Le Mensonge des Songes, par Jason Cauvin

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Ou le chœur des chéloniens coincés dans une carapace se déplaçant

[24 heures de la nouvelle 2018 : Toute la nouvelle doit se dérouler dans une seule et même pièce.]

Voir les mondes sans se mouvoir, tel était leur pouvoir.

À l’intérieur d’une imposante carapace dansaient trois tortues. Elles jubilaient et caracolaient tout en se carapatant jusqu’au bout de la carapace. Tel était leur joute quotidienne. Tel était leur jeu de tous les jours. Rien ne pouvait perturber cette agréable entente qui s’était construite entre les trois reptiles et la carapace géante qui leur servait de cocon.

Dans cette cuirasse, les trois amies étaient à l’abri, mais surtout, elles voyaient tout. Depuis les hublots de ce vaisseau d’écaille, le monde défilait sous leurs yeux. Les vents du temps dévalaient telles les vagues des rivières sur les rivages des villes. Les vies et les siècles s’imposaient, se décomposaient, s’opposaient et se recomposaient à l’infini. Rien n’était dans la limite, dans l’immobilité. Tout n’était que mouvement accéléré.

Elles pouvaient explorer toutes fictions et mondes possibles tout en restant dans leur coquille mobile. Les trois chéloniens maitrisaient ainsi la totalité des réalités. Elles étaient les maitresses des songes. Les gardiennes de nos rêves les plus inimaginables.

Malheureusement, un tel privilège devait se payer. Tous ces mondes, toutes ces réalités, tous ces fantasmes et toutes ces fantaisies qu’elles voyaient n’étaient finalement que folles foutaises. Tout était faux, irréel, virtuel, onirique. Un Paradis.

C’était là le prix à payer pour contrôler la carapace de tous les espaces. Les trois reptiles ne voyaient aucun corps. Tout ce qu’ils admiraient depuis la verrerie était des âmes.

En effet, les corps s’étaient portés volontaires pour s’absenter de cet univers. Résultat, seules les âmes arpentaient l’art onirique.

Les premières âmes que nos tortues rencontrèrent depuis leur vaisseau d’écaille furent celles des rêveurs. Elles n’étaient que de passage, le temps d’une nuit, puis disparaissaient de l’irréalité direction leur veine vérité. Mais dans l’irréalité, les esprits étaient libres d’agir comme bon leur semblait. Ils étaient tels les chéloniens, omnipotents.

Fort malheureusement survint un étrange problème. Depuis leur carapace géante, les tortues virent des âmes s’éterniser dans l’irréalité. Elles ne pouvaient plus revenir à la réalité, leur corps étant « mort ». Ces âmes des passés, ces trépassés, supplièrent les trois reptiles de les garder dans l’irréalité, ne possédant plus le moindre foyer. Les tortues acceptèrent évidemment d’héberger ces « morts ». Mais une question s’imposa rapidement aux habitants de l’armure reptilienne. Que faire de ces immigrés de la réalité ?

Le second chélonien intervint rapidement. Les rêves devaient être un minimum contrôlés. Des gens devaient gérer, organiser et coordonner  ces rivières d’âmes errantes.

Les autres chéloniens s’accordèrent à son propos. Une régularisation des rêves était la solution face à cette surpopulation spirituelle.

Si jamais la population des âmes atteignait l’infini, ce qui risquait d’arriver assez rapidement (comptez pour cela vingt-trois siècles), alors la vie telle qu’elle existait dans l’irréalité serait totalement impossible. Ce serait simplement la fin du grand mensonge.

La première tortue se porta volontaire pour guider les âmes des rêveurs vers les défunts qui leur étaient proches. Ainsi, dans les songes, vivants et morts se côtoieraient. Ils pourraient se retrouver et vivre ce qu’ils désiraient. C’était là son désir. Elle guiderait les rêveurs vers ceux qu’ils rêveraient de voir.

Le second reptile, lui, eut une autre opinion. Cela faisait quelque temps qu’il s’imaginait coordonner les rêveurs. Il en avait même cogité un art nouveau. Après la sculpture, la peinture, l’écriture et la dramaturgie, il était temps pour lui de se lancer dans ce qu’il appelait « l’onirisme ». L’art même de créer les rêves. Les âmes des rêveurs pourraient alors jouer les protagonistes de ces pièces tandis que les morts, eux, interpréteraient les figurants. De cette manière, les vivants, en rencontrant les morts dans un scénario onirique qui se voulait artistique, vivraient des expériences capables de les changer de l’intérieur.

Enfin, la troisième créature ne voulait qu’apprendre à connaitre les gens. Ces morts, comme ces vivants, ressentaient en eux des peurs. Elle le sentait. Cela l’attirait. Il était de son devoir de les mettre face à cette phobie, face à eux même, le tout pour les soigner. La troisième bête souhaitait connaitre les pensées les plus profondes, les plus infâmes de toutes ces âmes, afin de simplement les guérir. Elle voulait que les rêves soient les terrains sur lesquels les rêveurs s’entrainaient à penser puis panser leurs propres plaies. Cela l’attirait.

Chaque tortue avait ainsi sa vision. Chaque reptile souhaitait quelque chose. Mais il fallait trancher. Que faire des morts qui se démultipliaient ? L’idée fut de mélanger les désirs des trois tortues. Ce serait par les rêves que s’enfanteraient les rêves. Le concept séduisit les chéloniens, qui l’appliquèrent instantanément.

Ce fut ainsi que la première tortue devint messagère du monde des mensonges. Elle pilotait la carapace, la glissant devant les portes de la conscience pour guider les esprits vers les terres inspirant l’inconscient. Elle dispersait pour cela une piste de sable depuis la coquille mobile que les passants suivaient avec curiosité. Chacun s’orientait ainsi vers son rêve, où leurs défunts proches jouaient les figurants de la fiction fantasmagorique. La première tortue devint rapidement l’étoile que suivaient les endormis et les endeuillés.

La seconde tortue, elle, devint un artiste architecte des affabulations. Il possédait dans une belle boite à jouer abimée, cachée au centre de la carapace, un beau bâton bleu brillant. Il pouvait utiliser cette canne céruléenne pour sculpter sur les verres des gravures. Ces sculptures, comme un poussin dans son œuf, se mouvaient le temps de leur croissance. Puis une fois le fœtus de fantaisie fabriqué, il n’avait qu’à souffler dessus pour le changer en une bulle de savon s’évaporant dans le vide, enfantant progressivement tout un monde, tout un théâtre où se jouerait la pièce d’un rêve. Le chélonien s’imposa ainsi en artiste onirique, sculptant les songes dans du savon. Il se vantait même révérencieusement d’être un véritable vicomte des rêveries.

Enfin, la troisième tortue restait à l’écart, son visage collé aux hublots. Elle n’était pourtant pas à part. La créature à coquille connaissait bien son rôle. Celui de déposer dans les bulles l’encre nécessaire pour écrire les contes les plus percutants. Le genre qui lit en toi et t’y dévoile tes secrets les plus enfouis. Cette étrangeté quêtait ainsi les fragilités au cœur de la sensibilité de l’humanité pour ensuite les lui livrer le soir à l’intérieur de ces songes noirs. Elle construisait ainsi les cauchemars dans lesquels les rêveurs apprenaient à dresser leur peurs.

Cette bête écaillée fut tristement crainte par les âmes des bulles monde. Les humains la comparaient aux succubes et autres démons des songes pour la simple raison qu’elle les effrayait. Pourtant, cette monstruosité restait des trois celle qui ne demandait qu’à aider et à aimer. Malgré son image de phantasme sadique, elle était la plus douce et la plus soignée des trois reptiles. Personne ne voyait qu’elle était la fée infiltrant notre psyché pour lui insuffler la guérison, et non le fantôme terrorisant les enfants.

Ce fut ainsi que le monde des songes devint un au-delà duquel les âmes pouvaient errer en paix. Les rêveurs étaient les protagonistes de récits leur offrant l’introspection, alors que les âmes des morts, en alternant les rôles de figuration, finissaient par s’oublier. Si bien que depuis leur carapace, les trois chéloniens pouvaient les renvoyer dans la réalité se réincarner.

Depuis cet étrange jour. Les trois tortues continuaient de vivre à l’intérieur de leur carapace géante. Elles continuaient leurs caracoles constantes. Tels des enfants s’éternisant, les trois amis organisaient l’irréalité, la modifiant à volonté, pour satisfaire une humanité envieuse de rêverie.

Revoir les mondes sans se mouvoir, tel était à présent leur devoir.

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4 thoughts on “Le Mensonge des Songes, par Jason Cauvin

  1. Très jolie nouvelle, et dont j’ai légèrement traité le thème l’an dernier pour les 24h, ça me fait bizarre du coup. Merci pour ce moment 🙂

    • Merci beaucoup. C’est drôle que tu ais aussi traité ce thème l’an dernier. En tout cas ça me fait plaisir de savoir que ma nouvelle t’a plu et qu’elle t’a offert un agréable moment. Merci =)

  2. l’histoire se rapproche de certains contes amérindiens. Peut-être est-ce juste une impression. Une belle fable alliant philosophie et rêve d’ailleurs, jeux de mots entrelacés.
    Un sympathique moment de lecture.
    Merci pour le partage.

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