La première guerre, par Vincent Dionisio

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[24 heures de la nouvelle 2018 : Toute la nouvelle doit se dérouler dans une seule et même pièce.]

La détermination se lisait dans son visage anguleux. L’heure approchait… Une fois de plus… Il avait une mission et rien ne l’empêcherait de la remplir. Ni les obstacles, ni les interruptions, et certainement pas l’Ennemi.

Les soldats de l’armée américaine montraient leur légendaire discipline en respectant avec précision l’alignement décidé par leur leader. Légèrement en recul, le Général les observait fièrement, lui qui avait donné sa vie pour ce corps aujourd’hui en péril. Il aurait aimé être en première ligne, lui qui fréquentait déjà les champs de bataille avant même la conception de ses soldats. Mais lui aussi avait ses ordres. Il devait rester prudent. Il était trop précieux pour être bêtement perdu.

Face à lui, une grande zone franche s’étirait, finalement interrompue par l’Ennemi. Le Général le connaissait par cœur. Il l’avait combattu tous les jours depuis des semaines, des mois, des années, interminable bataille d’une interminable guerre. A dire vrai, il n’avait jamais connu que ça. Comme si cela avait son seul objectif, son seul véritable but.

L’Ennemi, lui, continuait sa lente mise en place. Tout aussi précisément, il se préparait au combat, à l’inévitable bain de sang. Les soldats américains n’en laissaient rien paraître, mais l’intimidation le disputait à la crainte. L’ennemi avait tué tellement des leurs…

Chaque camp semblait faire preuve d’une certaine impatience, d’une forme de nervosité, mais la vérité était bien plus cruelle : le temps pressait. Et chaque seconde qui passait rendait la perspective du carnage à venir plus insoutenable encore.

Finalement, le signal fut donné. Et l’enfer se déchaîna.

Le Général ordonna à son infanterie de marcher sur l’ennemi. Lui resterait derrière. La raison le lui commandait. Il le savait au fond de lui.

L’armée se mit en branle et, chacun son tour, les soldats avancèrent en direction de cet adversaire éternel. C’était, à eux aussi, leur raison d’être. Rien ne les ferait reculer. Pas même la progression adverse.

Car au loin, au-delà de minuscules vallons et de tranchées presque imperceptibles, l’Ennemi se déchaînait avec une fureur propre à glacer le sang. Les soldats soutinrent leur marche malgré le désordre et la disparité adverses. Le choc était inévitable, imminent. Bientôt, les premières baïonnettes viendraient frapper les défenses adverses. Bientôt, le premier sang serait versé. Bientôt, sous les combattants apparaîtrait un véritable champ de bataille.

La violence de l’impact fut inouïe.

Les premiers soldats tombèrent sous les coups d’un gigantesque dinosaure, lequel subi malgré tout des dégâts qui le poussèrent à prendre du recul. A proximité, un deuxième groupe de fantassins s’attaquait à une entité robotique indéterminée. Mais celle-ci était beaucoup trop dégradée par les précédentes batailles pour opposer une résistance quelconque et, bientôt, elle ploya sous le nombre. Le gros des forces américaines s’acharnait à terrasser un monstre tentaculaire à la fourrure épaisse, mais pour chaque coup reçu, la bête emportait deux de ses adversaires.

Le premier assaut fut marqué par une violence non retenue de part et d’autre. L’Ennemi fit donner sa flotte de véhicules roulants afin de tenir les meilleurs éléments américains en respect. Cela causa des dommages irréversibles dans les rangs, si bien que certains soldats superficiellement blessés ne prirent même plus la peine de se relever.

Le Général observait les hostilités. Il avait déjà vu pareil spectacle. Un nombre incalculable de fois. Et à chaque fois, tel Sisyphe, il était condamné à devoir y assister à nouveau, impuissant. Il aurait eu le pouvoir d’intervenir de manière décisive dans la bataille, mais qu’adviendrait-il s’il venait à être touché ? Les conséquences seraient dramatiques. Non, c’était inconcevable. Il était trop précieux, trop rare, trop important. Lui devait demeurer immobile, énoncer sa stratégie et voir, la mort dans l’âme, son armée se faire une fois de plus décimer par la puissance adverse.

Malgré la supériorité incontestable de certains éléments ennemis, les américains tenaient fermement le terrain et refusaient catégoriquement de céder. Les positions se figeaient, mais combien de temps encore les troupes du Général pourraient-elle tenir ?

C’est alors qu’un immense impact retentit depuis le cœur de la bataille. Au milieu des corps renversés, des morceaux arrachés, des dégâts incalculables, l’arme la plus puissante de l’ennemi fit son apparition. Le Général n’en crut pas ses yeux. L’ennemi n’en faisait usage que lors des situations désespérées. Son armée était-elle en train de prendre le dessus ? Ou le temps pressait-il de manière alarmante ? Cela importait peu, la réponse appropriée menait toujours à la même conclusion : ses soldats ne pourraient pas vaincre cet adversaire-là. Seul lui le pouvait…

Le temps d’une hésitation coupable, il vit sa Némésis ravager les rangs de son armée, avec une cruauté et une facilité déconcertantes. Le spectacle était insoutenable, il devait intervenir.

C’est ainsi que, pour la première fois depuis l’âge oublié des premières batailles, le Général quitta sa position reculée et vint se présenter face à son ennemi intime. Celui que lui seul pouvait défaire. Et le seul qui pouvait le défaire. L’éternel duel s’entama alors, sous les yeux admiratifs autant que craintifs des frères d’armes de chacun.

Goldorak contre Optimus Prime.

Le reste fut un déluge de fracas et de fureur, dans un féroce combat qui se déroula parfois loin au-dessus du sol. Aucun des deux protagonistes ne retint ses coups, promettant des séquelles irréversibles et des conséquences qu’il faudrait bien assumer. Aux coups de casque de l’un répondait les lasers de l’autre. Et chaque fois avec un peu plus de violence. Autour de ce duel, les forces se figèrent comme dans un tableau, chacun ne se faisant aucune illusion sur la possibilité d’avoir un rôle à jouer dans un affrontement si légendaire.

Soudain, les combattants stoppèrent leurs hostilités, surpris par un bruit venu du lointain, accompagné d’une bourrasque qui renversa les plus faibles.

Le temps était écoulé.

« Sophie, qu’est-ce que tu fais ? Oh non, tu as abîmé Goldorak ! Et Optimus Prime aussi ! Qu’est-ce qu’on avait dit, Sophie ? Ah non, je suis pas content !

– Mais c’est les plus forts, papa ! Ca sert à rien qu’ils regardent. Ils faut qu’ils se battent. Tous les autres se battent, pourquoi pas eux ?

– Ca suffit, je t’avais dit de faire attention et, une fois de plus, de ne m’as pas écouté. Allez, vas te laver les mains, on va passer à table. »

Abandonnés par toute velléité belliqueuse, les combattants demeurèrent immobiles, avec pour seule compagnie les corps de leurs camarades tombés au combat et le souvenir de la barbarie de leur affrontement.

Avant de profiter d’un repos bien mérité, le Général jeta un dernier regard à l’Ennemi. C’en était fini pour aujourd’hui. Mais toujours il gardait à l’esprit que la guerre n’était pas finie. Une nouvelle bataille l’attendait demain.

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2 thoughts on “La première guerre, par Vincent Dionisio

  1. Stratégies guerrières, éternels combats ou l’enfance construit encore et encore son esprit.
    Merci du partage.

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