Les téméraires, par Chloé Bertrand

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[24 heures de la nouvelle 2018 : Toute la nouvelle doit se dérouler dans une seule et même pièce.]

Il n’est pas souvent à la librairie mais il apprécie de plus en plus l’alternative que lui offre sa petite échoppe. Le ronronnement de l’imprimerie dans l’arrière boutique le berce pendant les chaudes après-midi d’été et c’est pour cette raison qu’il finit par installer une cloche au dessus de la porte d’entrée. Les clients sont aussi peu nombreux quelle que soit la saison, et les trois notes de musique annoncent plus souvent des amis, des connaissances, ou un des imprimeurs ayant eu la flemme de passer par la cour. Ils sont trois à se relayer dans l’arrière-boutique, et occasionnellement derrière la caisse. L’inactivité est son plus grand ennemi, alors la plupart du temps il court les rues pour ses enquêtes, évite l’hôpital aussi souvent que possible malgré les situations plus dangereuses les unes que les autres, dans lesquelles il se met constamment. Passe à l’hôtel pour se changer, laver le sang de ses blessures, et s’en va ouvrir la librairie pour quelques heures. Souvent quand il n’y est pas il dit aux imprimeurs de la laisser fermer, mais de temps en temps, pour leur faire plaisir, il les laisse tenir la boutique en son absence.

Plus personne n’achète de livres, de nos jours. Tout est en ligne. Inutile de marcher jusqu’à une boutique ou de rajouter du poids dans les sacs à dos et les poches de manteaux. Son stock prend la poussière sur les étagères en bois ciré. Il s’en fiche. Il a ouvert pour avoir un autre « passe-temps » que son activité de détective privé parce que « ça finira par te tuer », ne cessent de râler ses quelques proches quand il ne peut pas faire autrement qu’atterrir à l’hôpital. Pas pour faire fortune. Les heures s’étirent, solitaires, bercées par les bruissements de l’imprimerie. Il les passe à s’endormir derrière son comptoir, ou bien à griffonner de la poésie sur les carnets de cuir qui garnissent ses poches.

 

#

 

La cloche le fait sursauter hors de sa torpeur, à l’heure où l’après-midi se confond avec le soir. Un instant, il se demande s’il a rêvé. Puis une petite main surgit sur le bord du comptoir, et lui fait baisser les yeux sur l’enfant qui se hisse sur la pointe des pieds pour croiser son regard.

– Bonjour.

– Bonjour, répond-t-il d’une voix rendue rauque par la poussière et la déshydratation.

Il devrait s’acheter une gourde ou un thermos.

– Vous avez des livres pour enfants ?

Il se trouve qu’il en a, quelques étagères dans un coin sombre. L’enfant écarquille les yeux comme pour mieux l’observer. Il attend. Le détective-privé/poète/libraire s’ébroue et se déplie, dominant son petit client de toute sa hauteur. Il n’est pourtant pas particulièrement grand, c’est l’autre qui est minuscule.

– Suis-moi.

Le garçon lui emboite le pas sans hésitation, et il admire son courage. Ou son inconscience. Il fait trop sombre pour lire quoi que ce soit dans le fond du magasin. Le libraire tâtonne le long d’un fil, trouve un interrupteur et allume une vieille lampe à abat-jour dérobée à l’hôtel –ou plutôt empruntée, il n’aurait jamais pu la sortir du bâtiment sans l’accord, même implicite, de la maison. La lumière chiche lui fait cligner des yeux. Il indique d’un geste les quelques étagères.

– Tu cherches quelque chose en particulier ?

Le garçon hausse les épaules. À court de choses à dire, le libraire lui renvoie son geste et l’abandonne à son sort, s’en retournant derrière sa caisse.

Petite taille sans peur, écrit-il sur une page vierge d’un carnet coincé sous un clavier, voix, pieds, yeux et mains animés par… Il allait écrire « curiosité » mais le mot ne convient pas. Il observe son client du coin de l’œil. Le gamin se tord le cou pour lire les titres sur les tranches des livres, suit l’étagère du bout des doigts sans jamais rien toucher.

– Eh !

Le garçon enfonce ses deux mains dans ses poches dans un sursaut coupable. Le libraire plisse les yeux et tente de croiser son regard. En vain.

– Tu as le droit de les feuilleter, tu sais, dit-il finalement.

– Même si je ne les achète pas ?

– Oui, même si tu ne les achètes pas.

Hochement de tête sans contact visuel.

 

Petite taille sans peur,

Voix, pieds, yeux et mains animés par la témérité du plus vulnérable…

 

Le garçon se tord le cou, se hisse sur la pointe des pieds en tendant les doigts pour atteindre les livres des étagères les plus hautes. Renonce, en choisit un à sa hauteur et se laisse tomber en tailleur sur la moquette rose foncée. Le froissement du papier lorsqu’il tourne les pages fait frissonner la poussière en suspension dans l’air. Le libraire consulte l’heure, et décide de fermer plus tard.

 

Quelle peur a suscité ta témérité ?

 

#

 

– Vous avez des livres d’Edgar Allan Poe ?

La question lui fait hausser un sourcil dans la mesure où cet auteur occupe un bon tiers de ses étagères. Il indique d’un geste le mur qui lui fait face, sans répondre. Le client s’écarte du comptoir sans en demander davantage.

– C’est décidément pas la cordialité qui t’étouffe, s’amuse l’imprimeur numéro 3, occupé à disposer sur une étagère des recueils de poésie fraichement sortis de l’imprimerie.

Leur auteur ne prend même pas la peine de lui adresser un regard courroucé.

– Je ne te paie pas pour me donner des leçons de politesse.

– Moi, ce que j’en dis…

– Justement, ne dis rien.

 

#

 

Il est à mi-chemin d’une boite de nouilles sautées et la cloche de l’entrée ne lui fait pas même lever les yeux. Il aurait dû verrouiller la porte avant de dîner, le magasin est vide du matin au soir et c’est bien entendu pendant qu’il mange que…

Le silence réussit là où la cloche a échoué. À première vue, la boutique semble vide. Le clic de l’interrupteur de la lampe confirme ses soupçons. Le petit garçon n’hésite qu’un instant avant de grimper sur le tabouret apparu comme par magie au rayon jeunesse depuis sa dernière visite. Le libraire se cache dans sa boite de nouilles pour l’observer du coin de l’œil. Le gamin redescend sans encombres avec un livre faisant deux fois sa largeur, jette un bref coup d’œil autour de lui, puis s’assoit dans le fauteuil arrivé en même temps que le tabouret.

Le libraire s’en retourne à ses nouilles avec un sourire satisfait.

 

#

 

– Et les affaires ?

– Les quelles ?

Lina le gratifie d’un coup de poing dans l’épaule pour toute réponse. Il se la masse en maugréant, et songe à sa petite sœur qui le rouait de coups de poings et de pieds quand elle l’avait cru en danger, avant de l’enserrer dans ses bras. Lina s’est assise sur le comptoir, comme d’habitude. Il range ses étagères pour avoir l’air occupé. C’est un soir de semaine et comme tous les soirs de semaine depuis maintenant deux mois, le gamin lit dans le fauteuil du rayon jeunesse.

– Je ne sais pas pourquoi je demande, ton seul client régulier n’achète jamais rien, insiste Lina dans un murmure pour ne pas être entendue du principal intéressé.

Le libraire ravale ses protestations mais échoue à empêcher son regard de dériver vers l’enfant. L’idée qu’il entende Lina et ne revienne plus lui tord le cœur.

– J’ai une régulière qui achète un Allan Poe par semaine, marmonne-t-il sans trop y croire.

– Elle finira par en venir à bout.

– Et toi alors, tu ne lis jamais ?

– Je lis les recueils de poésie avec mon nom dans la dédicace, réplique la flic en évitant le regard du libraire.

Il en profite pour contempler le rouge qui s’étale en quelques instants sur les joues et les gorge de Lina. Qu’elle lui inspire de quoi remplir plusieurs recueils ne devrait pas être un si grand mystère pour une enquêtrice chevronnée. Pour le bien de tout le monde, il retourne à son étagère en changeant de sujet.

– Tu n’attendais pas une promotion depuis, genre, un an ?

– Tu penses. Ils vont pas me nommer capitaine, ce serait la fin de leurs magouilles avec ceux d’en haut.

– Ça ferait du bien à la ville.

– La ville dort comme une bienheureuse, du sommeil des aveugles et des imbéciles.

– Serais-tu en train de dire qu’elle ne te mérite pas ?

– Je dis ce que je veux, ferme la.

 

#

 

Les mots s’envolant du papier, bus par tes yeux,

Leur encre dessinant sur ta rétine

Gravant des tatouages en forme de monde sur l’intérieur de ton crâne

Remontant le cours de ton sang jusqu’à ton cœur

Ceux qui sortent de mes doigts veulent nourrir ton courage

 

(Ça manque de ponctuation, se dit-il en se relisant.)

 

#

 

L’enfant ne paraît pas pendant quinze jours. Le libraire en profite pour découvrir qu’il n’a jamais passé autant de temps dans son magasin. Sa dernière enquête remonte à plusieurs semaines.

(Les dernières remontrances de Lina à plus loin encore.)

Plusieurs soirs de suite, il songe à fermer pour retourner quelques heures à son activité première. L’idée que le garçon trouve porte close le garde derrière son comptoir mieux encore que les chaines dont Lina le menace chaque fois qu’elle trouve des trous en forme de balle dans son manteau, et du sang sur sa peau.

 

#

 

Son soulagement quand la cloche annonce le retour du garçon doit se voir sur son visage, l’enfant s’immobilise sur le seuil de la porte. Il a des points de suture à l’arcade sourcilière et un bras en écharpe. Le libraire ravale le « où étais-tu ? » qu’il sent monter dans sa gorge et peser sur sa langue. La porte se referme en grinçant, mais au lieu d’aller droit au rayon jeunesse, l’enfant s’approche du comptoir, comme le tout premier jour. Il croise le regard du libraire sans avoir besoin de se hisser sur la pointe des pieds. Il a grandit, songe le libraire. Pas assez pour ne pas se tordre le cou, ça ne peut pas être agréable.

– J’habite plus loin, maintenant, souffle le garçon avec un air d’excuse.

Comme le libraire ne répond rien mais a du mal à retenir ses yeux loin des blessures de son client, ce dernier se mord la lèvre avant de poursuivre :

– Ça va mieux.

Pour la première fois, le libraire se glisse sans difficulté dans les chaussures de Lina. Plus tard, il écrira dans son prochain recueil :

 

Je suis heureux que la témérité qui t’a conduit jusqu’ici ne t’ait pas tué en chemin.

 

Pour l’heure, il accompagne le garçon au rayon jeunesse et attrape pour lui les livres sur les étagères les plus hautes. Demain, songe-t-il en entamant la lecture à haute voix d’un roman d’aventure, il ira voir Lina, la laissera palper son manteau, et composera des haïkus sur la soulagement dans son regard quand elle n’y trouvera aucun trou en forme de balle.

 

Fin

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8 thoughts on “Les téméraires, par Chloé Bertrand

  1. Mystérieux par moments, très mignon par d’autres ! Une bien jolie lecture 🙂

    • Merci ! J’ai torché ça par dessus la jambe à la dernière minute, d’où l’absence de conclusion décente et le côté un peu sans queue ni tête ^^ »

  2. Merci Chloé pour ce joli texte. Le mystère du petit garçon reste entier, mais on s’attache au libraire-détective-poète que l’on voit évoluer peu à peu 🙂

    • Merci Erik ! J’ai torché ça en moins de deux heures alors j’ai pas vraiment eu le temps de développer comme je le voulais. Je la réécrirai sûrement un jour.

  3. il y avait l’enfant et la mer
    il y a maintenant l’enfant et la librairie
    la cloche sonne pour le coeur de l’homme que la poésie ne suffit plus réveiller.
    Merci Zozio 😀

  4. J’aime bien ces histoires où un petit élément remet en question des choses… Joli instant. Par contre, une lampe à abat-jour, pas abajoue ^^

    • Oh pour l’amour du ciel merci !!! **frappe son cerveau avec la lampe en allant corriger la faute**

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