L’énigme du peintre, par Florie Vignon

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[24 heures de la nouvelle 2018 : Toute la nouvelle doit se dérouler dans une seule et même pièce.]

Nous étions mercredi, onze heures et cinquante minutes. Dans la salle du café des Marronniers, la tenancière disposait de petits vases sur les tables. Aujourd’hui, elle les avait ornés d’un brin de muguet. Une musique jazzy emplissait l’atmosphère d’une chaleur douce et discrète. Derrière le comptoir, son assistant préparait deux cafés et une panière de croissants pour un couple de clients en terrasse, tout en faisant la conversation avec Marcel. Juché depuis une heure sur le tabouret en bois et laiton, le pilier de bar commentait la météo, un demi de blonde en main.

À onze heures et cinquante-trois minutes, Adrien passa la porte en faisant tinter la clochette. Comme tous les premiers mercredis du mois depuis la mort du célèbre artiste peintre Jules Gaspier. Il ôta son chapeau italien et adressa un large sourire à la tenancière. Ses fines moustaches remontèrent jusqu’à ses pommettes et illuminèrent son visage espiègle.

— Bien le bonjour, Alice. Tu es toujours aussi ravissante.

La tenancière s’essuya les mains sur son tablier gris avant de les poser sur ses hanches généreuses.

— Adrien ! Ça fait un moment dis-donc. Je pensais presque que tu avais abandonné ta petite enquête.

— Jamais. J’étais dans la famille au Canada. D’ailleurs, permets-moi de te présenter ma nièce, Marie-Josée. Elle vient étudier à Paris. Elle habite au-dessus du resto Polonais au coin de la rue. Et elle a décidé de participer à notre petit groupe de détectives.

Derrière le cinquantenaire mince et élégant se tenait une jeune femme aux cheveux aussi noirs que ceux de son oncle. Ni Alice, ni son assistant Pierre ne l’avaient remarquée à son entrée. Elle portait une petite robe à fleurs et un gilet à grosses mailles, et arborait les mêmes yeux noisette que son oncle. Avec le même éclat d’espièglerie, bien caché derrière une moue timide.

— Enchantée, murmura-t-elle d’une voix cristalline.

Tout en préparant les croque monsieur du déjeuner, Pierre se demanda si elle avait apporté un compagnon dans ses bagages depuis le Québec.

— Je vous ai réservé la table ronde devant la fenêtre, comme à chaque fois. Je vous sers quelque chose en attendant les autres ?

— Un demi pour moi. Et toi, MJ ?

La Canadienne posa son sac à côté de la table et ôta son gilet.

— La même chose, annonça-t-elle avec un accent que Pierre trouvait délicieux.

 

Pierre passa un coup de chiffon sur la table puis déposa les deux bières devant Adrien et Marie-Josée.

— Dites-moi, Marie-Josée, votre oncle vous a briefée sur leur petite énigme du mercredi ?

— Tu peux me tutoyer, tu sais. Pierre, c’est ça ?

Le serveur hocha la tête.

— Vas-y, Pierre, raconte-lui, l’encouragea Adrien en trempant le bout des lèvres dans son demi.

— Vous connaissiez Jules Gaspier, au Québec ?

— Le célèbre peintre qui a vendu ses toiles à un prix record pour un artiste vivant ? Il peignait un peu à la mode impressionniste, non ?

— Exactement ! Et bien figure-toi qu’il vient du quartier. Il a grandi rue des Vignoles. Et il venait souvent ici, au café des Marronniers, à ses débuts.

— C’était un très bon ami de mon père, intervint Alice en passant apporter l’addition aux clients assis en terrasse.

— D’ailleurs, son père a accepté les paiements en nature, de son temps. À la manière de Picasso et d’autres au Lapin Agile, à Montmartre.

Pierre désigna trois toiles suspendues au-dessus du comptoir. Marie-Josée ne les avait pas remarquées au début. Mais maintenant qu’elle les découvrait, leur style flou et coloré lui rappelait bien les peintures de Gaspier qu’elle avait vues au musée. La première, dans des tons bleu-vert, représentait une femme à la plage, en train de lire sur une chaise longue, une mer calme et bleue se fondant dans le ciel derrière elle. Sur la deuxième, en nuances pêche et abricot, était représentée la piscine Joséphine Baker, avec de grands chiffres en mosaïques peints au fond du bassin et quelques baigneurs en bonnet rouge discutant à l’arrière-plan. La dernière, en fondus de gris, représentait une pièce à l’ancienne, aux fenêtres Haussmanniennes et au parquet ciré, avec une bibliothèque de livres contre le mur et une baignoire en céramique blanche posée au centre.

Intriguée, Marie-Josée s’apprêta à poser des questions lorsque la porte d’entrée tinta joyeusement. Son oncle se leva et adressa son plus beau sourire aux nouveaux arrivants.

— Ah, Youma et Vincent. Les derniers détectives sont là !

Une petite femme d’âge mûr, à la peau noire et aux cheveux rassemblés en un chignon de tresses colorés, accompagnait un trentenaire d’origine asiatique, aux cheveux longs et au costume trop grand pour ses fines épaules. Plusieurs tatouages se devinaient sous les manches de sa chemise blanche.

— Ah, Adrien nous a dit que tu serais là aujourd’hui, MJ. Il t’a mise au jus de l’état de notre enquête ?

— J’allais y venir.

— Deux pintes, s’il-te-plaît, Pierre, ponctua Youma en le pointant d’un doigt fin à l’ongle vernis de noir.

— On venait de lui présenter Jules Gaspier, notre célèbre peintre du quartier.

Marie-Josée termina son verre et croisa les bras.

— Mais je ne sais toujours rien de cette énigme.

Le sourire de Vincent s’élargit alors. Il ôta sa veste de costume et se pencha en avant, les coudes sur la table, comme s’il s’apprêtait à livrer d’importants secrets de famille.

— C’était en novembre dernier. Jules Gaspier est mort d’une crise cardiaque, laissant des millions sans héritier. Toute la presse s’était rassemblée sous les fenêtres de son notaire : qui allait en hériter ?

— Et là, enchaîna Youma, l’artiste leur a tous joué un sacré tour posthume. Son testament se composait d’une énigme ! Le notaire garde en sa possession un petit coffre laqué, verrouillé par une clé en laiton dont il possède un cliché.

— Mais il n’a pas la clé ?

— Non, MJ, le notaire n’a pas la clé en question. Dans le testament, Jules Gaspier a versé un million à des œuvres de charité, et décrété que le reste de sa fortune irait à celui ou celle qui trouverait la clé en premier, et qui ouvrirait la boîte en présence de son notaire. Il a annoncé que seuls ceux qui lui étaient vraiment proches pourraient trouver la solution.

— Le père d’Alice et moi-même étions très proches de Jules dans le temps, intervint Adrien. On venait souvent partager une bière ici-même après les cours. Du coup, j’ai décidé de rassembler quelques voisins ici présents : Youma, qui habite au-dessus de chez moi, et Vincent, qui a déménagé plusieurs fois dans la rue de Buzenval depuis l’époque de ses études. Depuis novembre, on se réunit ici le premier mercredi du mois pour faire le point sur l’avancée de notre enquête : on veut trouver la clé avant tous ces pique-assiette qui entouraient Jules avant sa mort.

— Novembre ? Mais c’était il y a plus de six mois ! Personne n’a trouvé la clé depuis ?

— Justement, intervint Vincent, non. Mais j’ai appris par la concierge de son immeuble que son beau-fils venait d’engager une armée de détectives privés. Il perd patience. Mesdames et messieurs, nous devons nous activer !

Adrien et Youma hochèrent la tête tandis qu’Alice leur apportait les menus de midi.

— Je compte sur vous, glissa-t-elle en ôtant les verres vides de la table. J’étais encore enfant quand Jules venait tous les matins prendre son café, et tous les soirs boire sa bière ici, en discutant avec papa. Je me fiche des millions, à vrai dire, mais ça me fendrait le cœur que son beau-fils, ou pire, son agent, trouve la clé en laiton.

Marie-Josée fronça les sourcils et tritura distraitement une longue mèche brune.

— Je ne comprends pas : pourquoi ne pas avoir légué sa fortune à ceux que Jules Gaspier considérait comme ses proches, alors, au lieu de mettre en place cette énigme complexe ?

— Parce qu’il ne savait plus qui de ceux qui l’entouraient l’appréciaient vraiment pour ce qu’il était, et qui étaient les « M », comme il les appelait.

— Les « M » ?

— Attends, MJ, intervint Adrien. Je crois que le mieux, c’est encore de te lire la copie de son testament. On a gardé le passage intéressant sur un bout de papier, à l’époque.

L’oncle de Marie-Josée tira une fine pochette de son attaché-case en cuir, et en sortit fièrement une feuille A4, froissée et maculée de traces de thé et de café. Les trois détectives du mercredi avaient dû relire ces mots à des centaines de reprises. Une fois le papier posé devant elle, Marie-Josée lut à haute voix.

Je mesure la chance que j’ai eue de pouvoir vivre de mon art jusqu’à mes derniers jours, et reste infiniment reconnaissant pour toutes celles et ceux qui ont cru en moi, et contribué à faire de moi l’artiste que je suis aujourd’hui. J’ai même pu vivre très aisément ces dernières années, même si je regrette à quel point l’argent attire les M. Les Merdeux, les Malfaisants, les Mange-assiette, les Mielleux et les Manipulateurs. Depuis le diagnostic de mon cancer, je me suis amusé à laisser entendre à chacun d’entre eux que leur nom figurerait entre ces lignes. Je les laisserais se reconnaître dans l’un ou l’autre de ces M sus-cités. Je vais plutôt vous proposer un petit jeu. Maître Bonnel garde en sa possession un petit coffre en bois laqué, ouvert par une clé en laiton dont il conserve une photographie. Le ou la première à trouver cette clé aura l’honneur d’ouvrir la boîte et d’hériter du reste de mes biens. Mais garde à vous : les indices ne seront compréhensibles que par celles et ceux qui me furent proches un jour, proches toujours, avant que je ne devienne l’Artiste multimillionnaire. Cherchez à travers mon œuvre, mon art et mon bazar, les planchettes de l’espoir.

Pierre, qui attendait la fin de la lecture, posa les plats du jour devant chaque convive.

— Heureusement que ces « M » ne sont pas au courant de l’existence des trois tableaux, nota-t-il en pointant le comptoir du doigt. Au moins, ils ne viennent pas nous emmerder ici.

Marie-Josée laissa son regard s’attarder sur les toiles, avant de revenir sur les mots du testament.

— « Cherchez à travers mon œuvre, mon art et mon bazar, la planchette de l’espoir ». J’ai l’impression que c’est le premier indice. Vous avez trouvé quoi, depuis six mois ?

Youma poussa son assiette de côté et sortit une liasse de papiers.

— Ah, parfait, c’est l’occasion de faire le point. Tu vois MJ, chaque mois, on se donne des pistes à suivre, puis on fait le point le mois suivant sur ce qu’on a trouvé. Malheureusement, pour l’instant on a fait chou blanc. On a cherché dans son passé, les gens qu’il a aimés, les lieux où il partait en vacances, ses résidences secondaires, et rien.

— Il a disséminé des fausses pistes partout, ponctua Alice en apportant le pichet de rouge et les verres à pied. La presse adore en parler. Son agent a trouvé une carte dans son coffre privé avec pour toute inscription « Pas de chance, Hortense ». Son beau-fils a retracé ses dernières vacances au ski, et il a trouvé, derrière une toile exposée dans son chalet d’hiver, une carte avec noté « Fausse route, ma louloute ».

— Oh oui, je me souviens aussi de la carte trouvée par son ex dans le grenier de leur ancienne maison : « Mauvaise pioche, Gavroche ». Et son ancien apprenti a retrouvé dans leur atelier : « Pas aujourd’hui, Henri ».

— C’était un petit rigolo, nota Marie-Josée d’un air amusé. Le phrasé de son testament est vraiment intéressant, quand même. Est-ce qu’il a été écrivain ou quelque chose du genre ?

Son oncle secoua la tête.

— Pas que je sache, non.

— Mais si ! contredit Alice, les mains sur les hanches. Tu le sais bien, il t’avait fait relire son premier manuscrit. Je m’en souviens, ça s’appelait « Romance dans les bains ». Il en a écrit plusieurs sous le nom de plume José Laffreux. Il revisitait les genres populaires avec un humour pince-sans-rire très intéressant. Je dois en avoir quelques-uns dans la bibliothèque vers l’entrée, là-bas.

Youma dégaina son smartphone et pianota sur l’écran tactile.

— Alors d’après wikipedia, José Laffreux a publié quinze romans. Mais il n’est pas noté que c’était un nom de plume pour Jules Gaspier ! Je me demande comment il a réussi à garder ça secret. Après « Romance dans les bains », il a publié « Un espion à la mer », « Les fantasmes de Carline », « Meurtre sous l’océan »… Il a l’air d’avoir testé un certain nombre de genres en effet. Un personnage revenait dans chacune de ses histoires : une certaine Carline Beaupied.

Vincent posa sa fourchette et commença à remuer sur sa chaise.

— Peut-être qu’il y a des indices là-dedans ? Des lieux récurrents ?

Youma fronça les sourcils.

— Le chalet dans les Alpes, déjà fouillé. Une maison de campagne en Auvergne, aussi. Sous l’océan, ça me paraît assez vaste.

Adrien caressa sa fine moustache et rajusta sa cravate.

— Ou peut-être un coffre en banque déposé sous le nom de l’un de ses personnages ? Carline Beaupied, pourquoi pas ? Attendez, je vais appeler le notaire. C’est un vieil ami à moi, ajouta-t-il d’un clin d’œil.

Le quinquagénaire se leva prestement, téléphone en main, et s’éclipsa hors du café. Au même moment, une étudiante entra, ordinateur portable en main, et salua l’équipe en passant. Youma écarta les bras en souriant.

— Clémence, tu es de retour, ça faisait un moment ! Les examens se sont bien passés ?

— Les résultats arrivent la semaine prochaine. Je vous dirai ça. Et vous, l’énigme du peintre ?

— On a un nouveau détective à bord, annonça Vincent en désignant Marie-Josée. Elle vient de s’installer à Paris, d’ailleurs, si tu veux lui montrer les bons coins.

— Avec plaisir ! Je te laisse mon numéro ?

Adrien reprit place tandis que les deux étudiantes échangeaient leur numéro de téléphone.

— Le notaire va me rappeler.

Clémence adressa un clin d’œil à la table.

— Bonne enquête ! Pierre, tu me mets comme d’habitude ?

— Ça marche !

Marie-Josée posa le menton sur sa paume.

— Comme d’habitude, murmura-t-elle. Puis tout haut : dites-moi, Alice, est-ce que vous savez si Jules Gaspier avait une boisson habituelle, quelque chose qu’il commandait toujours ici ?

La tenancière, qui était en train de préparer des assiettes de croque-monsieur, posa son couteau et fronça le nez.

— Il prenait un café tous les matins vers sept heures. Je m’en souviens, c’était avant que j’aille au collège. Ah, et le soir, il commandait toujours un Picon bière. « L’usuel », il disait à mon père.

— Et est-ce qu’il aurait peint des tableaux avec un Picon bière dessus ?

Youma tira un livre d’exposition de son sac. Il était corné et usé, comme la feuille du testament.

— On va voir ça tout de suite. Il y a toutes ses œuvres là-dedans. Ils ont publié ce bouquin à la suite de sa rétrospective au Grand Palais. Ah, « Picon dans l’eau ». La toile est exposée dans l’exposition permanente d’un galerie privée à Paris… rue de Turenne.

Le visage de Marie-Josée s’éclaira.

— C’est peut-être un indice ?

Adrien secoua la tête, l’air navré.

— Toutes les galeries où Jules était exposé ont été passées au peigne fin, et rien n’a été trouvé.

Le téléphone tinta alors dans la poche de poitrine de sa chemise. Adrien posa sa fourchette et sortit le vieil appareil à clapet.

— Maître Bonnel ! Oui… Oui, je comprends. Très bien, merci.

Toute la tablée s’était tournée vers le quinquagénaire. Alice, en train de servir leur plat à d’autres clients, suspendit son geste, et Pierre éteignit la machine à café. Adrien soupira.

— Une autre fausse piste. Il existait bien un coffre sous le nom de Carline Beaupied à la banque de Jules. Son beau-fils l’avait trouvé et en avait demandé l’ouverture devant le notaire. Il contenait une carte : « Essaye encore, Nestor ».

Marie-Josée ne put s’empêcher de ricaner.

— Il doit bien s’amuser, depuis l’outre-tombe, ce monsieur Gaspier !

Comme si le temps reprenait son cours, Alice finit de servir ses clients et Pierre relança les espresso. De son côté, Marie-Josée avait gardé le papier contenant les mots du testament en main, les sourcils froncés.

— Quelque chose a dû nous échapper là-dedans.

Vincent secoua la tête.

— Ça fait six mois qu’on l’épluche sous toutes ses coutures, rien.

Youma l’arrêta d’un geste de la main.

— Attends, mon beau. Nous, on a lu ces phrases des milliers de fois. Qui sait ce qu’un œil neuf pourrait trouver ?

— C’est quoi une « planchette » ? lança Marie-Josée à brûle-pourpoint. Il parle des « planchettes de l’espoir ». C’est un mot d’argot français ou quelque chose du genre ?

Tandis que Pierre débarrassait leurs assiettes vides, il jeta un œil en direction des trois tableaux suspendus au-dessus du comptoir.

— Non, pas d’argot particulier, MJ. Par contre, Jules Gaspier appelait ces trois toiles « mes planchettes ».

Alice se planta derrière son serveur.

— Il a raison, tiens ! C’est mon père qui t’a raconté ça ? Voyez, Jules Gaspier a connu une période d’extrême pauvreté quand il habitait rue des Vignoles. Il venait manger un bout de pain ici tous les soirs, avec son Picon bière. Papa savait qu’il ne pourrait pas payer son ardoise, mais Gaspier avait sa fierté ! C’est comme ça qu’il a proposé à papa de lui peindre des « planchettes » en échange de ces boissons et repas. Les trois toiles, là, papa et Gaspier les ont toujours appelées ses planchettes. Même quand Gaspier est devenu célèbre, papa n’a jamais voulu vendre les planchettes, ni même révéler leur existence au grand public. Pourtant, il a failli fermer le café plus d’une fois ces dernières années. Je sais que Jules lui en était très reconnaissant.

Les quatre détectives se regardèrent, puis se précipitèrent vers le comptoir. Tandis qu’ils scrutaient les détails de chaque tableau, Vincent remarqua :

— Je ne comprends pas : ces toiles datent de plus de trente ans. Il n’avait ni testament ni énigme en tête à l’époque ! Surtout s’il était loin de la célébrité.

— Peut-être, mais ces toiles existaient déjà au moment où il a conçu sa petite énigme, proposa Marie-Josée. Il a très bien pu imaginer ses indices autour des scènes de ces tableaux.

Pierre disposa quatre cafés sur le comptoir, puis se pencha en avant vers la Québécoise.

— Franchement, MJ, tu m’impressionnes. Ton copain doit être fier.

— Mon cheum ? Il m’a lâchée quand j’ai décidé de venir à Paris. Toute une Atlantique entre nous, c’était trop pour lui.

Adrien posa la main entre sa nièce et le serveur.

— Hé, les jeunes, on se concentre. C’est important, là !

Marie-Josée laissa son regard aller d’un tableau à l’autre. La femme qui lit à la plage. La piscine Joséphine Baker. Cette baignoire dans un salon Haussmannien.

— De l’eau, nota-t-elle. Voilà un point commun entre les trois tableaux ! La mer, la piscine, et la baignoire.

— On retrouve les livres aussi, ajouta Youma. La femme qui lit dans le premier, l’un des baigneurs a un livre en main dans le deuxième, et il y a toute une bibliothèque de livres contre le mur dans le troisième.

— C’est marrant, intervint Alice en apportant des plats sales jusqu’à la cuisine du café, Jules me disait toujours la même chose, quand je lisais au bar. « Les femmes qui lisent sont dangereuses ».

— Sympa, commenta Marie-Josée, les sourcils froncés de désapprobation.

— Ah non, pas du tout, reprit Alice. Il faisait toujours suivre ça d’un compliment. Comme quoi ça rendait intelligent, que j’allais ravir les cœurs, distraire les hommes de leur travail lorsqu’ils viendraient me faire la cour. Il a beaucoup aimé le pied de nez, quand j’ai ramené ma première petite amie de la fac. « Elle lit aussi ? » qu’il disait. « Tu vois que les femmes qui lisent sont dangereuses ! ». Il m’a donné le courage de tout avouer à papa, d’ailleurs.

— Et si la femme qui lit était un indice, alors ? Ce n’est pas tout le monde qui sait que Jules Gaspier aimait cette expression. Est-ce qu’on peut voir le titre du livre que la femme lit sur la plage dans la première planchette ?

Adrien, le plus grand des quatre, se faufila derrière le comptoir et plongea le regard dans la toile.

— Marguerite Duras, annonça-t-il. L’amant.

— Oh, je me souviens du film ! s’exclama Marie-Josée. Il était frais.

— Et il y a une médiathèque Marguerite Duras à dix minutes d’ici, rue de Bagnolet, compléta Youma. Je me demande s’ils ont L’amant dans leur catalogue.

La petite femme saisit son smartphone et chercha le site des bibliothèque de Paris.

— Oui, il y est ! Et il est disponible à l’emprunt, mes amis. Je vais y aller, j’ai ma carte de bibliothèque sur moi.

 

Une heure plus tard, Vincent, Adrien et Marie-Josée s’étaient rassemblés autour de la table ronde face à la fenêtre. Alice l’avait nettoyée, et avait disposé des gourmandises au centre, à côté du vase orné d’un brin de muguet frais. Adrien avait sorti leur jeu de tarot rituel, et enseignait les règles du jeu à sa nièce en attendant le retour de Youma.

— Mais je n’ai plus d’atouts, alors je mets quoi ?

— Ce que tu veux. Mais évite de mettre tes têtes, parce que c’est Vincent qui va remporter le pli.

— Pourquoi ?

— Parce que sinon tu lui donnes tes points.

— Je vois.

— Dites, on ne joue pas à la parlante !

— Il faut bien que le coache un peu ma nièce préférée.

— Je suis ta seule nièce, Adrien.

À ce moment-là, la clochette de l’entrée tinta et Youma arriva, toute menue dans son jean et sa chemise, un livre dans les mains.

— Je l’ai. Et regardez ce que j’ai trouvé, page 214.

— Tu as tout lu jusqu’à la page 214 ?

— Mais non, Vincent. J’ai utilisé ma tête. Regarde la deuxième planchette, celle de la piscine. Il a peint des chiffres en mosaïque sous l’eau. 2, 1 et 4.

— Bien vu, Youma ! Alors ?

— Je risque de vous décevoir, annonça-t-elle en ouvrant le livre sur la table.

Sur la marge était écrit au stylo noir « carpe diem ».

Vincent haussa les épaules.

— C’est tout ?

— Pour ce que ça vaut, intervint Alice qui venait de se matérialiser derrière eux, c’est bien l’écriture de Jules.

Marie-Josée garda son enthousiasme.

— Donc c’est vraiment un indice ! Cueillez le jour… Est-ce qu’on retrouve ce dicton quelque part dans son œuvre ? Ou des peintures avec des fleurs à cueillir ? Ou quelque chose en rapport avec Horace, ou la poésie antique en générale ? Ou une femme appelée Leuconoé ?

— Mais de quoi tu parles, MJ ?

— Carpe diem, c’est issu d’un vers de poème d’Horace, qu’il avait écrit pour une femme appelée Leuconoé. Il s’intéressait à l’épicurisme et au stoïcisme aussi. Est-ce qu’il y a des traces de ces philosophies dans l’œuvre de Gaspier ?

— Il avait raison, nota Vincent d’un ton mi amusé mi impressionné, les femmes qui lisent sont dangereuses.

— Laisse-moi voir ça dans le livre de l’expo, ponctua Youma.

Adrien fronça les sourcils.

— Je pense qu’il nous manque quelque chose. Jusqu’à maintenant, les indices sont tous liés à ce café, à cette période de la vie de Jules. Le Picon, les planchettes, les femmes qui lisent sont dangereuses…

— On n’a rien trouvé autour du Picon, démentit Vincent tandis que les deux femmes se penchaient sur le livre de la rétrospective du Grand Palais. À part un tableau qui s’appelle… comment déjà ?

— « Picon dans l’eau », répondit Marie-Josée. Et le tableau représente — laissez-moi trouver la page — le reflet d’un verre rempli d’un liquide ambré, du Picon bière je suppose, sur le fond d’un bain. Vu l’arrière-plan, on dirait des bains publics.

— Ah, le voilà votre indice, remarqua Alice en leur apportant du café bien chaud.

— Comment ça ?

— Tu ne te souviens pas, Adrien ? À l’époque où Jules payait mon père en tableaux, il se lavait aux bains des Haies, au croisement avec la rue de Buzenval. La chambre qu’il louait n’avait pas de salle de bains. Et l’eau est un thème récurrent dans chacune des planchettes, non ?

Les quatre détectives se regardèrent, et, sans dire un mot, saisirent leurs manteaux et quittèrent le café des Marronniers. Grisés par leur découverte, ils ne réaliseraient que quelques heures plus tard qu’ils étaient partis sans payer.

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Nous étions mercredi, onze heures et cinquante minutes. Dans la salle du café des Marronniers, la tenancière disposait de petits vases sur les tables. Aujourd’hui, elle les avait ornés d’une fleur de lilas. Une musique jazzy emplissait l’atmosphère d’une chaleur douce et discrète. Derrière le comptoir, son assistant préparait deux cafés et une panière de croissants pour un couple de clients en terrasse, tout en faisant la conversation avec Marcel. Juché depuis une heure sur le tabouret en bois et laiton, le pilier de bar commentait la météo, un demi de blonde en main.

À onze heures et cinquante-trois minutes, Adrien passa la porte en faisant tinter la clochette. Comme tous les premiers mercredis du mois depuis la mort du célèbre artiste peintre Jules Gaspier. Il ôta son chapeau italien et adressa un large sourire à la tenancière. Ses fines moustaches remontèrent jusqu’à ses pommettes et illuminèrent son visage espiègle.

— Alice, bien le bonjour. Les autres arrivent. Viens t’asseoir avec nous, c’est important, ce qu’on a à dire aujourd’hui.

La tenancière posa les mains sur ses hanches, et suivit son client du regard, l’air sceptique mais les yeux piqués de curiosité.

— J’ai regardé les journaux, tu sais. Le jour où une bande de détectives amateurs débarquent chez le notaire avec la fameuse clé en laiton qui vaut quatorze millions, la presse en parlera !

— On a rendez-vous cet après-midi. C’est le seul jour de congé du mois pour Vincent, tu comprends. Et puis, on voulait t’attendre.

Quelques minutes plus tard, Marie-Josée fit son entrée, avec une jolie robe blanche brodée de fil rouge et une paire de sandalettes en cuir. Le visage de Pierre s’illumina lorsqu’elle se présenta au comptoir. Elle le salua d’un léger baiser sur la bouche avant de s’asseoir avec son oncle et deux demis de blonde. Puis ce fut au tour de Vincent d’entrer, la cravate défaite, les cheveux attachés et les manches de sa chemise retroussées. Un entrelacs de tatouages colorés ornait son bras droit. Enfin, Youma entra. Elle portait son habituel jean, ses baskets en toile et une tunique de mille couleurs. Lorsqu’elle prit place autour de la table ronde près de la fenêtre, Alice bouillait d’impatience.

— On a fouillé les bains de fond en comble, expliqua Marie-Josée. Youma et moi côté femmes, et les gars côté homme. Mais rien.

— On allait repartir quand Vincent a décidé d’aller aux toilettes, reprit Adrien. Et devine ce qu’il a trouvé, tagué sur les murs des cabinets.

Alice se redressa et croisa les bras.

— Carpe diem ?

Vincent hocha la tête.

— Exactement ! La clé était dans la cuve de la chasse d’eau. Adrien l’a montrée au notaire, et il a confirmé que ça correspondait bien à la photo. Mais on lui a demandé d’attendre. On a pris rendez-vous aujourd’hui pour la signature des papiers de succession. Parce qu’on veut que tu viennes avec ton père, Alice.

— Cet argent vous revient. D’après les indices, tout pointe vers l’époque de la vie de Jules Gaspier où il vivait dans cette rue, et venait dans ce café tous les jours. Il vivait peut-être dans la misère, mais peut-être était-il capable de « cueillir le jour » alors.

— Mais…

— Il n’y a pas de mais. Vous venez avec nous.

Les quatre détectives et la tenancière du bar quittèrent les lieux. Pierre prit place derrière le comptoir à la place de la patronne, et servit les clients seul ce jour-là. Il apprit plus tard que les cinq amis avaient récupéré le père d’Alice à la maison de retraite, et qu’ils s’étaient rendus ensemble chez maître Bonnel.

Depuis, la légende de la boîte laquée se passe d’habitués en petits nouveaux du quartier au café des Marronniers. On dit que le peintre des trois tableaux suspendus au-dessus du comptoir a légué ses biens aux propriétaires à travers un jeu de pistes dans tout le quartier. La boîte contenait une simple carte, sur laquelle était inscrit en lettres manuscrites « Bravo Bruno ».

Rien n’a changé au café des Marronniers, à part cette légende de quartier. Malgré l’ouverture de restos bio et de cafés bobos dans la rue, la café des Marronniers continue de proposer son demi à deux euros, son café à un vingt et ses croque-monsieur du déjeuner. Et le premier mercredi de chaque mois, une bande de quatre amis se réunissent pour un plat du jour puis une partie de tarot, tout en résolvant ensemble la dernière énigme du moment…

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