Les Entremetteurs, par Marie Deleule

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[24 heures de la nouvelle 2018 : Toute la nouvelle doit se dérouler dans une seule et même pièce.]

La maison de retraite tranquille des Roseraies accueille chaque année environ 100 personnes âgées plus ou moins autonomes, avec plus ou moins de répartie et plus ou moins de bagages avec elles.

Parmi ces personnes se trouvent les éternels habitants, ceux qui sont là depuis plus de 2 ans et qui ne sont ni retournés chez leurs enfants, ni acceptés à l’hôpital, ceux dont personne ne veut et qui sont habitués à ça : les octogénaires.

Il y a Paula, qui a le tempérament d’un rhinocéros en charge : elle n’arrête jamais tant qu’elle n’a pas foncé dans un mur. Sa meilleure copine, c’est Josée, la seule fille des Roseraies qui fait tomber les hommes – et les femmes d’ailleurs – comme des mouches sur un pot de miel.

André lui c’est le petit jeune, il vient tout juste d’avoir 80 ans et n’a jamais été marié. Il a toujours vécu pour son emploi à la SNCF, et le jour où il est parti à 60 ans il n’a plus jamais été le même.

Fatima est moins acceptée que les autres, avec son fauteuil roulant. Ils sont tous verts de jalousie : grâce à ses roues, elle se fait chouchouter par la nouvelle aide-soignante – Myriam -, la petite jeune, très gentille, qui ne force pas trop sur le gant de toilette pendant la douche et qui ne les oblige pas à manger quand ils ne veulent pas. En plus, le fils de Fatima il est acteur, un célèbre en plus, même que sa fille travaille sur un vaccin sur le cancer !

Le plus jaloux c’est Barnabé. Ah ! Nanar, c’est tout une histoire avec Fati. Barnabé lui il avait un cancer du côlon, quand ils se sont rencontrés à l’hôpital, traitement chimiothérapie et tout le baratin. Elle, elle tenait encore un peu debout, c’était juste pour une petite opération de la vessie. Mais quand ils se sont croisés à la sortie de l’hôpital : paf, le coup de foudre. Pas moyen de les arrêter après ça. Maintenant ils font tourner en bourrique toute l’équipe médicale des Roseraies avec leurs escapades d’amoureux transis. Ça c’est sans compter sur le fait qu’on ne peut quasiment pas les séparer l’un de l’autre, alors évidemment quand Myriam arrive pour s’occuper de Fati, Nanar fait un scandale, c’est inévitable.

Et encore, là, c’est un bon jour ! Parce que quand Serge s’en mêle, c’est le fiasco. Il se met à chanter pour « calmer l’ambiance » mais ça ne fait toujours que l’empirer surtout quand il commence Le Sud de Nino Ferrer. Il en a fait tellement de rééditions que Nino va finir par revenir d’entre les morts pour lui demander des droits d’auteurs.

Danielle, elle, c’est la seule que ça ne dérange pas. En même temps la pauvre a Alzheimer. Il y a des jours ça va, des jours où elle réveille toute la résidence aux aurores pour aller faire les champs ou parce que c’est la guerre et qu’il faut partir vite avant que les boches arrivent. On ne sait jamais, parfois ça devient drôle quand elle décide d’emmener tout le monde en bain de minuit dans le bassin de la fontaine ou de laisser s’échapper les oiseaux du cirque du coin. Mais bon la plupart du temps c’est surtout des couches à changer et des signes effrénés de panique quand elle ne reconnaît plus où elle est. Parce que Danielle est sourde, et franchement ça n’aide pas à la tâche.

Son frère Louis, lui, c’est un ancien soldat, il a 95 ans – c’est le doyen de la maison et coup de bol pour Josée il a encore une bonne partie de ses dents. Il ne tient plus tellement debout mais il marche encore avec sa canne et Claudio sous le bras (un infirmier des Roseraies). Ils ont formé une amitié solide en apprenant que le père de Claudio avait été le compagnon de Louis. Ils échangent des souvenirs plus ou moins sordides à propos de Fabio. De ses compagnes et compagnons, de son incorrigible besoin de plaire pour se sentir vivre, ou plus rarement de son suicide à l’âge de 45 ans, après avoir perdu son fils aîné dans un accident de voiture. Pas que de bons souvenirs mais des souvenirs quand même.

Henriette, elle, elle est tout le temps fatiguée et elle veut mourir. Depuis que Denise est morte plus rien ne la retient sur cette terre, mais bon, ses enfants ne veulent pas la laisser partir. Alors elle joue aux échecs avec Louis la plupart du temps, sinon elle tape la discute à Samir le rhumatologue qui passe une fois par semaine à la maison de retraite. Une fois elle l’a mis tellement en retard qu’il a dû annuler tous ses autres rendez-vous pour voir les patients qu’il avait besoin de voir. C’est une bonne pâte le Samir : il travaille à son propre cabinet donc aucun compte à rendre à qui que ce soit. Tant mieux vu le nombre de fois où il est décalé dans son emploi du temps à cause d’Henriette, s’il avait dû prendre le temps d’appeler son boss, il aurait été viré trois fois déjà. D’après Henriette, Samir a petit coup de cœur pour Ana qui travaille à la réception. Elle a toujours un mot gentil pour tous les habitants qu’elle croise. Surtout Samir.

Alors, les retraités solitaires des Roseraies, avec leurs aventures de mille et une vies ont décidé de les mettre ensemble. Et accrochez-vous parce que ça ne va pas être de la tarte.

Réunion de travail dans le salon/salle à manger/salle de loto de la résidence. C’est Henriette qui préside. Barnabé et Fatima sont encore en train de se disputer, alors qu’André, Josée, Paula et Louis sont pas loin derrière prêts à en assommer un avec un coup de canne. Mine de rien c’est pas de la chique ce bois en plastique !

Danielle erre à la recherche d’une chaise. C’est un bon jour aujourd’hui, elle a mangé ET est habillée. Louis l’attrape par le coude, la tire vers une chaise à côté de lui. Elle lui sourit un peu béatement et lui montre le vide de sa main comme si c’était le plus beau vide du monde. Louis sourit, embrasse le front de sa sœur avant de se tourner vers Josée qui lui serre brusquement la main. À côté d’elle, Serge rigole tout seul sur son carnet de chanson.

« Attention, bellâtre, voilà que les vieux vont recommencer leurs conneries. » ajoute-t-elle avec un clin d’œil entendu.

Henriette s’appuie sur la table d’échec, debout, avant de se rasseoir.

Ici, personne ne prétend pouvoir tenir debout plus de 5 minutes. En vérité, c’est Danielle qui tiens le record, parce que dans sa tête il y a des jours où elle a encore 10 ans à courir dans le verger pour échapper à la punition qui l’attends à la maison. Du coup, non seulement elle tient debout, mais en plus elle sait courir la petite. Barnabé n’est pas loin derrière, lui il tient 9min30 pour impressionner Fati. André tient 10 minutes juste parce qu’il peut, pas qu’il le veuille. Serge préfère ne pas se mêler de la compétition, mais en général il ne tient que 6 minutes. Fatima, Paula et Louis s’arrangent pour ne pas être là les jours de compétition, où dans la foule à faire autre chose. Paula a perdu sa jambe à cause d’une mauvaise gangrène due à son diabète, du coup la course c’est un peu compromis. Fatima est en fauteuil, donc c’est de la triche, mais Louis c’est encore autre chose. Déjà on veut garder son record de longévité pour le livre des records alors le personnel fait tout pour le maintenir en vie – la pub que ça ferait à la maison de retraite serait phénoménale ! – ensuite, il a pris une balle dans la jambe qui a mal été soignée, depuis s’il force trop c’est la chute. Devant Josée en plus. Donc hors de question de participer. Surtout que comme dit sa belle « Ce ne serait vraiment pas juste qu’on y participe, bellâtre. Tu sais bien qu’on est déjà les plus beaux de la résidence pas besoin d’être les plus en forme non plus ». Sur ça, elle riait et lui il adorait ça, la voir rire. Pas de compétition si Josée disait pas de compétition. C’était comme ça entre eux.

Donc, Henriette s’était rassise au grand désarroi d’André qui ne comprenait pas ce qu’elle faisait.

« Hé, Paula, dit…Paula !

  • Oui, quoi ?! On peut pas me laisser tranquille plus de 30 secondes dans cette baraque maudite ? »

André leva les yeux au ciel.

« Paula, pourquoi on est là déjà ?

  • Parce qu’Henriette s’emmerde. Comme nous aussi, on est la seule main d’œuvre qu’elle a sous la main pour faire son travail. CQFD, Einstein. Faut qu’on l’aide à faire les femmes marieuses avec le docteur et Ana.
  •  Oh.
  • T’as compris ?
  • …Non. »

Paula soupire, abandonne sa tête sur l’épaule d’André, se rendort, le laissant dans un état de perplexité effectif et immédiat.  Soudain, des cris raisonnent derrière André. Il sait déjà de qui ils proviennent et n’est pas particulièrement pressé de savoir de quoi il s’agit cette fois.

« Non, mais t’as vu comment tu matais la Myriam là ? Tu crois que je t’ai pas vu Fati ?! Si jamais ton fils le savait…

  • Mais tu veux qu’il me dise quoi mon fils, hein ? Il sait – contrairement à certains – que personne n’a à se mêler de mes affaires ! Je suis suffisamment grande pour savoir les gérer toute seule. Et c’est pas ton cul d’Italien macho qui va me dire le contraire ! »

Sur ça, Fatima commence à rouler dans la direction opposée, tous ignorant complètement Henriette au profit de la dispute extra-maritale.

« Ah c’est ça en fait le problème, hein ?! Que je sois Italien, hein ?

  • Bien sûr que non ! C’est que t’es jaloux comme un idiot alors qu’il n’y a pas à être jaloux, abruti ! Tu crois que je lui fais des cunnilingus ou des fellations à Myriam ?! Non ! Alors tu profites de ce que t’as et t’arrêtes. Rassieds-toi maintenant. »

Rouge de colère et de honte, Barnabé se rassied, corgi éternellement obéissant. Danielle saute sur l’occasion pour piquer la canne de son frère avant de la lancer au milieu du cercle de retraités.

Henriette profite de la pause pour reprendre la parole, tout en tentant de dominer la salle du regard. Paula sursaute au son et manque de laisser tomber son dentier sur les genoux d’André qui n’y comprends toujours rien, le pauvre.

« Bon, bande de crevettes endimanchées ! Il est temps de se mettre au boulot ! Samir et Ana méritent un apy andingue[1]. Il nous faut un plan d’attaque pour réussir à les mettre ensemble. Paula avait comme idée de les enfermer dans un placard pendant l’après-midi. C’est un bon début mais il nous faut les moyens de…

  •  Non. »

Tout le monde se tourne vers Josée qui se redresse dans sa chaise. Ses seins dépassent un peu de sa robe de chambre rouge. Toutes les personnes autour sont très attentives à ses paroles.

« C’est trop classique ! Il faut quelque chose avec plus de pêche. Un peu d’originalité !

  • Ah oui ! L’idée n’est pas mauvaise ma chérie – ne le prends pas mal – mais il nous faut un peu de… quelque chose quoi !
  • Fati, ok, mais alors quoi ? »

À la surprise de tous, c’est André qui se lève.

« Mais… qu’est-ce que vous attendez ? Je vais pisser. »

Un souffle général se fait entendre. Sauf pour Barnabé qui s’étouffe et tousse.

« Je crois qu’il est temps pour une nouvelle chanson ! »

Serge – qui n’avait pas parlé jusque-là – avec l’étonnement provoqué par son intervention, fut à deux doigts de déclencher une crise cardiaque à la moitié de l’assemblée. Littéralement.

« Un petit flirt les amis ! »

Il se mit à tourner seul au milieu de la pièce, comme dansant avec une partenaire invisible. Tout doucement, sans se prendre les pieds dans la canne au sol, il prit la main d’Henriette et l’entraîna dans une petite valse improvisée sur un air de rien.

Jusqu’à ce qu’il fredonna Pour un flirt avec toi.

Fatima compris plus vite que tout le monde. Elle frappa la cuisse de Nanar avec violence.

« Mais c’est bien sûr ! Barnabé va chercher la radio et le disque de Michel Delpech, vite !

  • Oui, Ma Dame. »

Sans plus de cérémonie, il lui fit un léger baise-main qui fit sourire Fati avant de se précipiter – aussi vite que faire ce peu – dans sa chambre.

Pendant ce temps-là, dans la salle de réunion, Josée, Paula, Henriette – toujours en valse avec Serge -, Louis et Danielle préparèrent le plan d’attaque. De bonne grâce ou non.

« Bon, alors le plan c’est de les faire danser ensemble. Avec Michel ça peut que se passer bien !

  • Qui fait semblant d’avoir…
  • Moi ! C’est moi qui connais le mieux Samir, et tout le monde sais qu’il ne peut pas me dire non ! »

Les stratèges se regardent. Ils acquiescent.

Henriette est prête à se précipiter avant que Josée ne l’arrête. Serge, déçu de perdre sa partenaire retourne s’assoir dans un silence morne.

« Et Ana ? Comment on la ramène ? »

Silence. Puis…

« Bellâtre ! Viens voir ici, tu crois que tu pourrais nous rendre ce service ? »

Louis ne répond pas, lève les yeux au ciel avant de se lever.

« Très bien, très bien, je vais me débrouiller ! Mais pour tes beaux yeux, pas ceux des autres rabougris du coin. »

Il embrasse Josée sur le coin des lèvres avant de faire un clin d’œil amusé au reste de la troupe, béate devant autant d’audace. Louis part la canne en main, les reins en légers mouvements. Henriette suit le mouvement hors de la pièce sans trop se presser.

« Eh bin ! Il est bien en joie le Louis, dites donc. »

Finalement, Barnabé revient, suivi de prêt par le fil de la radio, le CD sous le bras.

Il installe le disque. Nanar a le temps de voir passer quelques titres avant de voir arriver Samir et Henriette bras dessus, bras dessous, tandis que Louis arrive suivi de près par Ana qui semble lui courir après sans grande vaillance.

Josée se précipite – aussi vite que possible – entraînant Louis à sa suite. La chanson arrive sur le premier refrain ; tous les couples sont formés tranquillement. Fatima et Barnabé dansent doucement, assis ensemble. Paula tape des mains, de son pied et de sa prothèse, en riant.

Danielle et Henriette, elles, n’ont pas perdu le Nord et poussent Samir directement dans les bras d’Ana qui attendait, appuyée contre le chambranle de la porte. Ils sont surpris tous les deux avant de sourire.

Le docteur pose sa main sur la hanche de la réceptionniste, puis sa paume opposée dans la sienne.

Ils arborent tous les deux des sourires enjoués, tournent au son de la musique, alors que Henriette retrouve Serge discrètement. Elle lui prend la main, puis, eux aussi rejoignent la piste de danse improvisée.

La musique laisse la foule essoufflée, euphorique et rutilante de joie.

Samir ne lâche pas Ana alors qu’elle rit, sa tête contre son épaule, sans vraiment rompre le contact. Le docteur n’a pas l’air de vouloir la lâcher non plus.

C’est sur ces entrefaites qu’André revint de sa pause pipi, un peu essoufflé lui aussi, mais dans une mesure beaucoup moins euphorique.

« Hé, Samir ! Il y a un Monsieur à l’entrée qui te cherche ! Il dit qu’il est ton mari. »

Silence.

Samir sourit doucement puis se contente de saluer les habitants d’un hochement de tête, pendant qu’Ana retourne à son poste, non sans reprendre Louis pour ses bêtises.

Alors qu’ils partent, tous se tournent comme un seul bloc vers Henriette.

« Bon, mes petits cornichons, retour à la case départ : un petit tarot ? »

Un rire collectif envahit la salle. Événement rare dans l’établissement, alors on profite.

Finalement, c’est petit tarot au son de Michel Delpech pour cet après-midi. Pour la suite ? Ils ont le temps ! Ils verront demain.

[1] Ndla : Happy ending. Une fin heureuse.

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2 thoughts on “Les Entremetteurs, par Marie Deleule

  1. Relire ce petit bijou de tendresse et d’humour m’a fait beaucoup de bien! Merci Marie. 😉

  2. Tant de vies, de souvenirs, plaies et bosses qui n’attendent plus que le lendemain du jour d’après. De la tendresse et de l’humour, de l’Amour aussi.
    Merci pour le partage 😀

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