Le larbin ancestral, par Camille Ruzé

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La pièce avait quelque chose d’oppressant qui saisit Zoé à l’instant où elle en franchit le seuil. Un lit, une table de chevet et une commode sur laquelle on avait installé son petit poste de télévision, c’était là les seuls vestiges de son ancienne vie qu’elle avait pu récupérer. Installés la veille de son arrivée, ils occupaient déjà une place telle qu’ils laissaient à peine assez d’espace pour circuler. Bien qu’au dehors la température n’excéda pas les trois degrés, une chaleur tropicale régnait dans cet ancien débarras qui, jusqu’à nouvel ordre, serait sa chambre. Elle identifia rapidement le responsable de cette étuve : un radiateur électrique, posté à gauche de la porte et dont le thermostat avait été enclenché au maximum. Alors qu’elle se penchait pour mettre un terme à cette dépense d’énergie inutile, une voix, qu’elle allait devoir s’habituer à entendre au quotidien, la fit sursauter.

— Je suis sûr que tu seras bien, ici.

Zoé ne répondit pas. Il ne fallait pas qu’elle se plaigne, dans bon nombre de familles recomposées, les enfants étaient contraints de partager une même et unique chambre. Elle n’aurait pas à subir la présence de son demi-frère, qui aurait préféré déménager dans un poulailler plutôt que d’accueillir Zoé dans son repère, ce qui aurait de toutes façons été impossible.

— La salle de bain et les toilettes sont juste en face, comme ça, tu n’auras pas à faire beaucoup d’efforts pour t’y rendre. La chambre que j’occupe avec Agnès se trouve juste en haut de l’escalier, celle de Denis à peu près au dessus de la tienne.

Génial. Comme ça lorsque l’autre crétin mettra sa musique à fond et se déchainera dessus, elle sera en première ligne pour se prendre des morceaux de plafond sur le crâne.

— Si tu as besoin de nous appeler, en pleine nuit par exemple, un téléphone se trouve sur ta table de chevet. C’est ta ligne privée, tu peux l’utiliser comme bon te semble. Et comme c’est un sans-fil, tu peux le décrocher de sa base et le prendre avec toi pour te promen…

L’homme marqua un temps d’arrêt tandis qu’il montrait à sa fille comment déambuler avec un téléphone en main. Il émit une toux inconfortable.

— J’ai enregistré mon numéro, comme ça tu auras juste à appuyer sur la touche “1” pour me contacter, précisa-t-il en reposant le téléphone sur son socle. Comme j’ai un portable, je serai joignable à tout moment.

Un nouveau silence s’installa.

— Agnès a rangé tes vêtements dans les tiroirs de la commode. Voilà, si tu as besoin de quoi que ce soit, il y a le téléphone, donc…

A court de discours, son regard parcourut machinalement la chambre avant de se poser sur le mur. Un sourire étira ses lèvres.

— Ou bien tu peux utiliser ce vieux système de communication datant de Mathusalem qui permettaient aux maîtres de la maison d’appeler leurs domestiques à tout moment.

Zoé tourna la tête et découvrit ce dont parlait son géniteur : au niveau de sa tête de lit, un tuyau longeait la surface du mur, tel un serpent cuivré ouvrant grand la gueule et faufilant son long corps par un trou creusé dans le plafond.

Elle avait donc hérité de la chambre du larbin ancestral, génial.

— Cette maison est dans la famille depuis plusieurs générations.

Ah voilà, ça expliquait le fumet de vieux et de moisi qui flottait ici-bas et que la chaleur décuplait.

— Elle a subi bien des transformations à travers les âges mais certaines pièces, comme celle-ci, ont conservé des témoignages du passé. En l’occurrence ce tube accoustique, mais entre nous, je ne sais même pas où il débouche. Hey oh ! Cria-t-il à l’extrémité du conduit, dans laquelle sa voix se répercuta en échos métalliques. Amusant, pas vrai ?

Nul ne sut si Zoé trouvait ça amusant elle aussi, car son expression ne trahissait aucun état d’âme.

Le nouveau silence qui s’était instauré fut cette fois interrompu par une sonnerie. L’homme extirpa de l’une des poches de son pantalon l’un de ces fameux téléphones portables, dernier cri en matière de progrès.

— C’est Pascal, mon collègue, je suis désolé, je dois…

Zoé fit complètement pivoter les roues de son fauteuil roulant vers lui.

— Pas de problème, je peux me débrouiller seule.

 

Comme il lui était fortement recommandé de rester alitée, Zoé avait reçu un plateau repas préparé avec grand soin par Agnès. Agnès n’était pas méchante, au contraire, elle accueillait Zoé et son chapelet de problèmes dans son écosystème avec autant de bienveillance que c’eût été possible. Cela faisait bientôt treize ans qu’elle était sa belle-mère et pourtant, elle ne l’avait jamais autant vu que ces trois dernières heures, rendant moultes visites à Zoé pour s’assurer qu’elle ne manquait de rien, que ses saucisses purée étaient bonnes, que son oreiller était assez moelleux ou que la température était à sa convenance. Pour éviter de créer des débats, Zoé avait à chaque fois répondu par l’affirmative.

— Et n’oublie pas, n’hésite pas à nous appeler, quelle que soit l’heure, si tu as besoin de quoi que ce soit !

— Oui, merci.

Agnès eut un sourire qui exprimait d’avantage la pitié qu’une chaleur véritable, puis emporta le plateau et ses vestiges hors de la pièce. Zoé souffla. Etait-ce à ça, désormais, qu’allait se résumer son existence ? Laisser les autres s’évertuer à satisfaire ses moindres désirs sous prétexte qu’elle n’était physiquement plus en mesure de le faire elle-même ?

Elle poussa sur ses bras pour se redresser, cherchant une position plus confortable contre cet oreiller trop mou. La télévision, allumée, rediffusait l’épisode d’une sitcom, dont les personnages aux problèmes sentimentaux futiles portaient des vêtements chamarrés assortis aux décors dans lesquels ils étaient condamnés à évoluer sempiternellement.

L’horloge du téléphone affichait les chiffres 19:30. Il était encore tôt, mais la fatigue la gagnait déjà, comme chaque soir depuis ces six derniers mois. Saisissant la télécommande posée à proximité, elle éteignit la télévision, puis sa lampe de chevet. Plongée dans cette soudaine obscurité, elle sentit de nouveau une certaine oppression la gagner, les volets clos ne filtrant aucune luminosité extérieure, si tant est que luminosité il y eut, puisque en cette période de l’année la nuit était depuis longtemps tombée. Cette atmosphère ténébreuse et silencieuse mit tous ses sens en éveil, la rendant sensible à des détails qui lui avaient jusqu’alors échappé : les claquement réguliers émis par le radiateur, la branche d’arbre que le vent cognait contre le volet ou encore les pas qui résonnaient au dessus de sa tête au rythme d’une musique diffuse, révélant la présence de son demi-frère, qui n’allait certainement pas se donner la peine d’être discret. En dépit de ces manifestations tintamarresques, le sommeil trouva bientôt un chemin vers l’esprit de Zoé.

 

Les contours des meubles se dessinaient à présent parfaitement dans une obscurité relative. Qui avait allumé ? En se focalisant sur l’instant présent, Zoé réalisa qu’aucune lampe n’était responsable de la luminosité dans laquelle baignait désormais la pièce, au contraire de la fenêtre qui laissait pénétrer non pas la lumière du jour, mais celle de la lune. Qui avait ouvert les volets ? Etait-ce ce qui l’avait réveillée ? Machinalement, elle tourna la tête vers le téléphone pour consulter l’heure, mais aucun chiffre lumineux n’accrocha son regard. Sa main brassa l’air en direction de sa lampe de chevet, mais lorsqu’elle se referma sur l’interrupteur et en actionna plusieurs fois le bouton, rien ne se produisit. Une coupure de courant ? Elle décrocha alors le téléphone de son socle et le porta à son oreille, qui n’y constata aucune tonalité. De mieux en mieux…Avec un soupir, Zoé reposa sa tête contre l’oreiller et ferma les yeux, dans l’espoir de se rendormir en dépit de l’éclairage. Elle sentit l’engourdissement la gagner progressivement lorsqu’une nouvelle fois, elle se retrouva en position assise, les yeux grand ouverts. Son cœur battait la chamade. Elle avait clairement entendu un bruit. Des bruits, cette chambre en était remplie, mais celui-ci était inédit. En fait, ça ressemblait davantage à une voix, ce qui ne semblerait pas incongru dans une maison occupée par quatre personnes. Sauf que la voix provenait clairement de sa chambre. Et qu’elle retentit de nouveau, permettant à Zoé de la localiser avec plus de précision : elle émanait du mur contre lequel était adossé son lit. Elle aurait accusé le téléphone, s’il ne s’était pas trouvé du côté opposé de la provenance de la voix. Or, l’autre côté du lit ne présentait qu’un mur vide, ou presque : à moins d’un mètre de sa tête environ se trouvait l’ouverture du tube acoustique. Lorsque la voix retentit pour la troisième fois, cela ne fit plus aucune doute : elle s’échappait bien de la gueule béante cuivrée.

Zoé repoussa sa couverture et tira ses jambes hors du lit, afin de s’asseoir sur le bord, rapprochant autant que possible son oreille du tube, qui éructa pour la quatrième fois une voix, dont elle identifia avec difficulté les paroles et le genre de la personne qui les prononçait.

— …Léon ! …i..o…éon !

— …Allô ? répondit Zoé malgré elle.

La voix marqua un temps d’arrêt.

— Ah, …out de …ême, voilà …tôt une …re que j… poumonne !

— Hein ?

— Où…e…oléon ?

— Vous êtes qui ?

La réponse la frappa alors comme une évidence. Evidemment, elle connaissait son interlocuteur. Il ne pouvait s’agir que de cet abruti de Denis. Il n’avait rien trouvé de mieux, comme blague ? Elle ne put contenir la bouffée de colère qui monta en elle.

— Denis, sale petit con, je sais que c’est toi !

Un silence succéda à l’explosion.

— Le coup des volets et de l’électricité coupée, je parie que c’est toi aussi, hein ?! T’es vraiment qu’une moitié de tout, y compris de cerveau !

— C….comment ? finit par répondre, interloquée, la voix.

— Non mais vous êtes malade de parler aux maîtres sur ce ton !

Zoé sursauta tellement que son cou émit un « crac » lorsqu’elle tourna la tête vers la seconde voix, qui n’émanait pas d’un tuyau mais du centre même de la pièce et plus précisément du garçon qui s’y tenait. Tout en rentrant sa chemise blanche à l’intérieur de son pantalon, ce dernier s’avança à grands enjambées en direction de Zoé, qui totalement paralysée par la surprise, le fixait bouche-bée.

— Madame Jarret ? Etes-vous toujours là ?

— …C’est vous Timoléon ? Ah, tout de même, j’ai failli m’impatienter ! Qui est cette personne très malpolie qui m’a répondue ?

— Personne, justement, madame. Que puis-je pour votre service ?

— Mes onguents sont restés dans le boudoir, j’en ai un besoin urgent. Apportez-les moi.

— Tout de suite, madame.

Le garçon se redressa, puis, sans accorder une miette d’attention à Zoé, se dirigea d’un pas pressé vers la commode, dont il ouvrit successivement les tiroirs. Se souvenant soudain que ses sous-vêtements s’y trouvaient rangés, Zoé sortit de son mutisme :

— Vous êtes qui, vous ? Et qu’est-ce que vous foutez dans ma chambre, à fouiller dans mes affaires ?

Le garçon extirpa du dernier tiroir une longue redingote noire, qu’il déplia d’un coup sec avant de s’en vêtir, puis attacha un à un les boutons en se contemplant dans le miroir fixé juste au dessus.

— Vous êtes sourd ou quoi ? Ok vous l’aurez voulu, j’appelle mon p…

Elle tendit la main vers le téléphone avant de se souvenir qu’il ne fonctionnait pas.

— Je suis Timoléon, le domestique de la maison. Très pratique, ce miroir, dit-il en se penchant plus en avant vers son reflet.

— Ah ? Je ne savais que mon père avait un domestique, dit Zoé en haussant les sourcils. Il ne m’a pas parlé de vous. C’est lui qui vous a envoyé dans ma chambre voir si j’allais bien, je suppose.

— Et votre père est ?

— Rodolphe Tellier. Le proprio de la maison, répondit-elle sur le ton de l’évidence.

— Ah oui, le maître des années 1990. Il n’a jamais fait appel à moi. Il faut dire que depuis les travaux des années cinquante, plus personne ne fait appel à moi. Et soit dit en passant, vous êtes dans ma chambre. Cela m’étonne beaucoup qu’on vous l’ait attribuée, car elle a la réputation d’être hantée. Mais croyez-moi, ça fait bientôt trois cent ans que je l’occupe et je n’ai jamais croisé un seul fantôme.

Timoléon ajusta une dernière fois sa veste, puis se détourna de la commode pour partir en direction de la porte. A l’instant où sa main allait en saisir la poignée, une nouvelle voix, différente de la première, jaillit du tuyau, obligeant le garçon à rebrousser chemin pour s’y précipiter.

— Monsieur Blanc ?

— Timoléon, nous prendrons le thé au petit salon, veuillez nous le faire monter.

— Tout de suite, monsieur.

Le garçon sortit d’une des poches de son pantalon un carnet, puis se tâta, visiblement contrarié.

— J’ai encore égaré mon crayon. Vous en auriez un ?

Zoé balbutia en indiquant le tiroir de sa table de chevet, de l’autre côté du lit. Estimant qu’il serait contre-productif de contourner le meuble, Timoléon préféra passer par le chemin le plus court et se vautra sur l’édredon pour ouvrir le tiroir et en extirper un stylo bic.

— Drôle de crayon, dit-il en ôtant le capuchon. Trop abasourdie pour réagir, Zoé ne répliqua rien, mais au milieu de cette situation rocambolesque, un détail plus étrange encore que les autres l’interpella. Qui étaient ces monsieur Blanc et madame Jarret ? Des voisins ? Des collègues de son géniteur ? Alors que Timoléon, assis sur son lit, griffonait vigoureusement dans son carnet, elle l’observa plus en détail : il était assez difficile de lui donner un âge, bien que son visage laissa à penser qu’il n’était pas tellement plus âgé qu’elle. Assis, il ne donnait pas non plus l’impression d’être très grand. Les favoris qu’il portait de part et d’autre des joues et les cheveux qui descendaient au niveau de ses épaules lui donnaient une apparence désuète, d’un autre temps. D’un bond, il se redressa, rangea son carnet et le stylo de Zoé dans une poche et se dirigea une nouvelle fois vers la porte. Zoé tomba presque en arrière lorsque le tube expulsa une profusion de voix entremêlées dans la chambre, figeant Timoléon, qui se jeta aux pieds de Zoé et, l’oreille collée à l’ouverture, tentait de répondre à toutes les interjections.

— Oui monsieur Blett, je vous apporte cela tout de suite. Mademoiselle Lemaire ? Votre chat est introuvable, très bien, je vais le chercher. Monsieur Zimmerman ? Pour douze personnes ? Je vais de ce pas en cuisine transmettre vos instructions. Madame Jarret, je ne vous ai pas oublié, j’apporte immédiatement vos onguents.

Son carnet en main, il écrivait à la vitesse de la lumière. Lorsque le flot de paroles se tarit, il se redressa lentement, les yeux plongés dans ses notes. Zoé n’y tint plus.

— C’est quoi, tous ces gens ?

— Mes maîtres. je les sers depuis des générations. Je vous l’ai dit, je suis le domestique de la maison.

— Des générations ? Vous voulez rire, vous avez quoi, vingt ans, tout au plus ?

Timoléon posa un doigt sur sa bouche, lui priant de se taire. Prudemment, il approcha son oreille du tuyau, et un nouveau brouhaha de voix entrelacées, masculines et féminines, fendit le silence.

— Ah ce n’est pas vrai, mais qu’est-ce qu’ils ont aujourd’hui ? Je ne pourrai jamais tous les satisfaire, dit-il en notant de plus belle les innombrables ordres qu’on lui communiquait. Zoé, trop interloquée pour y prêter attention, sentit un nouvel accès de colère s’emparer d’elle : clairement, ce type se payait sa poire. d’un geste impulsif, elle colla une main sur l’embout du tube, réduisant de fait les voix au silence.

— Ecoute mec, je ne sais pas si tu es un pote de Denis et si c’est lui qui t’a demandé de me piéger, mais si tu n’as pas déguerpi de ma chambre dans la seconde, je te jure que tu vas passer un sale quart d’heure.

Le garçon, pour la première fois, sembla considérer sa présence avec attention.

— Mais moi, je ne demande que ça, partir ! Seulement si je quitte la pièce, qui prendra les ordres à ma pl…?

Son regard, plongé dans celui de Zoé, s’illumina soudain.

— Vous pourriez le faire ?

— Quoi ?

— Pendant que je pars apporter ses onguents à madame Jarret, distribuer son courrier à monsieur Blanc, retrouver le chat de mademoiselle Lemaire et tout le reste, vous pourriez rester là et noter dans mon carnet tous les ordres que je n’entends pas ! J’en prendrai connaissance à mon retour et pourrai m’y atteler, tandis que vous prendrez les nouveaux messages pendant mon absence, et ainsi de suite !

Un répondeur. Il lui demandait de remplir la fonction d’un répondeur.

— Vous me sauvez la vie, mademoiselle…Quel est votre prénom, déjà ?

— Zoé, répondit-elle par réflexe. Interloquée, elle le regarda lui coller le calepin et le stylo entre les mains, avant de se diriger vers la porte, dont il parvint cette fois à attraper la poignée. Elle crut avoir la berlue lorsqu’elle vit Timoléon tirer la poignée vers lui, qui sembla se dédoubler en même temps que le panneau de la porte restée close, que le garçon traversa ensuite comme si de rien n’était.

Incapable de bouger pendant plusieurs minutes, Zoé baissa lentement la tête vers le carnet et le crayon, toujours entre ses mains. Soudain, elle les jeta sur le lit, comme par crainte d’être contaminée par une dangereuse maladie, attrapa l’un des accoudoirs de son fauteuil pour s’y hisser avec la force de ses bras, et roula précipitamment en direction de la porte. Une voix s’échappant du tuyau la stoppa. Elle appartenait à une femme et interpellait le prénom de Timoléon avec une douceur dont ne faisaient pas preuve les autres interlocuteurs. Malgré elle, Zoé fit marche arrière et revient au niveau du tube en cuivre.

— Timoléon, ils arrivent ! Tu dois partir maintenant, vite ! Timo, tu m’entends ?

— …Allô ? Risqua craintivement Zoé.

— Timoléon, mon pot de chambre, vite !

Cette voix-ci n’avait rien à voir avec celle qu’elle avait entendu une minute plus tôt. Avec un soupir, Zoé se pencha en avant pour saisir le carnet et le stylo.

— Timoléon n’est pas là, je peux prendre un message ?

Elle ne savait pas pourquoi elle allait le faire, mais elle allait bel et bien le faire.

 

— C’est formidable, grâce à vous j’ai honnoré tous mes ordres, je crois que c’est la première fois que ça arrive ! s’exclama Timoléon en biffant la dernière ligne inscrite dans son carnet.

Zoé bailla. Elle ignorait l’heure qu’il était, mais la lueur que diffusait la lune dans la pièce faisait progressivement place à celle du soleil levant. En dépit de la fatigue et de la tâche fastidieuse et ingrate qu’elle venait d’effectuer, elle éprouvait une satisfaction qu’elle n’avait pas ressenti depuis longtemps.

— Je ne sais pas comment vous remercier, Zoé ! Tenez j’ai une idée, ça vous dirait de visiter la maison ? Je veux dire, telle qu’elle était avant que vous veniez l’habiter. Quelle époque vous plairait ? Allez, levez-vous, vous avez sûrement besoin de vous dégourdir les jambes !

Timoléon lui tendit une main, que Zoé contempla d’un air contrit. Timoléon cligna plusieurs fois des yeux, avant de blêmir. Il venait de comprendre. Ce fauteuil à roues dans lequel était assise Zoé n’était pas qu’un élément du mobilier.

— Je suis confus, je n’avais pas réalisé que…

— Ca ne fait rien. Malheureusement, ça compromet la visite des étages, dit-elle en haussant les épaules.

Timoléon s’étira, puis tourna la tête d’un air songeur.

— Le jour se lève ici, ça veut dire que mon service prendra bientôt fin. Vous êtes la fille d’un maître, ce qui fait de moi votre serviteur. Avez-vous faim ? Soif ? Demandez-moi n’importe quoi.

— C’est gentil, mais il y a déjà bien assez de personnes qui s’évertuent à ce que je ne manque de rien en temps normal. Et puis, ça me gène que tu me vouvoies, ça me donne l’impression d’être une vieille bourge.

— S’il n’y a que ça pour v…te faire plaisir.

Timoléon bailla à son tour.

— Ton lit a l’air confortable, rien à voir avec ma paillasse, dit-il en le contemplant avec envie.

— Oh. Prends-le si tu veux. De toutes façons, je crois que je n’arriverai plus à dormir.

Timoléon fit pivoter son regard du lit vers Zoé, sembla réfléchir un instant puis s’approcha d’elle et passa une main sous ses jambes, l’autre derrière son dos.

— Qu’est-ce que tu fais ?

— Je te recouche, pardi. Ta nuit a été courte, tu as besoin de récupérer.

Il porta Zoé et la déposa dans son lit, remonta drap et couverture sur elle, puis il se détourna et commença à ôter sa redingote.

— Ma paillasse est probablement quelque part dans la pièce, je dois juste la retrouver.

— Est-ce que tu reviendras, la nuit prochaine ?

— Bien sûr, dès que l’un ou l’autre maître requiert ma présence, je suis là.

 

Lorsque Zoé ouvrit les yeux, un grand calme régnait dans la pièce. Manifestement seule, une faible lumière diurne s’échappait par les interstices des volets clos. L’écran lumineux du téléphone affichait 10:24 et ne semblait avoir souffert d’aucune interruption d’électricité.

Évidemment, ce n’était qu’un rêve. Cette histoire de tube de communication lui avait inspiré ce songe nocturne. Elle ne ressentait par ailleurs aucune fatigue, témoignant d’un sommeil profond.

Elle passa la journée dans une humeur encore plus exécrable qu’à l’ordinaire, refusant la promenade que lui proposa son père et ne touchant quasiment pas ses plateaux repas, ce qui contraria manifestement Agnès.

Lorsque le crépuscule s’abattit dans la pièce, Zoé n’alluma ni lumière, ni télévision. A son grand damne, elle ne se sentait pas assez fatiguée pour dormir. Peu après vingt-trois heures, elle se laissa enfin gagner par le sommeil. Une voix extrêmement nasillarde l’en tira. Lorsqu’elle tourna la tête, quelle ne fut pas sa joie et son soulagement d’apercevoir Timoléon, très absorbé dans sa prise de notes, qui faisait état d’une salle d’eau à récurer après le passage des enfants de monsieur et madame Roger.

— Zoé ! S’exclama-t-il lorsqu’il la vit se redresser. Je suis désolé, je ne voulais pas te réveiller.

— Ce n’est pas grave, dit-elle en tendant la main vers le carnet. Donne, je prends le relais.

Il était arrivée à Zoé d’entendre des histoires de rêves se poursuivant d’une nuit à l’autre, mais c’était un cas rare. D’aussi loin qu’elle pouvait s’en souvenir, c’était la première fois que cela lui arrivait à elle.

— Tu es sûre ? Je ne voudrais pas que ça te fatigue.

— Je suis en plein forme.

Timoléon sourit, puis déposa le carnet et le stylo dans sa main, frôlant au passage ses doigts avec les siens. Zoé ne put se l’expliquer, mais ce bref contact provoqua en elle un fourmillement qui la traversa de part en part. Encore sous le choc, elle regarda le garçon traverser la porte comme il l’avait fait la veille et ne retrouva ses esprits que lorsqu’une nouvelle voix, grave et masculine, sortir du tuyau. Elle éclaircit sa propre voix, puis s’approcha pour énoncer le plus clairement possible :

— Bonjour monsieur, Timoléon n’est pas disponible pour l’instant, puis-je prendre un message ?

 

— Encore une journée sacrément remplie, dit Timoléon en se courbant en arrière, faisant silencieusement craquer quelques muscles de son dos. Encore merci Zoé, je ne sais pas comment je faisais sans toi.

Zoé sourit. Elle avait envie de lui dire la même chose, mais se retint. Il s’assit sur le bord du lit.

— Comment…cela t’est-il arrivé ? dit-il en désignant ses jambes d’un mouvement de menton.

Le sourire de Zoé s’évanouit aussitôt.

— Un accident de voiture, il y a quelques mois. Ma mère était au volant. Je m’en suis sortie mieux qu’elle.

— Je suis désolé, dit-il sincèrement. Ca explique ton emménagement ici.

— Oui, je n’avais jamais rencontré mon géniteur avant ça, ma mère et lui s’étant séparés avant ma naissance. Il a refait sa vie de son côté, et lorsqu’il a par hasard appris ce qui s’était passé, il a décidé de me prendre en charge et de me filer la chambre du larbin.

Timoléon pouffa.

— Pas très gratifiant, en effet.

— Et toi ? Comment tu t’es retrouvé, enfin…pourquoi es-tu coincé là depuis des siècles, condamné à perpétuité à te mettre en quatre pour des générations de proprios ?

— Eh bien, commença-t-il en passant une main dans ses cheveux, j’ai comme qui dirait hum…fricoté avec la fille de mon premier maître, alors qu’elle était promise à un marquis. Ce dernier a chargé ses hommes de main de venir me régler mon compte.

Zoé ouvrit la bouche d’horreur. Outre le fait que le fait qu’il se soit fait tuer ici-même soit choquante, l’idée qu’il ait fricoté avec la fille de son maître lui laissa un arrière-goût déplaisant.

— C’est, je suppose, le sort réservé aux valets crapuleux, dit-il en haussant les épaules.

Une pensée égoïste traversa l’esprit de Zoé, qu’elle s’efforça malgré elle de refouler : en dépit de l’horreur de la situation, si ce drame ne s’était pas produit, jamais elle ne l’aurait rencontré. Or cette idée lui déplaisait plus encore que la précédente. Comment l’intervention d’un simple fantôme avait à ce point pu bouleverser sa conviction qu’elle passerait le reste de ses jours seule ? Timoléon était attentionné, mais ne s’apitoyait pas sur son sort et lui avait même trouvé une utilité. Il avait donné un sens à sa vie, ce qui dans sa situation relevait du miracle.

C’est ce qu’elle aurait aimé lui dire, avant que leur silencieux échange ne soit interrompu par une voix.

— Le jour est presque levé, soupira Timoléon, que veut monsieur Renard à une heure aussi tardive ?

Le garçon écouta la requête, puis se redressa.

Je ne sais pas si tu seras encore réveillée à mon retour, auquel cas je te souhaite une bonne nuit.

— A toi aussi.

Timoléon lui sourit, sembla hésiter, puis passa la porte. Zoé porta ses jambes sur le lit, puis resta allongée, les yeux grands ouverts sur le plafond. Assassiné ici-même…condamné à perpétuité à servir. En fin de compte, son sort n’était pas plus enviable que le sien. Si seulement il avait pu fuir avant que ces hommes n’entrent ici, si seulement on avait pu le préven…

Tel un éclair, une voix fluette, remplie de douceur et de panique, revient à la mémoire de Zoé.  “Ils arrivent…Pars maintenant, vite !”

On avait essayé de le prévenir, mais Timoléon n’était pas là pour entendre l’avertissement qu’on lui avait adressé par ce même tuyau. Si seulement il avait su, si seulement il avait entendu…Si seulement ELLE avait été là pour lui transmettre le message !

— Timoléon ! Cria Zoé. Timoléon, tu m’entends ? Reviens immédiatement !

Aucune réponse le lui parvint. Zoé ferma les yeux et se concentra de toutes ses forces.

Lorsqu’elle ouvrit les yeux, Timoléon se trouvait face à elle. Elle cria son prénom de soulagement, mais il ne l’entendit pas. En fait, il ne la voyait pas non plus, en dépit des gestes qu’elle lui adressait. A y regarder plus attentivement, la pièce dans laquelle elle se trouvait n’avait pas grand chose à voir avec celle qu’elle occupait à la fin du XXe siècle, les mur entièrement vides, une simple paillasse tenant lieu de mobilier. Elle se trouvait dans la chambre de Timoléon, et ce qu’elle voyait l’horrifiait : deux hommes au visage masqué s’introduisaient par la porte à pas feutrés, et Timoléon, qui leur tournait le dos, ne les voyait pas. Il allait se faire assassiner devant ses yeux, et impuissante, invisible, elle ne pourrait rien faire pour l’empêcher. Rassemblant toute la force et la foi qu’elle possédait, elle prit une profonde inspiration et hurla, comme jamais encore de sa vie elle n’avait hurlé :

— Timoléon, ils arrivent ! Tu dois partir maintenant, vite ! Timo, tu m’entends ?

Timoléon croisa brièvement son regard, puis se retourna complètement, pour découvrir les deux hommes qui dégainaient déjà leurs épées. Les armes s’abattirent, fendirent l’air et s’entrechoquèrent, tandis que leur cible était parvenue à leur fausser compagnie et s’enfuyait par la porte. Zoé sentit le soulagement faire place à une douleur indescriptible, comme si son corps se déchirait en mille morceaux. Elle comprit : en sauvant la vie de Timoléon, elle lui avait permis de rejoindre la fille de ses pensées. Ils avaient probablement réussi à fuir ensemble, empêchant de fait le mariage du marquis avec sa promise. Or, tous deux étaient ses ancêtres, dont les descendants, elle y compris étaient en train de disparaître, pour la bonne raison qu’ils n’avaient jamais existé.

 

La première chose que vit Zoé en ouvrant les yeux fut le visage mortifié de Timoléon, qui l’appelait sans relâche. L’inquiétude fit place au soulagement lorsqu’il la serra dans ses bras.

— Chère Zoé, tu n’aurais jamais dû faire ça.

Ils se trouvaient tous deux dans leur chambre, qui, dépourvue des meubles, avait tout d’un débarras.

— Je ne comprends pas, je ne suis plus censée exister, alors qu’est-ce que je fais là ?

Timoléon la saisit par les joues.

— Moi non plus je ne suis plus censé exister, puisque je ne me suis jamais fait tuer. Mais dès lors que nous nous souviendrons l’un de l’autre, alors nous continuerons à exister l’un pour l’autre.

Il déposa un baiser sur ses lèvres, puis souleva Zoé dans ses bras. Tous deux passèrent la porte et sortirent de la pièce, cette fois pour toujours.

 

 

 

 

 

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3 thoughts on “Le larbin ancestral, par Camille Ruzé

  1. Une nouvelle très sympa. Et c’est cool d’avoir une personne handicapée comme protagoniste. Et j’aime vraiment beaucoup le titre

  2. Une chambre sur un autre espace temps, belle idée, des personnages atypiques, aussi. Et cette chute, qui est logique et amène plein de questions aussi ! C’est bien fait 🙂

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