La Dernière Expérience, par Mellyna

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Contrainte 2018 : toute la nouvelle doit se passer dans une seule et même pièce

 

L’espace de confinement du laboratoire, un cube massif, virtuellement indestructible et hermétique, siégeait au centre de la pièce. Chercheurs et chercheuses s’affairaient autour, à leurs postes, leurs instruments, leurs écrans. Depuis presque six heures, l’équipe de scientifiques ne connaissait aucun répit, répétant encore et encore l’expérience révolutionnaire. Une expérience sensible. Top secrète. Confinée dans le laboratoire sans aucun contact avec l’extérieur.

Six heures qu’un pont dimensionnel se formait à chaque tentative, tenait toujours plus longtemps, enhardissant la ruche de scientifiques que le succès rendait presque euphorique. Une première mondiale.

Axel avait pris une pause, assis contre son poste. Par une des vitres renforcées, il regardait ce pont minuscule et étrange. Ce trou qui flottait au centre. L’intérieur était sombre, indescriptible. S’il y avait un autre côté vers lequel menait ce pont, rien n’était visible. Comme un trou dans un mur épais. Cela le rendait un peu mal à l’aise. Selon leurs estimations, le trou devait mener aux antipodes de la planète, quelque part dans le pôle sud.

Un nouveau succès éclatant pour l’équipe. Leur tout premier pont, l’année passée, n’avait pas excédé le centimètre carré et tenu une seconde. Ce nouveau pont était plus grand, de quoi faire passer un rat. Axel sentit son cœur battre plus vite. Dès que le gouvernement l’autoriserait, toutes ces données feraient un magnifique article dans la plus prestigieuse revue de science. A eux les inépuisables subventions, les brevets, le monopole… L’avenir du transport instantané !

Dans le cube, le pont se rétrécit et disparut aussitôt.

« Parfait ! Excellent travail, tout le monde ! »

La chef d’équipe attira l’attention de tout le monde, sa voix perçant à travers le brouhaha fiévreux. Le claquement de ses mains les ramena à la réalité.

« Labmeeting express dans un quart d’heure, prenez tous une pause ! »

Axel s’étira longuement, la tension de la journée avait noué ses épaules. Il essayait d’assimiler ce qui s’était passé, de laisser de côté l’euphorie et les centaines de pensées folles qui traversaient son esprit. Ils avaient réussi, bon sang ! Ils étaient les premiers !

La fièvre collective s’était effacée, comme un ballon dégonflé, laissant une dizaine de scientifiques avachis sur leurs chaises. Joie, satisfaction et fierté, tous étaient bien trop fatigués pour exprimer bruyamment leurs sentiments. Axel retourna à son écran, et commença le transfert des données sur les disques de sauvegardes. Il rêvait un peu debout, il pensait déjà au titre accrocheur du manuscrit qu’ils soumettraient.

Le laboratoire était verrouillé de l’extérieur, expérience sensible et dangereuse obligeait. Tous attendaient le feu vert du centre pour sortir et reprendre leur vie. La réunion d’équipe fut brève mais efficace. On apprécia le temps record d’ouverture du pont. On nota cependant un problème.

Axel haussa un sourcil en voyant les graphiques affichés sur les écrans. Chaque formation du pont consommait une quantité astronomique d’énergie. Plus longtemps il restait ouvert, et forcément plus il était gourmand. Leur record était de quinze secondes à peine.

« On a arrêté juste à temps l’expérience. Encore un peu et on faisait sauter les plombs du centre. »

A ce stade, Axel s’en moquait un peu, trop fatigué. Il était heureux et voulait dormir. Ils auraient tous le temps d’y penser. L’expérience ne serait pas reproduite avant plusieurs semaines. La réunion terminée, Axel retourna à ses sauvegardes et enferma les disques dans un coffre.

Brusquement, le laboratoire fut plongé dans l’obscurité totale. Il y eut des cris et des halètements de surprise.

« Bon. On a fait sauter les plombs finalement, » lança quelqu’un à sa droite.

Une vague de rires fatigués suivit la remarque. Axel souriait, en attendant que le générateur de secours se mette en marche. Le courant retint peu après, une lumière jaune et faible baignait désormais la salle. Axel mit le coffre dans un de ses placards. A côté de la porte du laboratoire, la chef tentait d’établir une communication avec le reste du centre, en vain. Axel entendit alors un sifflement. Un chuintement. Non, plutôt comme un souffle, un murmure. Léger. Juste assez pour être entendu. Pas assez pour être localisé. De son côté la chef d’équipe avait croisé les bras et fronçait les sourcils.

« Normalement, la coupure de courant n’affecte pas les communications, marmonna-t-elle.

– Hey… j’ai pas de réseau ! Vous en avez ? »

Tout le monde attrapa son ordinateur portable et constata la coupure au réseau du centre, la seule voie de contact autorisée pendant leur propre confinement. Quelque chose brouillait la connexion.

Le sifflement devint un plus fort, gênant à présent Axel. Il chercha du regard l’appareil qui pouvait émettre ce son. A part la lumière, rien ne fonctionnait.

« HEY !! Il y a quelqu’un ?! » cria leur chef en tambourinant violemment sur la porte.

Le panneau était épais et solide, la scientifique se faisait vraisemblablement mal à chaque coup. Elle cessa de frapper et attendit une réponse, l’oreille collée à la porte. Elle fit taire les quelques discussions. Axel entendait toujours ce sifflement qu’il percevait plus distinctement avec les secondes. Il voulut demander si quelqu’un d’autre entendait comme lui, mais leur chef l’intima au silence, yeux plissés, concentrée. Son visage s’anima soudain, elle colla son visage au hublot de la porte. Quelqu’un avait répondu.

Axel entendait cette fois précisément le bruit. Un crépitement. Pas un crépitement de feu de cheminée, ou d’huile bouillante. Un crépitement électrisé. Comme une bouffée de petits éclairs. Instinctivement il se tourna vers le cube.

Un trou s’était déjà formé, comme les dizaines d’autres qu’ils avaient activés. Il s’agrandissait, il faisait déjà le double de la taille maximale. Ce n’était pas un trou. C’était comme une déchirure, une blessure béante et aux bords irréguliers et grossiers dans l’air, dans le tissu de la réalité. Il n’était pas sombre ou vide, il était électrique et laisser voir un tumulte, un chaos indescriptible à l’intérieur

On jura. Axel voyait que tout le monde assistait au phénomène, disséminés autour de la zone de confinement.

« Impossible, » souffla-t-on.

Des éclats de voix s’élevaient dans la salle, partagés entre la panique et l’incrédulité complète. Le trou emplit très vite la totalité de l’espace de confinement, et cessa alors de s’étendre. Alors qu’autour de lui, les scientifiques tentaient de rallumer les appareils, Axel était figé d’horreur. Il fallait une quantité d’énergie qui n’existait pas encore, pour alimenter un pont de cette taille. C’était leur but final, et le facteur limitant de leur projet, mais ils y avaient pensé. Ils n’avaient pas cette énergie. Le pont ne venait pas d’ici.

Axel réalisa. Le pont ne venait pas du laboratoire. Il venait d’ailleurs. Il puisait son énergie depuis l’autre côté. Quel qu’il fut. Quelqu’un ou quelque chose créait ce pont gigantesque. La pièce était à présent secouée de violents tremblements, jetant à terre des objets mal placés. Le séisme s’intensifiait. L’équipe était à genoux à terre, incapable de rester debout. Un flash aveugla tout le monde.

Quand il retrouva un semblant de vision, Axel regarda de nouveau le cube. Le pont avait disparu. Une forme avait pris sa place. Humaine. Grande. Le pont avait réussi, quelqu’un l’avait traversé. Axel fut choqué par les traits exacerbés et effrayants mais pourtant bien humains de l’intrus.

Les murs indestructibles du cube se fissurèrent. Le cube explosa.

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5 thoughts on “La Dernière Expérience, par Mellyna

  1. C’est une histoire finalement assez classique, mais racontée de façon très fluide et très agréable. Félicitations !

    • Merci d’avoir lu ! Je suis bien contente que ta lecture a été agréable. Pour ma première nouvelle officielle, je te raconte pas la pression ^^

  2. Oh, gosh. C’était flippant. J’aime beaucoup l’idée, surtout avec les dernières lignes qui sont superbes o/ Mais ce que j’ai préféré dedans, c’était comment tu décris les émotions de la scientifique et l’ambiance. Bon, après, étant moi même crevée, je me suis identifiée puissance mille. Mais j’ai trouvé de nombreux moments réalistes (comme la blague sur le fait qu’il y ait plus d’électricité qui déclenche les rires nerveux).
    Et pour la dimension fantastique… Même si en soit ce n’est pas des plus originales, ca marche du tonnerre o/ Et ca fait peur QWQ J’ai fini ta nouvelle en apnée.
    Je m’attendais pas à ressentir ça. Te lire était vraiment cool. Bravo pour ta nouvelle 😀

    • Oh merci pour tous ces détails sur ton ressenti, qui me rassurent beaucoup je dois avouer ! J’espère qu’après ces 24h tu as pris du repos ^__~ ça a été éreintant

      Désolée de t’avoir coupé le souffle ^^ » tu n’es pas la première qui me le dit en me lisant, je songe donc très sérieusement à investir dans un masque à oxygène~

  3. Au départ j’ai oscillé entre un accélérateur de particules et la création d’un trou noir, jusqu’à l’idée de traverser la planète. Sans grèves (sifflote…)
    Une belle montée en tension, fluide, à laquelle on se fait prendre.
    Une nouvelle version de la rencontre du 3ième type ?
    Une suite peut-être ?
    😀

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