Les douze clefs, par Karele Dahyat

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[24 heures de la nouvelle 2018 : Toute la nouvelle doit se dérouler dans une seule et même pièce.]

La fesse sur un cageot branlant, je me demande encore comment j’ai pu en arriver là. Il fait très frais dans ce trou à rats.

— Bon sang, qu’est-ce que je fais ici ?

Il était sympa le Tonton d’Auvergne. Inconnu en dehors de photos de famille, mais sympa. De là à me faire légataire de son taudis, il y a une marge quand même. Dire que je n’ai qu’une semaine pour tout vider. Vrai, j’ai traîné un peu. Dès le portail bloqué par les ronces et le liseron, j’aurai dû faire demi-tour, regagner mes pénates et vendre le bazar sur Internet, avec la mention « en l’état tout compris ».

— Tu t’es mise dans de beaux draps, Gail.

Ce jardin, tudieu c’est pas possible. Le traverser revenait à parcourir la jungle amazonienne avec un canif en guise de machette. J’en ai des ampoules plein les mains et des épines plantées partout dans mon pull. Quant à mon pantalon, je rêve de l’enlever pour compter les égratignures. Je dois avoir le tissu rivé sur la couenne vu comment ça pique au moindre mouvement.

Une fois la clef glissée dans la serrure, un miracle a permis que la porte d’entrée s’ouvre sur un couloir sombre. Le sol au carrelage mosaïque crissait sous mes semelles, lors que mes doigts suivaient avec dégoût les parois poisseuses, en quête d’un hypothétique bouton de lumière. Accolé à une moulure sombre, il a fonctionné. Aussi improbable que cela paraisse, la lumière fut, étrange, jaunâtre. Malsaine ?

Le notaire m’avait clairement spécifié devoir explorer tou-tes-les-piè-ces, avant d’accéder au sous-sol. Dire que le désespoir m’a étreinte pour ne plus me lâcher n’est rien comparé à l’odeur de moisissure crasse qui m’a collée à la peau dès la première visitée. Deux pas à gauche, trois à droite, un devant et sortie à reculons pour un demi-tour digne d’une danseuse, me projetant dans la cuisine. Si le salon salle à manger frisait la démence en terme d’objets, gris-gris, piles de livres et documents entassés du sol au plafond, le p’tit coin kitchenette croulait sous les boîtes de conserves pleines. À peine possible d’atteindre l’évier où une magnifique toile d’araignée emperlait de cadavres desséchés le col de cygne de la robinetterie. Aucune poubelle, en revanche. Chouette y’aurait moins de bestioles rampantes à croiser.

Je peux comprendre que l’on soit casanier, mais à ce stade c’était de l’agoraphobie ou du survivalisme sauvage et désordonné. D’ailleurs, au village, j’ai eu un mal de chien à me faire indiquer la route tant l’homme s’est privé de toute sortie depuis des années. Mon errance a cessé en tombant sur le facteur. Son regard stupéfait puis angoissé aurait dû m’alerter. Ben non, j’ai continué, par curiosité sans doute, par bêtise certainement. Une fois l’info recueillie, pas même le temps de poser une question sur l’aïeul que le vélo jaune avait disparu entre deux bâtisses de guingois.

Sortie de la pseudo cuisine, restait un cagibis à explorer avant d’entamer l’inventaire pour un méga vide grenier de trucs pas vendables. Peut-être pouvais-je espérer tirer quelques sous du terrain, et encore. Je me souviens avoir fait une pause et soufflé un bon coup avant d’ouvrir le battant au bois craquelé, fendu dans la hauteur. Contre toute attente, la poignée de porcelaine a tourné en silence, dégageant une clenche huilée, jusqu’à ce que je tire vers moi dans un silence irréel.

J’aurais dû m’arrêter là, faire demi-tour et fuir, aussi vite que le jardin de l’angoisse m’aurait autorisée à avancer sans me vautrer. Ben non, j’ai fait un pas, un de trop, le dernier, avant la chute. La lumière timide qui paraissait me suivre d’une pièce à l’autre n’a pas daigné pénétrer dans ce recoin. J’aurais pu distinguer la trappe, peut-être. Au lieu de quoi, je me suis fracassée sur les marches d’un escalier de meunier vermoulu qui a cédé sous mon poids.

Et je suis là, la fesse douloureuse, comme le reste de mon corps meurtri, sur ce cageot bouffé aux vers. Deux marches de pierre en tuf volcanique ont réceptionné mon dos. Non loin de moi, les vestiges de l’escalier dont un tronçon de rampe pend derrière la porte toujours ouverte. J’ai tenté le saut en hauteur histoire de choper le bout à ma portée. Non que je sois malhabile ou peu sportive, mais un morceau m’a cassé dans les mains. Le reste de la barre, aussi lisse que celles d’une salle de danse, oscille encore et crisse, moqueuse.

— Comment je vais sortir de là, moi ?

Il fait de plus en plus sombre, à croire que la maison referme sa gueule sur mon existence. À vivre sans montre je n’ai aucune idée de l’heure, sauf qu’en juillet je devrais disposer encore un peu de luminosité extérieure. Autant faire le tour de cette cave tenant plus de la grotte qu’autre chose. Avec un peu de chance, je vais dégotter un escabeau ou un tabouret que je pourrai rehausser. Peut-être bricoler quelques planches ?

— Hop, au boulot. Personne ne viendra te tirer de là, Gail, alors remue-toi.

Pleine de bonne volonté et d’une énergie de condamnée, je me dresse et vacille. La poussière joue en volutes cendreuses à chaque mouvement. J’étouffe. Je m’accorde quelques précieuses minutes puis entame un tour d’horizon visuel. Pas de surprise : des cartons, de vieux meubles agencés en bibliothèques et du bric-à-brac sans réelle utilité pour ce qui me préoccupe. Les yeux levés vers ce que je suppose être le plafond, je cherche un soupirail qui se cache…

— Là !

Qui a dit que ce serait facile ? Le nez et les bras en l’air mes doigts atteignent tout juste le rebord arrondi. Les carreaux, sales et mal obturés par un chiffon noir déchiqueté, ne m’apprennent rien sur l’extérieur.

— Y’a bien un vieux balai dans le coin quand même.

Une fois armée d’un manche à l’embout miteux indigne d’une sorcière, le tissu malmené s’effrite à mes pieds. La vitre n’est hélas pas d’un seul tenant, mais en petits carreaux métalliques rivés dans les murs. Arf, c’est un jour-de-terre et non un soupirail. Défilent sous mon crâne des scènes de prisonniers limant durant des mois les barreaux de leur cellule.

— Mal barrée moi, et la lumière du jour qui baisse.

Je me tourne d’instinct vers la porte. Il fait noir là-haut.

Dire que la déprime me guette n’est qu’une paille face à la longueur de la nuit. Que puis-je repérer d’autre avant que les murs moisis ne se referment sur ma solitude ? Mon cageot, le balai dépoilé toujours dans ma main, les meubles et alcôves ne sont plus qu’amas informes aux contenus aveugles. La colère me prend à revers et d’un grand coup débile je brise le bâton véreux sur ce carreau menteur. Pas de liberté possible avant demain matin, on dirait.

Un petit vent pervers s’engouffre dans ma prison. Là-haut la porte claque, violente. Un frisson glacé me frise les poils de l’échine.

— Ok, le cageot.

Assise, pieds en dedans semelle à semelle, avant-bras posés sur mes genoux ouverts, mon dos se voûte sous le poids de mon infortune. Aïe, pipi. Pas de papier.

— Bien sûr Gail, c’est évident. Tu penses toujours à prendre un rouleau dans le sac à main que tu ne portes jamais.

Un kleenex dans une poche de ma veste de chasse, peut-être ? Ça j’y pense d’habitude. Dehors, la lune se lève, timide, mais pleine. Un minimum de visuel sur le sol de terre battue, c’est déjà bien. Je m’écarte de trois pas max du trône de Cendrillon et soulage ma vessie vite fait. Le petit mouchoir blanc servira de repère pour le pipiroom de fortune.

Le temps passe et dame Lune joue avec les ombres de mon environnement telle une pièce macabre déroule les scènes de cauchemars. L’avantage tient en une découverte différente des lieux, par tranche de décors. Je tourne sur mon siège à mesure que la lumière libère un pan de secrets.

Là, des étagères étroites bricolées dans la roche creuse et pleines d’outils rouillés.

— A retenir pour dès qu’il fera jour.

Le son de ma voix résonne puis s’éteint, absorbé par les murs. Ambiance morbide.

Dehors, une chouette affirme que la nuit ne fait que commencer. Elle au moins peut chasser alors que mon estomac gargouille. Ma main plonge vers ma poche droite, des mouchoirs, un stylo, mes clefs. Celle plus haut, mon couteau. À gauche, un bonbon à la menthe. Vite fait mes doigts en comptent quatre et deux papiers vides.

— Plus qu’à me rationner.

J’ai soif. En serai-je réduite à lécher l’humidité des parois avant qu’on ne retrouve ma momie desséchée dans plusieurs dizaines d’années. Ce qui me ramène à la trouille du facteur. Il faisait quoi le Tonton pour déclencher ce genre de réaction ?

La lune a bougé. Des caissons à tiroirs empilés jusqu’au plafond ne m’apportent pas plus d’espoir.

— J’vais pas mettre les mains là-dedans sans rien voir.

Un rai forme un cercle autour de moi, dessine mon ombre suivant l’inclinaison du trou mural. La fraîcheur de la nuit me tient éveillée. La trouille aussi sans doute et la douleur. J’ai mal partout. Normal après la chute.

Un truc m’attire l’œil sur la gauche. Ce coin reste aussi noir qu’un four, sauf…

Que faire ? Quitter mon siège et partir à l’aventure ou évaluer l’endroit pour mieux le retrouver au petit matin ? La sagesse me conseille de ne pas bouger au risque de me prendre les pieds dans un objet.

— Sois sage, Gail. Gâche pas tes forces.

La loupiote à gauche clignote. J’éclate de rire. Mes yeux fixent le néant, attendant que le phénomène recommence. Rien.

Ok, je tourne le dos à l’hallucination, pivote encore d’un quart pour me concentrer sur l’extérieur. La luminosité nocturne faiblit. La lune change de cap et entame sa chute vers un horizon que je ne peux voir.

— Orientation est-ouest.

Ça m’avance pas vraiment. À droite, la loupiote du carton fait des siennes, plus affirmée, presque vindicative. Je l’ignore. J’essaye. Il fait noir, je ne vois qu’elle. Mon cerveau tente de décrypter un message en morse.

— N’importe quoi ! Ok, je suis officiellement cinglée.

J’ai soif. Si seulement je trouvais un tuyau, même rouillé.

— Demain.

Ça sent le brûlé.

— C’est pas bon ça.

Cette fois plus question de loupiote, du carton s’échappe une légère fumerole qui oscille vers le trou d’air. Si jamais ce truc enflamme le bois sec et les papiers contenus dans cette cave, je vais finir grillée. Étouffée aussi, avant j’espère.

Les outils ! Peut-être que…

Pas le temps.

Un trou aux bords rougeoyants, de la taille d’un ballon de foot, termine de s’élargir, s’éteint. Ne reste en suspend dans l’air que cette odeur de brûlé caractéristique des barbecues ratés. Je me fige, plantée au milieu de cette pièce sans âme, les jambes flageolantes, l’adrénaline au bord des lèvres, la nausée dans la gorge.

Le cageot n’est pas loin, mais où ? Je dois m’asseoir, et vite. Miracle, j’y suis.

L’œil aux aguets, j’attends. Prête à tout et n’importe quoi pour m’échapper d’ici si le feu reprend. Je lorgne les bouts de marches, échafaudant un assemblage désespéré. Tout pour atteindre l’étage en quelques minutes. Ma jambe se tend déjà vers le premier morceau à ma portée, crochète la planche de la pointe du pied, ramène ça vers moi.

Ça clignote, là. Terrible. Je vais paniquer. Je panique. Les mains crispées sur mon siège, des échardes pénètrent profond dans ma chair, prémices des tortures à venir. Le bois gémit.

Plus rien. Ma respiration reprend. La tête me tourne.

— Pas possible. Faut que je sache !

Pas le temps de bouger, ça recommence. Un point étincelant enfle au cœur d’un objet rond. Une flammèche danse dans une boule cristalline, ouvrant des yeux vides sur ma personne.

Un crâne.

Le fou rire m’attrape en traître. Un crâne de cristal.

Il est temps de me calmer, mon siège menace de s’effondrer sous mon poids. Trop vieux pour supporter mes sautes d’humeurs.

Face à moi, l’objet de la taille de deux gros poings me fixe de ses orbites creuses. Le cercle de lumière s’étend depuis son trou en un halo dépassant les frontières de son carton. J’y vois soudain plus clair dans la pièce. Mes yeux accoutumés à l’obscurité, souffrent quelques secondes derrière mes paupières baissées. Quand je les rouvre, il fait presque aussi clair qu’en plein jour.

Dois-je rester sur mes gardes, et surtout aussi loin de l’objet que possible, m’approcher pour confirmer ma folie ou profiter de l’éclairage pour explorer les lieux ?

Ma raison hurle : sors d’ici.

Ma curiosité souffle : zieute et vois ce que recèle cette caverne étrange.

Je me lève, approche pas à pas. Mes mouvements ne passent pas inaperçus. Un faisceau fuse des orbites et se plante pile entre mes pieds, me stoppant net dans mon élan. À l’endroit de l’impact un cercle vitrifié me prouve que ÇA ne plaisante pas.

— Ok, d’accord. Pas bouger. Je veux bien. Pourquoi m’être apparue dans ce cas ?

Le front scintille, allonge un pont où la poussière danse en spirales étoilées pour atteindre la porte de la cave, là-haut. Au bout une main délicate se forme, prend en densité et tourne la poignée de porcelaine blanche. Un courant d’air bienvenu éparpille les grains redevenus ternes et sans âme.

Mon regard balance du crâne à la porte en un va et vient incrédule, puis descend sur l’absence d’escalier. Mes épaules tombent de déconvenue.

— C’est pas drôle, murmuré-je, la larme au bord des cils.

Le charme opère à nouveau, m’encourageant à décrocher une échelle à barreaux, cachée le long d’un mur aux strates grises. J’ose un pas, un autre, m’élance vers l’objet, l’attrape et l’emporte. Posé sous le seuil, j’entame l’ascension vers ma liberté, m’arrête en plein milieu, le front posé sur un barreau, les mains crispées sur les montants. Pourquoi ?

Pourquoi ne pas m’enfuir, abandonnant l’artéfact cauchemardesque derrière moi ?

Le cristal. Le crâne attend un geste de ma part en retour. Je le sais. Je le sens. Une peine infinie alimente ma tristesse soudaine quand, il y a quelques secondes, une joie intense m’explosait le coeur. Je descends, perdue. Ne comprenant pas moi-même ce qui me pousse à faire marche arrière pour un caillou brillant.

Près du cageot, un cylindre lumineux enrobe une silhouette floue, avatar opalescent. Un membre blême oriente mon regard vers un broc et une miche de pain. Indécise, j’interroge en silence la créature, paumes tournées vers le ciel. La réponse ? Solitude. Quoi d’autre dans son refuge de carton ?

Ma langue collée au palais baverait si j’avais encore une goutte de salive. Aussi je laisse Prudence gérer ses angoisses et m’abreuve avec délectation. Je verse un filet sur mes mains histoire de rincer la crasse avant de rompre le pain, sourire aux lèvres. Je propose un morceau à mon sauveur qui décline d’un mouvement lent, éthéré. Quelques bouchées suffisent à me rassasier.

Ai-je perdu l’esprit pour de bon ou suis-je réellement en train de taper la causette à une entité venue de…

— Tu viens d’où d’ailleurs ?

Je ne sais si ma non agressivité ou mon calme apparent l’ont rassurée, mais la silhouette m’invite à m’approcher de sa loge brune. Elle disparaît au bénéfice d’un halo mural où peu à peu le vide prend vie.

L’univers et ses nébuleuses aux couleurs éclatantes, d’astres en étoiles, de galaxies en trous noirs, je voyage dans l’infini. Des langues inconnues chantonnent des conversions lointaines. Je me sens tellement bien à partager ce moment unique. L’environnement change et m’englobe, complice. Par un écran panoramique je contemple la Terre, bleue, si bleue.

Autour de moi, placés en arc de cercle, les représentants de douze peuples humanoïdes, expriment leur désarroi face à ce que nous avons fait. Un vaisseau, unique en son genre, un miracle de l’espace. Eux, qui ont ensemencé la planète, parié sur notre espèce pour relancer la machine génétique fatiguée de la leur, versent des larmes de sang.

Nous avons failli. Mon espèce a failli. Qu’y puis-je, moi, seule, là comme ça ?

Seule ? Vraiment ?

— Pourquoi le carton ? Pourquoi la cave ? Le Tonton n’a pas compris le message ?

Le film s’efface. Une autre silhouette se matérialise à mes côtés. Un homme souriant que je n’ai jamais rencontré en dehors d’un souvenir de vieille photo jaunie, prend le crâne et me le tend.

Je n’ose comprendre, hésite.

Il inverse son mouvement, élève l’objet jusqu’à sa tête, l’y implante. Les yeux brillent, les lèvres se fendent d’un sourire engageant. Un son guttural grésille puis l’entité s’éclaircit la gorge, comme abîmée par des siècle de silence.

— Pourquoi penses-tu que le facteur se soit enfui ?

Que dire ? J’hausse les épaule, impuissante.

— Il a raté la réparation d’un tuyau de chauffage et le crâne a tenté de lui donner un coup de main ?

Mon humour lui échappe. À moi aussi d’ailleurs. Il hoche du menton, l’air fatigué, doigts croisés sur son ventre.

— Il m’a surpris en pleine… conversation, à l’étage. Je suppose qu’il a vu l’iridescence entourant mon visage. À quoi bon le rattraper ? Il serait passé pour un fou en racontant son histoire, de toute façon.

— Pas faux.

Quand même, vu l’état du jardin, ça fait un bail que personne n’est entré ici. Pas même un petit squat pour détériorer les lieux ou piller l’étage.

— Personne n’est jamais entré, rien que pour jeter un œil ?

Lui baisse la tête, l’air coupable.

— Si bien sûr. On va dire qu’ils ont eu la trouille de leur vie.

L’expression durcie de son visage aux lèvres pincées, le halo rougeâtre autour de sa tête ne m’encouragent pas à approfondir le sujet.

— Ensuite, j’ai pris soin de cacher le crâne de cristal ici.

— Et après ?

— Je suis mort. Enfin mon avatar s’est désactivé lors d’un accident de voiture. Ils n’ont jamais retrouvé mon corps et pour cause.

— Ah. Dois-je comprendre que toi aussi tu venais d’ailleurs ?

— Oui et non. Oui en tant qu’entité. Non en tant qu’homme. Le crâne et moi avons une longue histoire commune derrière nous. Il a cherché longtemps les ondes de ma réincarnation avant de me retrouver au hasard de fouilles archéologiques. Plusieurs siècles ont passé avant que nous soyons de nouveau réunis. Quant à cet héritage, il a fallu attendre que ma mort soit prononcée définitivement par un juge pour enclencher la succession. D’où ta présence.

— D’où la photo jaunie d’un explorateur du siècle dernier…

— Exact.

— Que suis-je sensée faire maintenant ?

— Emporter le crâne.

— Ah. De un à dix, ça risque quoi si quelqu’un m’approche d’un peu près ?

— S’il est bien intentionné, rien. Si son cœur est aussi noir qu’un monde sans âme, des cendres.

— Pourquoi moi et dans quel but ?

Son soupir m’arrache les tripes. Son regard erre une seconde puis plonge dans le mien, fascinant.

— Douze crânes de cristal, déposés par les Anciens entre les mains des plus antiques souches humaines terrestres, doivent entourer un treizième.

— Oh, la légende Aztèque.

— Celle-la même. Douze entités femelles pour un mâle.

Mes fesses chutent sur mon cageot qui gémit et craque sa souffrance en écho à mon désarroi. Qu’est-ce que je fous là ?

— Pourquoi moi ?

Ses épaules tressaillent. Il se marre ou enrage, j’hésite et crains la suite.

— Crois-tu que le crâne puisse se tromper ?

— J’sais pas. C’est possible ?

Ses épaules s’affaissent. Il désespère, peut-être. Moi je lorgne mon échelle d’un coup d’œil discret. Un rayon fuse encore, détruit un échelon. Avertissement.

Ça va être plus difficile là, forcément. Ok, j’écoute la suite.

— Non. J’ai suivi la lignée. Tu en es un maillon.

J’ai pas envie. C’est pas ma vie ça. Le cageot craque.

— C’est quoi le programme ?

— Trouver les autres.

J’éclate de rire. Avec mon chômage et mon diplôme agricole, bien sûr, je vais de ce pas sillonner le monde. Là où des archéologues ont échoué et ramené des faux usinés au XIXième siècle, je vais récolter les cristaux authentiques et les présenter à tous, la bouche en cœur.

— Impossible. Pas les moyens, le temps, assez d’années de vies devant moi pour y parvenir. En admettant que j’accepte.

Deuxième échelon ravagé. Bon, je suis sensée y parvenir à ce qu’il semble.

— Les moyens sont sur des comptes qui te seront ouverts lorsque tu sortiras d’ici. Si tu sors. Ta vie ? Elle va passablement changer, ton corps évoluera. Les douze Anciens ont traversé le cosmos et transplanté leur descendance sur la planète. Ils parviendront à balayer ce détail.

— Je suppose que l’échelle était une façon de me tester.

— Exact.

— Ai-je le choix ?

J’attends la réponse, tendue.

— Tu l’as toujours eu. Tu as su, es venue, descendue…

— J’suis tombée dans une chausse-trape, oui !

M’énerve à la fin. Du calme, Gail, il pince les lèvres le tonton. Soupire.

— Descendue et cherché à comprendre.

Que dire ?

— Ok, le plan, une fois dehors, est de rassembler les douze premiers crânes. Je serai assistée par celui-ci. Ah, ça fait onze alors. Un de gagné. Souci, il paraît que certains appartiennent à des particuliers qui les gardent cachés telle la nouvelle Arche d’Alliance.

— Celui-ci t’aidera à identifier les faux et ils sont nombreux. Tu ne t’épuiseras pas en vain. Derrière les piles de livres, un meuble ouvragé du salon contient le fruit de mes recherches. Tu trouveras ce dont tu as besoin.

— Et toi ?

Un sourire tendre efface la dureté de ses traits.

— Je suis là, n’est-ce pas ?

— Le treizième ?

— Il est en toi.

Ah, je ne m’y attendais pas à celle-là. Je me nomme Gail, pas Myriam quoique, à bien y réfléchir…

L’Avatar qui me fait face, devient translucide, disparaît. À mes pieds, le crâne terne attend mon bon vouloir. Je le recueille dans mes paumes avec tout le respect qui lui est dû. Épuisée, je me dresse pile à l’instant où mon siège rend l’âme. Derrière moi, l’échelle de bois finit de se consumer. Je tourne le crâne, orbites vers le jour-de-terre. Un faisceau éventre le mur, m’ouvrant une rampe vers l’aube.

— Allez Gail, tu as une planète à sauver.

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10 thoughts on “Les douze clefs, par Karele Dahyat

  1. Coucou, j’aima beaucoup, la première partie où elle est toute seule est super réussie, angoisse et suspens… la seconde plus classique. Bravo !
    Mémoire

    • sifflote 😀 le 1ière partie, l’après-midi et la soirée. La 2ième partie, jusqu’à 4h00 du matin et le fignolage ce matin.
      Ceci explique peut-être cela ?
      Quoi je me cherche des excuses, maiheunan.
      Merci d’avoir lu, Mémoire <3

  2. Merci Karele pour ce texte. J’ai apprécié me laisser mener de bout en bout, me laisser prendre par l’ambiance et surprendre par la révélation 🙂

    • Merci d’avoir lu Erik, je suis contente que l’histoire fonctionne. Comme d’habitude le doute a pris la place du plaisir d’écriturer. 😀

  3. Sympathique histoire, je ne connaissais pas cette légende aztèque. Et ça fait bizarre de lire « Myriam », pour une fois que le nom originel est utilisé ^^
    Mais tu lui a mis une sacrée pression, si le 13e crâne est en elle… 😉

    • Cette légende a fait débat au XIX siècle quand des archéologues ou assimilés ont rapporté des crânes dans leurs valises. Il y a eu un grand mouvement plus ou moins ésotérique autour. Ceci dit, le crâne de Paris et celui de Londres sont encore visibles sous certaines conditions puisqu’estimés faux.
      J’aime bien que mes personnages aient des noms et prénoms liés à leurs personnalités, d’où Gail aussi.
      Oui, j’avoue, le 13 ième crâne en elle, c’est pas sympa, mais je ne crois pas avoir précisé sous quelle forme 😀
      Merci d’avoir lu.

  4. Une liste de tâches un peu plus complexe que prévue dis donc ! La nouvelle est intéressante et vend du rêve, entre la description fouillée d’un taudis et d’un monde un brin plus complexe… Voilà, rien à redire 🙂

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