La porte d’Ivoire, par Virginie Buisson-Delandre

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[24 heures de la nouvelle 2018 : Toute la nouvelle doit se dérouler dans une seule et même pièce.]

« C’est le moment, il faut y aller ! »

La voix désincarnée résonna, venant de nulle part, partout à la fois.

Personne ne bougea. Mais cela n’allait pas durer, comme lors des appels précédents. Tout le monde s’épiait en catimini, se demandait qui serait le prochain.

Pas moi.

Je lançai un coup d’oeil discret, mais chargé d’inquiétude à ma compagne. Elle faisait semblant de ne pas me voir. Pourtant, mon regard la brûlait. J’avais peur. J’avais besoin de savoir. Impassible, elle s’abimait dans la contemplation de ses pieds nus, encore trempés. Son visage blême m’évitait. Elle cachait ses yeux délavés derrière des mèches humides. Manifestement, ma présence l’incommodait.

Ou alors, elle l’indifférait complètement. Je cherchais un contact visuel qui pourrait me permettre de mieux saisir la situation. Elle en savait plus que moi, c’était certain. Elle se souvenait mais n’osait pas affronter mon regard.

Pour ma part, l’amnésie accomplissait son œuvre. Blackout total. Je ne concevais pas le moindre commencement d’idée de l’endroit dans lequel nous nous trouvions. Nous n’étions pas seuls, Hélène et moi. Exceptée sa présence, tout demeurait inconnu.

 

« C’est le moment, il faut y aller ! »

 

De l’immense cercle de chaises spartiates dont les extrémités disparaissaient dans la pénombre, une voix fluette s’éleva. Toutes les autres respirations se suspendirent. Je ne pouvais pas distinguer nettement aucun visage, mais j’étais certain que des centaines de traits se tendirent.

La litanie allait recommencer. Et la souffrance se déchaîner.

La voix poursuivit sa longue récitation incohérente.

De manière inattendue, des murmures et des gémissements accompagnèrent le monologue. Il s’agissait cette fois d’un groupe entier. Tous se mirent à parler, hurler, geindre et vociférer en même temps. Le fracas atroce faillit me déchirer les tympans. Et puis, une voix ferme et posée domina toutes les autres. Le ton de tragédienne, dont les accents, d’abord hésitants, s’affermirent au fur et à mesure du récit, se dilua dans les méandres nauséabonds des aveux.

 

Je ne pouvais plus me retenir de gémir, de grincer des dents et de frissonner. Je l’entendais respirer fort, dans la nuit noire. Les rideaux occultants ne permettaient même pas de distinguer la silhouette qui s’approchait. Et pourtant, j’entendais distinctement le souffle rauque et saccadé qui s’approchait, les mains avides me cherchant à travers la double épaisseur des draps et de la couverture. Et moi, je me pelotonnais, tentais de lui échapper, le cœur battant à tout rompre. Mes larmes silencieuses mouillaient mon oreiller qui ne tarderait pas à étouffer mes cris pendant qu’il me ferait atrocement souffrir, comme tous les soirs, après s’être dévêtu et allongé sur moi.

Et dans la pièce d’à côté, cette femme muette et aveugle ne lèverait pas le petit doigt pour me porter secours.

Je ressentis physiquement leurs douleurs endurées par la petite.

 

Les remords de sa mère me suffoquèrent.

Tout comme ceux des autres personnes qui se dressèrent en même temps qu’elle pour se diriger vers une porte qui venait de se découper dans la paroi lisse de verre. Au travers de notre prison, seul un ciel sombre piqueté d’étoiles nous enveloppait. Aucun éclairage supplémentaire n’apparut et pourtant, je pus nettement observer les individus hagards se déplaçant en file indienne. Tous exhibaient des cavités sanguinolentes à la place des yeux dégoulinants sur leurs joues creuses et décharnées. Des traînées de sang noirâtre traçaient de longs sillons sombres de chaque côté de leurs visages, à partir des oreilles et de leurs bouches. Aveugles, muets et sourds, ils se dirigeaient sans aucune hésitation vers une sortie que personne ne leur avait indiquée. Au-dehors, j’aperçus deux énormes piliers d’acier massif qui semblèrent les engloutir. Leur départ me soulagea. La douleur reflua instantanément, ainsi que la sensation d’étouffer en avalant ma langue venant d’être coupée.

Soudain, un homme se leva en hurlant vers l’ouverture qui commençait à se refermer, saignant abondamment à l’entrejambe et tenant à la main son sexe tuméfié qui avait été tranché net.

Au bord de l’évanouissement, je dus me résoudre à partager ses souffrances, m’égosillant comme un damné. Des cris féminins se mêlèrent aux voix plus graves.

La porte disparut.

 

Épuisé par cette démonstration d’horreur aussi brève qu’intense, je fermai enfin les yeux, non sans avoir lancé un regard horrifié à Hélène qui paraissait aussi effarée que moi.

Il restait encore de très nombreux sièges occupés.

Allions-nous souffrir d’une manière aussi cruelle à chaque départ ?

Les premiers appels ne nous avaient pas meurtris à ce point. Au contraire, chaque départ nous avait plongés dans un état de félicité difficile à décrire et les heureux élus s’avançaient, nimbés d’une douce lumière, un sourire aux lèvres, vers une issue au bout de laquelle se découpait la forme massive d’un temple antique, manifestement en marbre peint de couleurs vives et au fronton orné d’or, semblable aux palais romains ou des temples grecs, comme sur l’Acropole, du temps de leur splendeur.

La porte, opposée à celle qui venait d’engloutir la pitoyable troupe de mutilés, réapparut, dessinant une élégante ouverture dans l’opaque paroi de verre.

Une frêle silhouette se leva alors en silence. Une toute jeune femme déambula majestueusement. Son image se brouilla, comme une télévision cathodique de l’époque des ondes hertziennes. À la place de la jeune fille, une enfant, d’à peine trois ou quatre ans, disparut derrière le palais aperçu.

Un sentiment de bien-être et de bonheur ineffable emplit mon être tout entier.

Cette douche écossaise émotionnelle me laissa vidé.  Le visage d’Hélène affichait la même résignation. Elle paraissait même un peu plus affectée que moi. Je me rendis compte qu’il m’était impossible de voir nettement les autres personnes présentes dans ce cercle infernal. Seuls  Hélène et moi pouvions nous observer.

Notre histoire commune le permettait, je le ressentais au plus profond de moi.

 

L’eau. L’eau constituait la clé. Je le savais. Des flashes traversèrent mes paupières douloureuses d’avoir trop pleuré. Plus aucune sonorité ne pouvait sortir de ma gorge déchirée d’avoir trop crié de douleur. Une sensation d’oppression me figea sur ma chaise. Immobile, je me sentis condamné à revire sans fin ce que je tentais d’occulter. De l’eau. Trop d’eau. Un corps fluet qui se laisse cueillir mollement. Des tourbillons tourmentés. Un courant trop fort, qui balaie tout, volonté et force. Deux corps emportés. La surface, trop éloignée. Le soleil inondant cette surface désirée et inaccessible.

Et puis la nuit.

Le sombre et morne courant d’un cours d’eau souterrain.

 

« C’est le moment, il faut y aller ! »

 

Comme si une force invisible m’avait contraint à ouvrir les yeux, je me mis à fixer d’un œil éteint une silhouette recroquevillée, tassée sur elle-même. Normalement, je n’aurais pas dû voir avec autant de netteté le visage crayeux de l’homme qui se mit à rouler des yeux fous et à frissonner. Son discours incohérent mentionnait des embuscades, des mines, des raids aériens, des enfants-kamikazes. Un autre homme hurla qu’il ne resterait pas un instant supplémentaire dans cette tranchée, à attendre d’être gazé. Avec hargne, un jeune homme maudit les rizières et le napalm. Leurs voix furent rejointes par celles de centaines d’individus qui portaient tous, je le remarquais à présent, des tenues militaires de différentes époques. Poilus de la Grande Guerre, des soldats de la guerre d’Indochine, du Viêt Nam, de la Seconde Guerre Mondiale ; des uniformes prussiens alternaient avec le bleu horizon. Ils partageaient l’horreur des combats. Et une souffrance hors du commun.  Je partageai à mon tour, comme l’ensemble des personnes présentes dans la cage de verre, qui se tordait comme des vers que l’on vient de hacher, la souffrance inhumaine d’une mort violente : asphyxie au gaz moutarde, brûlure au napalm, égorgement, balle en pleine tête ou coup de baïonnette dans le cœur. J’eus le triste privilège de vivre mille fois mille morts atroces, parfois au terme de tortures impossible même à imaginer tant le raffinement de la cruauté humaine ne se peut concevoir.

Le cercle s’allégea de plusieurs centaines d’hommes titubant, rampant, claudiquant, gémissant, râlant, se soutenant mutuellement pour gagner le champ des soldats morts au combat en espérant des jours meilleurs. Je fus obligé de détourner le regard, n’en pouvant plus de distinguer toute cette chair boursoufflée, suintante, saignante ; ces membres arrachés, ces visages pulvérisés, ces monstrueux produits de l’incommensurable violence humaine, pitoyables pantins sacrifiés sur l’autel inutile et pathétique des guerres.

 

Mon regard se porta à nouveau sur celle qui fut jadis ma compagne.

Et à nouveau, l’eau m’entoura et me réduisit à néant. Ce courant souterrain. Des milliers de corps qui en émergent. La longue attente qui s’ensuit. Je n’ai rien pu faire. J’ai eu beau essayer. Pourquoi ? Qu’est-ce qui avait bien pu la rendre si malheureuse ? Désespérée à ce point ?

Des milliers de visages inexpressifs. Des milliers de mains tendues. La traversée sans fin de la rivière noire, la longue déambulation dans les marais putrides, les crocs cruels déchirant les chairs tendres, les cris perçants, les têtes grimaçantes qu’il avait fallu frôler, les vagissements des mort-nés , les suppliques sans fin des innocents condamnés à mort, les aiguillons douloureux des queues bifides, les mâchoires rougies de sang vermeil, les membranes hideuses des milliers de créatures monstrueuses cherchant à happer nos corps meurtris…

Et puis, le cercle.

 

« C’est le moment, il faut y aller ! »

 

Sans un regard dans ma direction, Hélène se mit à gémir, à suffoquer, à se tordre de douleur. Ses yeux glauques de noyée se tournèrent vers une surface liquide et lumineuse impossible à atteindre. Je tentai de lui porter secours. En vain. Je restai scellé à ma chaise. Mon sang bouillonnait. Mon impuissance m’épuisait. Je n’avais pas réussi à la remonter à l’air libre. J’avais sombré avec elle. J’entendais à peine les plaintes des autres candidats à l’autodestruction. Certains bavaient, se vidaient de leur sang, les veines tranchées, la tête réduite en bouillie saignante, le cou violacé, les chairs brûlées. Et puis, la hideuse procession se forma. Les suicidés se rendaient docilement vers l’endroit qui leur avait été assigné. Une porte s’ouvrit à nouveau dans la surface lisse. Des pleurs déchirants retentirent. Ils disparurent.

Me laissant brisé par les couleurs physiques et psychologiques.

Le cercle s’était clairsemé.

Je me demandais ce qui nous attendait. Ce qui m’attendait. Je tremblais et sanglotais comme les nouveau-nés entendus en arrivant ici. Impuissant, je ne pouvais qu’attendre. Et subir.

Hélène s’en était allée. La suite n’avait plus aucune importance.

La suite.

« C’est le moment, il faut y aller ! »

 

Non !

Pas moi.

Et pourtant…

 

Je me lève. Aucune sensation. Je marche. Un brouillard anesthésiant m’enveloppe en douceur. Au-delà de la porte, mon chemin continue, en aveugle. Un noir plus dense que la nuit elle-même s’est abattu. Je marche sur un sol doux, agréable. Des senteurs printanières chatouillent mes narines, des parfums enivrants m’accompagnent. Soudain, mes pieds quittent la terre ferme. Je m’enfonce.

Je vois la lumière. Intuitivement, je sais que je dois me diriger vers elle. J’ai l’impression de flotter.

Encore l’eau. Toujours l’eau.

Je me sens bien.

J’avance, confiant, vers la source lumineuse qui me paraît infiniment désirable. Il me semble que je glisse.

J’avance. Je flotte. Je me plonge dans une eau tiède, agréable. L’oubli.

Plus rien.

 

Sauf la voix qui se rapproche.

 

« C’est le moment, il faut y aller ! Poussez, madame ! Allez ! Poussez ! Le voilà qui arrive ! Votre bébé ! »

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3 thoughts on “La porte d’Ivoire, par Virginie Buisson-Delandre

  1. Très intéressant, beaucoup de très bonnes idées, une violence terrible tout en restant acceptablement lisible (pour moi qui ai du mal avec l’horreur). Je n’ai pas compris la chute cependant 🙁

    • Bonsoir Alice ! Merci pour ta lecture…surtout si tu n’aimes pas l’horreur. 🙂
      La chute est une naissance, la porte d’Ivoire est celle de la réincarnation dans la conception de l’Enfer du monde antique.
      Je n’ai pas encore eu le temps de lire les autres nouvelles, j’ai trop de travail en retard cette semaine mais dès que je peux, je me jette sur les textes.

  2. Le grand cycle, celui que certains redoutent autant que d’autres l’espèrent.
    La rédemption aussi, peut-être, pour qui saura reconnaître les erreurs, errances, l’absolu.
    Merci pour ce partage d’une vision.
    Un espoir peut-être ?

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