait. Cependant, la jeune femme n’avait découvert aucune trace de la mystérieuse cachette. Elle passa dix bonnes minutes à vider puis tripoter les trois tiroirs jusqu’à ce qu’elle sente un bouton en dessous de l’un d’entre eux. Une fois enclenché, un petit CLAC sec se fit entendre et elle découvrit que le fond du tiroir s’était légèrement décalé. A l’aide de ses ongles, elle tira le fin panneau de bois et découvrit une troisième clef dans le compartiment secret ainsi qu’un chiffon tâché d’encre.

Tu n’aurais pas un mouchoir ou un tissu ? lui demanda soudain Soliman, la faisant sursauter. Je n’ai pas réussi à trouver un moyen de débrancher l’alarme, ça va sonner si je touche à un fil. La seule manière que j’ai trouvé est de mettre un matériau non conducteur au niveau de la jonction de la grille, pour éviter que le circuit d’alarme soit alimenté lorsqu’on ouvrira la porte.

Je n’ai rien compris, soupira Eleanor, mais tiens, je viens de trouver un chiffon et la clef qu’il nous manquait en même temps. Il nous reste combien de temps ?

Soliman réfléchit quelques secondes.

Dix minutes je pense. Peut-être un tout petit peu moins. Delphine, c’est bon, Eleanor a trouvé la dernière clef !

Ils rejoignirent le plus vite possible la grille et la jeune femme ouvrit avec succès le dernier cadenas, qui rejoignit les autres par terre sur le tapis. Usant de ses longs doigts et de ses fines mains, Delphine passa le chiffon entre les barreaux et l’appliqua en bas de la porte sur les fils connectés à l’alarme, en espérant que cela suffirait pour que cette dernière ne se déclenche pas. La grille s’ouvrit en grinçant, mais aucune sirène ne se fit entendre. Les trois compagnons se regardèrent avec un sourire de victoire avant de reprendre leur sérieux. Soliman tendit le bras et ramena le livre tant convoité hors de sa cachette. A la lueur de la lampe que tenait Eleanor dans sa main se dessinaient les lettres dorées de L’histoire de la nature des oyseaux. Ils avaient réussi !

Ils retournèrent en courant vers la porte de la bibliothèque. Alors qu’ils allaient l’atteindre, celle-ci s’ouvrit brusquement sur le visage souriante d’une femme habillée à la mode 1920.

Bravo, vous avez réussi à récupérer le livre en 56 minutes et 23 secondes ! les félicita l’animatrice. Vous êtes la 4ème équipe la plus rapide du mois. Nous allons d’abord faire un retour sur le déroulement de l’escape game et les énigmes que vous n’avez pas comprises. Encore bravo !

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8 thoughts on “L’histoire de la nature des oyseaux, par Alwine

  1. Je pensais tellement fort à Fort Boyard que la fin m’a surprise. Bravo, c’est fluide et agréable à lire !

  2. Bon, tu m’as totalement spoilé la fin de ton histoire donc j’aurais bien aimé dire « Oh mon dieu, c’était donc ca » mais… nope. Même si le début m’a mis un peu le doute (foutus joueur de role play).
    Le texte en lui même est cool o/ L’idée de ce lieu relève du génie et tu as très bien sut retranscrire ce que donne une partie, ses côtés palpitants et tout. Le contexte de la salle est pas mal. Même en connaissant la chute, j’ai passé un bon moment à le lire ^^ Bravo pour ta nouvelle.

    • Désolééée 🙁 Je ferais plus attention la prochaine fois que je parlerai de mon projet. Merci beaucoup, contente de lire que ça t’a plu !

  3. J’ai vu la chute venir! Mais ça n’enlève rien à la qualité du texte, l’atmosphère de course contre la montre est bien retranscrite et on passe un bon moment de lecture 🙂

    • Ah zut ! J’essayerai d’être plus subtile dans mes prochains textes. Merci beaucoup pour ton commentaire 🙂

  4. Alors pour une fois je n’avais pas senti cette chute précisément – alors que c’était le cas pour les autres nouvelles en parlant – donc bravo ! C’est très bien ficelé et bien pensé 🙂

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