Les hirondelles, par Arthur Coriolan

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[24 heures de la nouvelle 2018 : Toute la nouvelle doit se dérouler dans une seule et même pièce.]

Lundi.

Je suis arrivé ce matin, on a monté le matelas par l’ascenseur. Ils sont partis juste après et je ne les ai pas retenus. Les murs sont blancs, vides. Le plafond aussi. J’aime bien, je me sens chez moi. J’adore emménager, surtout les premiers jours, après j’ai de nouveau envie de partir. Donc je déménage. Depuis trois mois et cinq appartements, je ne déplace plus que mon matelas.

J’ai intégré aujourd’hui un quarante mètres carrés non meublé, cuisine non séparée, espace non saturé – très blanc comme je l’ai dit. Le lit est au centre et j’ai déjà sommeil. En face, la fenêtre me donne une raison de rester debout. La rue est loin dessous, dans l’ombre alors que le soleil entre encore ici ; il y a des fourmis qui piétinent l’asphalte, je les plains un instant et l’instant d’après je m’en fiche : moi si j’ouvre ma fenêtre je peux inviter les nuages, ou les hirondelles à faire leur nid au-dessus du mien. Je crois que je vais rester quelques semaines ici, peut-être jusqu’à l’été ?

Le temps que les petits prennent leur envol. Ça serait bien.

Mardi.

Le toit s’est effacé dans la nuit, puis il s’est reformé peu avant le jour. Il y a eu un peu de pluie mais le vent a séché mon lit juste après, ce n’était pas désagréable finalement. J’espère juste que ça n’arrivera pas trop souvent.

En me réveillant ce matin, la chambre-salon-cuisine-chambre-d’amis-encore-inconnus est très lumineuse, sans doute parce que la fenêtre s’est élargie jusqu’à occuper tout le mur, et parce que toutes les autres surfaces ont adopté les propriétés réfléchissantes du miroir. L’illusion est convaincante, et les reflets infinis de ma personne prisonnière du bleu qui rentre par la fenêtre me plongent dans une auto-contemplation qui durera toute la journée. On ne se lasse pas vite d’un corps pareil.

Lundi encore ?

Je crois que j’ai dormi une semaine, à cause de la nuit blanche de l’autre fois qui a bouleversé mon cycle biologique. J’ai fait beaucoup de rêves, je ne me souviens d’aucun sauf celui avec les petits chats.

En me levant j’ai voulu descendre dans la rue, mais à la porte je me suis ravisé, parce qu’il avait l’air de neiger dehors mais je ne suis pas sûr. J’aurais dû demander au concierge mais je ne me souviens plus de son nom, alors je n’ai pas osé, et l’incertitude m’a cloué au lit. L’appartement est normal cette fois, mes rêves ont dû le saturer d’idées étranges, alors il s’abstient d’exprimer les siennes. Sauf que comme je n’ose pas descendre, son absence d’inventivité m’ennuie et je projette sur les murs des fantasmes idiots.

Vers treize heures le temps a tourné, je sens venir l’orage. La météo n’a vraiment aucun sens. J’espère qu’elle viendra, c’est le temps qui m’y fait penser, elle a toujours aimé l’orage.

Mardi.

Je crois que je vais mourir.

Mercredi.

Ça va mieux, mais l’orage n’arrête pas de tonner. Depuis hier soir, je suis enveloppé par un ciel sombre que la foudre crève par intermittence en frappant les immeubles environnants, les uns après les autres. J’ai hâte que ça se calme et que les hirondelles reviennent.

Finalement elle est venue, j’en oublie un peu les hirondelles. Elle voudrait faire l’amour, moi je n’ai plus envie parce que le toit est devenu un kaléidoscope, du coup on s’allonge et on regarde. C’est très beau, un peu vertigineux, on dirait des souvenirs qui dansent. Je crois qu’elle est contente, tellement qu’elle ouvre la fenêtre : la tempête rentre et sa joie avec.

Elle m’a dit viens on va dehors, l’appartement a réagi en ouvrant grand le toit-kaléidoscope, ce qui m’arrange parce que je n’ai pas envie de descendre dans la rue et de passer devant le concierge dont j’ai oublié le nom, et de voir d’autres gens qui rient sous la pluie, parce que personne ne rit sous la pluie aussi bien qu’elle. J’ai quand même froid et j’ai un peu peur que la foudre nous tombe dessus, mais elle a dit c’est pas dangereux et elle ne se trompe pas souvent, surtout quand cela concerne l’orage. D’ailleurs elle avait raison, quand l’éclair a frappé cela a fait un petit arbre, juste à droite du lit, peut-être un châtaigner (mais je ne sais pas si c’est une idée de l’orage ou de l’appartement – ou d’elle, après tout).

Jeudi.

Elle est partie vers neuf heures, juste après l’amour et l’orage ; le châtaigner est resté. Maintenant il fait beau. L’appartement a dû deviner que j’avais envie de profiter du soleil puisqu’il s’est transformé en une simple plate-forme. Les hirondelles tournent autour de moi, mais sans toit pour accrocher leur nid, elles sont bien embêtées. Peut-être demain ?

Si je sautais d’ici, je ne sais pas combien de temps durerait mon vol. Les hirondelles font ça en une vingtaine de secondes, à pleine vitesse. Grisant ! Mais je n’en ai aucune envie, la vie est douce en altitude, même si le temps ne passe pas vite.

Un autre jeudi.

Les œufs ont éclos, ça crie dans les géodes de boue séchée. Les parents sillonnent le printemps pour ramener des mouches.

Je me fais des films sur le mur qui reste, ils finissent tous bien. Du haut de l’immeuble, je vois avancer au loin le front de la nuit qui se rapproche lentement, qui viendra tard ce soir. L’après-midi est chaud et j’attends pour partir qu’il me pousse des ailes.

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10 thoughts on “Les hirondelles, par Arthur Coriolan

  1. Magnifique, très poétique, bravo ! On se laisse porter comme par une brise…

    • Merci infiniment Alice ! Je suis heureux et touché que mon texte t’ait plu !

  2. Mon cher Arthur, ce fut un véritable plaisir de te lire dans le train aujourd’hui… on te reconnait tellement dans cette poésie. Petit bémol – parce qu’il y en a toujours un : j’aurais tellement voulu en savoir plus sur ce rêve avec les petits chats!

    Bravo en tout cas! 🙂

    • Merci beaucoup Tim ! Les petits chats, c’était la blague – complètement gratuit ^^ (je vais peut-être les virer)

  3. Très beau, très bien écrit. J’ai retrouvé la poésie et l’inventivité des textes de Boris Vian et de Prévert. Merci pour cette jolie lecture.
    Juste une remarque typographique : j’ai l’impression que le corps de la police est réduit sur la fin. Est-ce que je me trompe ?

    • Merci beaucoup Pierre pour ce commentaire qui me touche ! Pour la typo, bien vu ! C’est surtout que ce n’est pas la même police: j’ai écrit la nouvelle en times new roman, mais un admin a dû passer derrière pour harmoniser la police avec la charte graphique du site, et il ou elle a dû oublier la fin de la nouvelle ^^ J’ai essayé de résoudre ça sans trouver le moyen de le faire, mais ce n’est qu’un détail 🙂

  4. Joliment écrite mais je n’ai pas saisi de sens caché, et je sens qu’il y en a un ^^ Mais bref, bien écrit, très poétique, en tout cas 🙂

  5. Jolie plume pour un envol poétique d’une créature à venir.
    agréable lecture.
    Merci pour le partage.

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