La chute des héros, par James Hamlet

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[24 heures de la nouvelle 2018 : Toute la nouvelle doit se dérouler dans une seule et même pièce.]

Le théâtre Harvey Worthington, nommé d’après le grand héro de la guerre civile, était un lieu important du pensionnat. Il n’était pas bien grand par rapport à un gymnase ou encore à un bâtiment de cours mais il en imposait par sa décoration. Taillé dans de la pierre, décoré de gargouilles et de diverses scènes à en faire pâlir une église, il donnait l’impression d’être tout sauf un théâtre. Sa porte était toujours fermée à clef que conservait la concierge. De temps à autre, on l’ouvrait. Pour les discours de début d’année ou la remise de diplôme de la fin, pour les occasions spéciales ou encore…

— J’ai les clefs !

… pour les pièces organisés par le club théâtre. Ce dernier avait longtemps été à l’abandon et n’avait dû sa résurrection que grâce à un élève de quatrième année qui avait fini par obtenir gain de cause. Al était un métis de petite taille, qui abordait le plus souvent un air blasé. Ou du moins tentait-il de s’en persuader car, si l’on enlevait ses sarcasmes incessants, il souriait très fréquemment et il lui arrivait de laisser exploser sa joie, comme dans la présente situation. Il pénétra bien vite dans la bâtisse, suivi de son ombre. L’appellation sus-nommé pouvait aussi bien faire référence au phénomène physique dû à la lumière qu’à la personne qui ne le lâchait généralement pas d’une semaine tant ils étaient si bon amis. Moran était élève dans la même classe qu’Al et partageait ses traits mi-nacréen, mi-pidginienne. A ses propres talons se tenait Meredith qui lui ressemblait traits pour traits et pour cause de gémellité.

L’endroit était un peu poussiéreux mais la petite bande avait définitivement vu pire dans le cadre du collège. Aussi, ce qui pouvait paraître comme un misérable hameau aux yeux de certains leur apparaissait comme un château. Émerveillement était un terme faible pour décrire leur réaction. Ainsi, Moran courra pour sauter directement sur la scène, dans un geste théâtrale, faisant au passage voler ses cheveux et la poussière.

— C’est parfait !

Meredith au contraire ne disait rien. Et pour cause, Meredith ne parlait pas beaucoup, signait d’avantage et utilisait une tablette quand les cuillères lui manquaient. Ce fut donc Al qui reprit la parole :

— Nous avons la permission d’occuper les lieux si nous les dépoussiérons un peu et si le spectacle a lieu dans deux mois maximum.

— Tant mieux ! Deux mois ne sera pas de trop. Il faudrait commencer directement les préparatifs et recruter les acteurs.

Un feu brûlant s’allumait dans ses yeux. Virevoltant comme un joyeux cabri sur une montagne, ses pas l’entraînait dans tous les recoins de la scène. Au niveau des fauteuils, l’être taciturne observait son double tandis que leur ami se préoccupait d’avantage de l’arrière scène.

— Avant tout cela, soupira-t-il, il faut déjà retaper cet endroit. Je n’arrive pas à croire qu’on ait été ici il y a à peine cinq mois.

— Oui, les agents de ménages sont de vrais magiciens parfois.

Des gradins retentirent des clappements de mains secs, attirant leur attention, suivit d’une danse de de gestes signifiant :

« Et qu’allons nous jouer ? »

— Excellente question Mer’ ! Eh bien c’était à moi de choisir et j’ai décidé que nous allions monter Starmania.

Le gardien des clés eut une grimace.

— Ca va ? T’avais rien de plus compliqué en stock ? Starmania, gosh. Et quelle version que je me marre un peu ?

— Un mixte entre la première et la seconde. On ne peut pas monter celle de 79 car elle est trop longue, trop fouillie, trop de personnage… Mais certaines chansons sont mieux et ils ont arrondis certains personnages dans la 89. De toute manière, je m’en occupe et je te montre le résultat après.

— Ça marche, répondit-il toujours en grimaçant. Meredith, tu veux avoir un rôle sur scène ou en coulisse ?

« Sur scène »

— Vraiment ? Ca va aller ?

Hochement affirmatif qui fut accueilli par un cri de joie.

— Génial ! Et moi aussi j’en serais ! Je jouerais le rôle de S adia.

— Oula, du calme. On n’a même pas encore passé les auditions.

— A quoi cela sert d’être membre du fondateur du groupe si on doit quand même passer les auditions ? protesta Moran ce qui fit soupirer son ami.

— Bien, bien, comme tu veux. Moi en tout cas, je reste en coulisse. Je m’occupe de la mise en scène. Mele et Haunani m’ont proposé leur aide pour le costumes. Et on a Sunshine à la lumière. Plus qu’à trouver quelqu’un pour la musique.

Un grand sourire s’étalait sur les lèvres de Moran.

— Tu sais quoi Al ? Je le sens bien. On va totalement y arriver. A partir de maintenant, on est à J-60.

J-57

Trois jours plus tard, le théâtre ressemblait d’avantage à quelque chose. Le script avec l’ordre et le texte des différentes chanson était fini et avait reçu son feu vert. Les demoiselles aux costumes, de merveilleuses jeunes filles pigidiennes, commençaient à réfléchir aux designs. Sunshine, une métisse, s’était familiarisé avec les différents projecteurs. Il ne leur manquait plus qu’un régisseur son.

— Tu sais, avait sorti Moran en rigolant, tu devrais trouver un nacrée parce que sinon on va nous accuser de communautarisme.

— Oh non pitié. Ne leur donne pas de mauvaises idées.

Les demoiselles en avaient pouffé de rire sous cape.

— Mais non, je plaisante Al ! On va quand même pas en prendre un. T’imagines s’il est en plus enfant de résistant, il nous prendrait la tête avec cela.

— Moran, commença-t-il d’un ton excédé. Arrête ca tout de suite.

— Comment ça, je n’ai pas le droit de faire cela ? ironisa une voix de faussette. Mon père n’a pas fait la guerre pour qu’on me traite ainsi. C’est un scandaaaaale.

— Moran !

Mais son imitation faisait bien rire les autres. Même Meredith ricanait dans son coin.

— Parfois j’en peux plus de toi, grogna Al.

— Moooh, mais tu sais bien que je ne suis pas sérieux. Regarde, toi t’es descendants de quatre résistants et je t’aime bien.

Al eut un petit rire. Ses deux parents et deux de ses grands parents avaient lutés contre la dictature mise en place, aux côtés du grand Harvey Worthington. Ils avaient combattus pour la libertés, pour l’égalité des droits, contre les persécutions. Cela donnait à l’adolescent un certain prestige aux yeux des autres, même s’il en parlait rarement, comme si la justice sociale coulait dans ses veines.

— Ouais mais arrête ça quand même. On n’a vraiment pas besoin d’ennuis là. Et si quelqu’un qui ne te connaissais pas t’entendait, il pourrait croire que tu crois vraiment ce que tu me dis.

Moran fit la grimace mais ne continua pas son numéro, retournant à ses occupations.

— Bon, fit le metteur en scène. On va pouvoir lancer les auditions dans cinq jours. J’aurais bien dit sept pour être sûr que tout le monde les voit mais on court un peu contre le temps. Meredith, si tu pouvais te décider sur qui jouer, ce serait cool.

J-54

« J’ai écouté les chansons » signèrent de petites mains.

— Toutes ? s’enquirent sa moitié.

« Non, seulement celles de l’album. »

— C’est pas vraiment suffisant t’sais.

Haussement d’épaules.

« J’aime bien les adieux d’un sex symbol.  »

— C’est la chanson d’introduction de Stella Spotlight, au tout début de l’acte deux.

— Ca pourrait être une bonne idée pour Moran, fit Al d’un ton songeur. Ca reste un personnage important mais avec moins de texte que d’autres.

— Ouais mais elle est très cynique, très sarcastique. Ca ira pour toi ?

Hochement de tête affirmatif en guise de réponse.

« Mais j’ai pas bien compris l’histoire. »

— Normal, t’as vu que l’album.

Moran sauta sur ses pieds puis sur la scène d’un air théâtrale.

— Permets moi de t’expliquer. C’est la critique du star système, du rêve occidental dans toute sa splendeur !

Les costumières qui étaient occupées plus loin se rapprochèrent pour écouter tandis que Al secouait la tête d’un air désespéré.

— Nous sommes dans la capitale du monde occidentale. Deux camps aux idéologies radicalement opposés existent. D’un côté, il y a les adultes, les vieux, dans la parfaite incarnation de Zero Janvier, un milliardaire entrepreneur qui est parti de rien. Lui, il y croit à ce rêve occidental, pire ! Il en est la parfaite illustration. Il est raciste, mégalomane, tout ce que tu veux. Et il compte se présenter aux élections.  Et de l’autre, tu as les jeunes, qui n’y croient plus, qui savent que c’est de la merde et rejette en masse le système. Ils veulent tout, tout de suite, maintenant. Ils veulent la gloire, la reconnaissance, l’anarchie. C’est un groupe terroriste que l’on nomme les étoiles noirs.

Moran faisait des grands gestes, marchait, bougeait, occupait tout son territoire comme si la place lui manquait. Ce qui n’était absolument pas le cas. Meredith, depuis les gradins, l’écoutait avec attention tandis que Al riait sous cape de son sens de la théâtralisation.

— Et autour d’eux gravitent, oui car tu vas en souper des jeux de mots avec étoiles, tout un tas de personnages se rapprochant plus ou moins de ces groupes. Un musicien gay rêvant de célébrité, une vieille star sur le déclin, une serveuse automate….

Ses doigts énuméraient les multiples acteurs de la pièce tandis que ses pieds effectuaient des vas et viens.

— Le tout étant réuni par starmania, une émission présenté par Cristal, qui est l’apogée de ce star système, promettant le bonheur éternel aux gens célèbres. Ce qui au passage est pas mal démenti par Stella qui finit par se suicider à la fin de la première version, mais bref.

Ses pieds pilèrent finalement, ses yeux regardèrent son public et son sens du suspens pris ses aises avant d’expliquer sur un ton pédagogue :

— Les deux groupes ont des pensées radicalement opposés qui ne peuvent pas coexister. Les étoiles noirs veulent la chute de Zero Janvier car il représente ce qu’ils méprisent le plus. Zero Janvier veut la chute des étoiles noirs pour accroître sa popularité et sa crédibilité. Dans un contexte d’élections présidentielles, les tensions montent. La victoire de l’un signifiera la défaite de l’autre.

Il y eut une pause avant que sa conclusion n’arrive, telle une sentence :

— La confrontation est inévitable.

J-52

Le théâtre semblait revivre, et ce n’était pas dû à son ménage ni à sa restauration. Il fourmillait de monde, telle une ruche. Ça allait, ça venait, ça sortait, ça regardait. Et pourtant techniquement, il n’y avait pas tant de monde que cela. Al avait vu bien plus de gens se presser à un événement sportif. Cependant, ce regain d’activité l’enthousiasmait. Il y avait donc du monde ! Et de toutes les ethnies, à son grand soulagement. Malgré ce que Moran disait, il n’avait vraiment pas envie qu’on ferme sa projet parce qu’il n’y avait pas assez de nacréens dedans. D’ailleurs les doubles étaient sur scènes, discutant avec les participants sur les rôles restants et sur comment se passeraient les auditions.

— On a déjà Sadia et Stella, expliquait Moran d’un ton concentré à une jeune fille nacréene. Il reste six rôles plus les figurants.

— Vous avez pris un garçon ou une fille pour Sadia ? Nan mais parce qu’à cause de la chanson travesti, on sait pas trop son genre.

— Hein ? De quoi ? demanda un garçon qui semblait être à la ramasse. C’est qui déjà ?

— La tête pensante des étoiles noires.

Cette explication ne parut pas le satisfaire, seulement l’embrouiller d’avantage, si bien qu’il s’éloigna pour aller boire de l’eau.

— Dans toutes versions que j’ai vu, elle est jouée par une femme, reprit Moran.

— Ouais mais est ce que c’est une drag queen ou une femme trans ? C’est jamais trop dit explicitement.

— J’ai déjà vu des gens que ca perturbait tellement, commenta une autre fille à côté, qu’ils pensaient qu’elle se déguisait en homme.

Moran pouffa de rire.

— Pour moi, elle est genderfuck mais bon…

Al s’approcha d’eux à ce moment et demanda :

— Vous parlez de quoi ?

— Est ce que Sadia est trans ou non et est ce que le cas échéant, ça ne fait pas d’elle un trope de queer prédateur ?

Le metteur en scène les regarda d’un air blasé avant de continuer d’une voix exaspérée :

— Mais pourquoi vous vous posez ce genre de questions ?

— Parce que ?

— On a plus urgent. Toi, tu t’appelles comment ?

— Blanche, je viens pour le rôle de Cristal. Qui joue Sadia du coup ?

— C’est Moran.

Elle se retourna et l’examina comme si elle se rendait compte de cette possibilité pour la première fois.

— Ouais. Tu seras parfait (parfaite ?) en Sadia.

Moran lui adressa un signe de remerciement avec un clin d’oeil tandis que Al criait à tout le monde :

— En place pour les auditions ! Ca commence !

J-50

— Bien, on a tout le monde, on va pouvoir commencer à s’organiser pour les répétitions.

Le metteur en scène prenait son rôle très au sérieux.

— Je vais présenter tout le monde rapidement. Je suis Al. Aux costumes, nous avons Mele et Haunani. Il faudra d’ailleurs qu’elles prennent vos mesures pour pouvoir s’y mettre. A la lumière Sunshine. A la régie son, Keanu, merci vieux, tu nous sauves vraiment.

Le concerné eut un petit rire.

— Et pour les acteurs, Johny Rockfort sera interprété par Brenton.

— J’ai l’impression d’être une personne connue quand tu me présentes ainsi, fit d’une voix faussement émue un garçon nacréen à l’allure athlétique.

— Zero Janvier par Orville.

Un autre garçon, du même gabarit et situé à la droite du précédent fit un grand sourire aux autres et un petit signe de tête.

— Ziggy par Bennedict. Tu es sûr d’ailleurs ? Enfin… tu connais bien le personnage hein ?

Le concerné se sentit tout d’un coup mal à l’aise. C’était un garçon nacréen très discret, tiré à quatre épingles et avec des cheveux coupés militaires, ce qui lui donnait un air d’enfant sage.

— Ben c’est toi qui l’a choisi Al, fit remarquer Moran.

— Oui parce qu’il a une merveilleuse voix, de manière surprenante. Mais je ne veux pas qu’il quitte soudainement parce qu’il n’avait pas compris le personnage.

Bennedict voulut protester mais sa voix était si faible qu’elle se mourut en elle même.

— Bah, ca ira, fit Moran d’un ton joyeux. Là, tu lui mets juste la pression.

— Désolé Bennedict.

— Ben, s’il te plait, répliqua le concerné d’une toute petite voix.

— Ok, désolé Ben. Je voulais juste être sûr avant de continuer.

Il semblait toujours mal à l’aise et Meredith, qui était à sa gauche, lui fit un geste d’encouragement accompagné de quelques petits piaillements aigus.

— Ca c’est Meredith qui va jouer Stella Spotlight. Ne le prenez pas personnellement si vous n’entendez jamais le son de sa voix, c’est normal.

— Attends, tu viens d’appelle Mer’ « Ca » ?! s’insurgea Moran.

— Et cette personne ci est Moran qui joue Sadia, continua son ami sans l’écouter, mais bon la plupart doivent déjà le savoir. Pour Cristal, nous avons Blanche qui va nous donner un coup de main sur le scénario également, merci de ton aide.

La jeune fille nacréenne de la veille eut un petit geste amicale en guise de bonjour.

— Lani jouera Marie Jeanne.

Une fille à peine plus âgée et pidginienne lança un « salut ».

— Et pour finir, Silver jouera Roger Roger ! Et je crois qu’on a tout bon.

— Il ne devait pas y avoir des figurants en plus ?

— Si mais ils ne viendront pas tout de suite. Leur rôle est avant tout chorégraphique. On s’occupera de ça en dernier.

Un surveillant entra dans le théâtre, faisant sursauter tout le monde. Les surveillants de l’école étaient généralement des étudiants un peu fauchés qui venaient travailler quelques heures par semaine pour arrondir leur fin de mois. Contrairement aux professeurs donc, on ne pouvait pas vraiment les considérer comme des adultes, et s’ils étaient plus grand que les collégiens, les lycéens l’étaient aussi et cela n’en faisaient pas d’eux des adultes pour autant.

— Qu’est ce que vous faites ici ? Il n’y a personne pour vous surveiller ?

— On est le club de théâtre, on a l’autorisation de madame Birdless.

— Et elle ne vous surveille pas ?

— Elle nous fait confiance ? répondit Al en haussant les épaules.

Le surveillant fronça les yeux et marmonna quelque chose dans sa barbe avant de tourner les talons.

— Dix balles qu’il va aller vérifier auprès de la prof, grommela Moran quand il sortit.

— Probablement mais elle lui dira simplement ce qu’on lui a dit.

— Ben oui, renchérit Brenton. Tu sais, les soucis de responsabilité, tout ça. Il fait juste son travail.

— Tu parles, marmonna Moran. T’as vu comment il regardait Al ? Il devait surement penser qu’on allait voler quelque chose ici.

— Faudrait déjà qu’il y ait un truc de valeur à voler ici, rit Mele. Non moi je pense qu’il devait penser que nous allions fumer un truc illicite.

— Aussi.

Brenton les regarda bizarrement.

— Pourquoi vous pensez direct à ce genre de tuc ? Z’êtes paranos !

— Le regard, grimaça Haunani. Et l’habitude.

Cela ne sembla pas vraiment le convaincre, même si Blanche fit la grimace. Al eut cependant la bonne idée de rappeler le compte à rebours et dévia la conversation sur les répétitions.

J-43

— Holly shit !

Ce juron s’échappa de sa bouche plus vite qu’il ne l’aurait voulu. Tout le monde se retourna vers Keanu qui fixait l’écran de son ordinateur avec une expression de choc.

— Oh merde, oh non, oh….

Ce n’était plus un choc, c’était de la panique. Al s’avança d’un air inquiet.

— Tout va bien ? Ton ordinateur a un problème ?

— N… Non. C’est. C’est.

Il tourna l’écran vers lui et Al en recula d’un bond.

— Oh non, non, non, non. C’est. Non. Non.

La panique l’avait happé lui aussi, ce qui inquiéta les autres.

— Qu’est ce qui se passe ? demanda Moran.

— C’est… C’est…

Il eut un regard épouvanté.

— Harvey Worthington.

— Il est mort ? s’exclama Brenton d’un air horrifié.

— Il a été tué ? renchérit Orville à côté.

— Attendez.

Il brancha l’ordinateur au vidéo projecteur, ou du moins tenta car ses mains tremblaient comme des feuilles. Puis, implacable, l’image s’étala sur le mur blanc du théâtre.

Le héros Harvey Worthington accusé d’avoir stérilisé près d’une centaine de jeunes femmes pigidiniennes.

​— Holly shit, souffla Moran.

J-42

— Ca peut pas être vrai !

L’ambiance au théâtre était explosive. Ils étaient censés répéter mais personne n’avait le coeur à cela. A la place, tous étaient encore sous le choc de la nouvelle de la veille. Ils avaient cru à une farce, un faux, une méprise. Et puis la radio en avait parlé, puis la télévision. Les élèves en avaient parlaient entre eux, les surveillants avaient chuchotés des mots, les professeurs s’étaient inquiétés alors qu’ils se croyaient loin d’oreilles indiscrètes. Et puis la veille, dans ce même théâtre, il y avait eu une réunion extraordinaire où la directrice avait annoncé l’impensable.

Le grand héros de la république, le sauveur des opprimés, celui qu’on avait tant acclamé, dont on apprenait encore l’histoire aux enfants, la personne qui avait donné son nom au lieu, dont les hauts faits étaient inscrits sur une plaque en or à l’entrée du théâtre, cette personne, cette personne… était impliqué dans un scandale sans précédant.

Pour tout le monde, cela avait été une nouvelle dévastatrice. Jusque tard dans la nuit, le chaos avait régné dans les dortoirs. Les professeurs n’avaient même pas tentés de calmer le jeu, leur agitation n’était pas mieux. Et, imperturbable, l’effroi se continuait sur scène.

— Ca peut pas être vrai, arguait Brenton. Je suis sûr, c’est un coup monté par des ennemis, des groupuscules nationalistes qui veulent reprendre le pouvoir. Ils ont crées les preuves de toute pièce comme ça ils vont pouvoir ressortir leur merde « vous voyez, même les héros pensent cela. C’est qu’on a raison ».

— Il y a des preuves solides, commenta Al d’une voix morne. Des centaines de gens qui ont témoignés. Des patientes, des infirmières, des sage-femmes… C’est trop gros pour avoir été crée de toute pièce.

— Qu’est ce que t’en sais d’abord ?

— Et si c’était vrai ?

La voix de Moran avait sonné comme un couperet, émettant l’idée que personne ne voulait entendre.

— Et si c’était vrai, reprit la voix sentencieuse, il va se passer quoi ? Ils vont l’arrêter ? Le mettre en prison ?

Meredith dans son coin poussa un gémissement plaintif. Ses membres tremblaient toujours autant et, plus que jamais, son esprit semblait vouloir se retrancher loin, très loin hors de son corps.

— Probablement oui, approuva Al d’un ton calme, pressentant l’orage.

— Tu te fous de ma gueule ? s’emporta Moran soudainement. C’est le héros du pays, le modèle national, le pote du président. Il est le parrain de ses enfants, il a aidé à gagner la guerre civile. Genre, genre, ils vont le mettre en prison cet homme là ? Genre, ils vont le punir ?

La seule chose qui l’empêcha de crier fut que Meredith hurla plus fort tant le son lui était insupportable. Rapide comme l’éclair, se trouva à côté de sa moitié en quelques secondes mais celle ci n’accepta pas et se replia encore plus. Blanche tenta doucement :

— Peut être ? Après tout, s’il avait eu autant de pouvoir, cette affaire aurait étouffé dans l’œuf. Peut être qu’ils vont faire de lui un exemple ? Se désolidariser de lui soudainement ?

— On peut pas encore savoir, souffla doucement Ben. Faut attendre et c’est ça le pire.

— Moi je n’en doute pas, trembla Moran de rage. Ils vont le laisser partir. Il aura une tape sur la main et il repartira libre comme l’air et ils diront « ben vous voyez on l’a puni » et ensuite tout le monde oubliera.

Le silence s’abattit soudainement et ce fut la petite voix tremblante de Sunshine qui reprit la parole :

— Mais est ce qu’on a le droit de mettre dieu en prison ?

Personne ne répondit tout de suite puis Blanche tenta maladroitement :

— Eh bien, s’il a tué des gens ou commis quelque chose de grave, oui. Il doit être puni comme les autres.

— Dieu a créer le déluge, répliqua Lani d’un ton sarcastique.

— Oui mais c’était les méchants qu’il a tué, protesta Brenton. Là, c’est…

Le mots lui manquèrent et ce fut Moran qui conclut :

— Ouais, Dieu n’ira jamais en prison.

J-35

— Il a avoué.

Les mots étaient chuchotés dans le théâtre. Des sanglots accompagnaient ces mots.

— Il a avoué, il l’a fait.

« Il a dit pourquoi ? »

— Il a dit que les pigdiniennes faisaient de mauvaises mères, qu’elles salissaient les lignées, qu’elles étaient le nouveau danger. Des trucs comme ca.

Des mains qui tombent, qui n’ont plus rien à dire.

— Il a avoué, il l’a fait.

J-30

— Plus qu’un mois avant le spectacle.

Le silence était pesant dans la salle.

— Je sais que c’est compliqué pour tout le monde, que personne n’a la tête à ça. Il y a même un surveillant désormais dans le théâtre.

Le concerné leva la tête comme si on l’avait insulté.

— Vous voulez que je vous fasse sortir ? aboya-t-il depuis sa place.

— Cependant, continua-t-il comme s’il n’avait rien entendu, il faut continuer. Il ne faut rien lâcher.

J-28

Moran jouait avec les boutons de la radio, tentant d’entendre un peu plus les informations qui en sortait. La porte s’ouvrit, le faisant sursauter. Ce n’était qu’Al.

— Tu sais, si quelqu’un te choppe ici sans surveillant, tu vas avoir des ennuis.

— M’en fous.

Il s’avança jusqu’à sa position.

— Tu ne devrais pas écouter les informations comme cela. Elles te démoralisent plus qu’autre chose.

Un reniflement lui servit de réponse. Il continua :

— Tu fais quoi ici ?

— Je me cache.

— Tu as séché les cours encore ?

— Je m’en fous d’eux, je m’en fous de leur gueule de nacréen. C’est que des pauvres cons, ils sont tous les mêmes.

Al ne releva pas la phrase. Il reprit :

— Meredith m’a dit que vous aviez reçu une lettre de votre père.

— Ouais. C’est un pauvre con. Il ne vient pas à la représentation. Rien de nouveau sous le soleil.

— Et ta mère ?

Ce simple mot provoqua un changement de caractère chez Moran qui se renfrogna, l’air triste.

— Elle est encore à l’hôpital. Elle est trop fragile pour sortir.

— Je vois. Mais elle aurait surement accepté si elle avait pu tu sais.

Moran hocha la tête.

— Mon beau père va venir apparemment. Il aime bien starmania.

— Ton père aurait pu l’accompagner tout de même, grommela Al.

Haussement d’épaules suivit d’un petit « J’ai l’habitude ». Son ami comprit qu’il valait mieux ne pas trop questionner.

— Où est Meredith ?

— Dans la cache.

— La cache ?

— Ouais, on a fait une cabane secrète ici. Comme ça, si des gens nous veulent du mal, on pourra les fuir.

— Tu penses vraiment ce que tu dis ?

— Donne moi une raison de douter du contraire.

Là encore, c’était une impasse. Il n’insista pas de nouveau.

— Je vais voir Meredith alors. Les autres seront bientôt là. Prépares toi.

Un vague grognement lui servit de réponse.

J-24

— C’est quand même vachement déprimant votre truc.

Tout le monde se retourna vers le surveillant qui avait parlé. Ce dernier se sentit soudainement gêné.

— Non mais c’est vrai. J’avais vaguement entendu les chansons de l’album mais le voir jouer comme ca… Est ce qu’il y a une seule personne qui n’a pas envie de mourir ?

Cela fit pouffer de rire certain et même Moran sourit.

— Oui, quelques uns.

— Moran ! s’exclama soudainement Al enthousiaste. Et si tu allais expliquer le pourquoi du comment au surveillant tandis qu’on fait la scène suivante ? On ne va pas avoir besoin de toi tout de suite.

Il savait qu’expliquer toute sorte de théories et analyses sur l’opéra rock lui plaisait et espérait que cela améliore son humeur, au moins provisoirement. Et cela sembla marcher car pour la première fois depuis le début de l’histoire, il vit un sourire naître sur son visage. Même Meredith frappa des mains avec de petits cris et descendit de sa balançoire lune qui se balançait joyeusement sur scène.

— Pourquoi il (elle ?) ne peut pas parler alors qu’il y a cinq minutes…. enfin… chantait.

— Parce que, c’est comme ca.

Le surveillant haussa les épaules comme si la réponse lui passait au delà la tête. Moran partait toujours au premier quart quand on s’en prenait à sa moitié.

Cependant son agacement s’en alla bien vite quand il se rendit compte que Meredith n’y prêtait pas plus que cela attention et attendait surtout son explication

— Alors, la question c’était quoi déjà ? Pourquoi le futur dans starmania est présenté de manière si pessimiste ?

— Oui, en gros.

Moran réfléchit, semblant chercher ses mots. Il ne se rendit même pas compte que derrière, d’autres acteurs ou membres écoutaient avec grande attention.

— Eh bien Starmania est une critique d’un système donc en soit sa vision du futur est très noir car il doit montrer ce qui se passera si nous continuons dans cette direction. Enfin selon la vision de l’auteur bien sûr. Cela fait un peu effet dystopique si l’on réfléchit ainsi. Le trait est forcé au maximum pour qu’on puisse en saisir la portée.

— Ce n’est pas un peu forcée comme analyse ? Je veux dire, ca critique quoi ? C’est des histoires d’amour avant tout.

« Raison numéro 4855 pourquoi on ne devrait pas autoriser les hétéros à parler » signa Meredith.

— Qu’est-ce que… enfin… dit ?

— Que vous avez une vision un peu réductrice de l’histoire, pouffa Moran. Starmania critique le rêve occidental, le star system…. Ce genre de truc.

— Tu l’avais déjà dit l’autre jour non ? remarqua Al. C’est un combat idéologique entre des gens qui se sont enrichis grâce à ce système et ceux qui n’y croient plus et veulent le détruire.

— Ouais en gros. C’est particulièrement visible dans la version originale car de nombreux personnages étaient présents et ont enlevés, comme le gourou ou l’extra terrestre.

— Y a un extraterestre dans starmania ? s’exclama surpris le surveillant. Quand ?

— La plupart de ses chansons ont été coupés mais… vous voyez la chanson où Stella Spotlight se suicide ?

— Non ?

— Le rêve de Stella Spotlight. C’est une chanson très belle, très douce. Et à un moment elle dit « Toi qui sais déjà la fin de mon histoire, emmènes moi avec toi dans le ciel », elle s’adresse à l’extraterrestre.

« Je m’appelle Stella car j’ai rêvé un soir d’être une étoile éternelle » chantonna Meredith.

— Oh si ! Si ! Ca me dit quelque chose. Ok, ok. J’ai compris. Même si je suis encore un peu sceptique sur la portée politique.

Moran eut un petit rire et reprit au bout de quelques secondes ;

— Dans starmania, il y a beaucoup insistance sur la notion de la solitude de la foule.

— La solitude de la foule ?

— La sensation d’être seule quand on est entouré d’une foule. C’est répété à plusieurs moments, comme dans la chanson de Monopolis « Il n’y aura plus d’étrangers, on sera tous des étrangers » ou littéralement dans celle de « Les uns contre les autres » : « Mais au bout du compte, on se rend compte, qu’on est toujours tout seul au monde ».

— Sympa…  C’est vrai que les personnages donnent un peu l’impression de ne se soucier que de leur pomme.

— Oui ! C’est totalement ça ! Tous les personnages de starmania sont des connards finis.

— Je n’irais pas jusque là quand même…

— Si. Ils sont égoïstes, égocentriques, ne pensent qu’à leur pomme et sont prêt à tout, surtout au pire, parce qu’ils sont blessés ou sur un coup de tête. Les convictions sont très fragiles et ils sont prêt à changer si cela les arrange. Tous, de la serveuse automate qui se montre très moqueuse envers les autres au milliardaire sans remords, du musicien gay prêt à abandonner sa seule amie si cela lui permet d’avoir un travail à la gentille petite fille qui allait jusqu’à vouloir tuer par amour… Personne n’est épargné.

— Pitié ne me dis pas que tu parles de Cristal pour la fin, gémit Blanche depuis son siège.

Il y eut une pause.

— Si. Tous. Ils sont tous pourris.

 

 

J-20

— La date du procès a été annoncé !

— Chouette, on saura donc quand il sera acquitté.

Nul besoin de se demander qui avait lancé ce sarcasme. Moran ne le cachait même pas. Al lui lança un regard noir.

— C’est dans trois semaine. Pile.

— Pile ? Tu veux dire…

— Ouais, le lendemain de notre représentation.

Il y eut un murmure d’appréhension dans le théâtre.

— Merveilleux, nous aurons donc une douce scène avant la vraie comédie.

— Moran, s’il te plait !

Un cri retentit faisant sursauter même la mauvaise langue. Meredith avait les larmes aux yeux et regardaient sa moitié avec un air furieux. Sans rien dire, ni ajouter, s’enfuit derrières les rideaux, laissant un parquais de spectateur médusés. La culpabilité battait son plein en Moran mais cela ne fit que renforcer sa colère. Se tournant vers Brenton, elle trouva un chemin de s’évacuer sur lui :

— Alors ? Toujours aussi persuadé de son innocence même maintenant ?

— Il est innocent, souffla-t-il. Je le sais.

— Il est coupable et il ne sera pas condamné, répliqua la voix acerbe. Tout le monde le sait. Cette histoire est une vaste blague.

— S’il est coupable, rétorqua Blanche, il devrait être condamné. Ils ont des preuves solides. Il mérite de finir en prison.

— Le verdict, nul ne le sait encore, soupira Al.

 

J-14

Le théâtre avait piètre allure. C’est comme si quelqu’un avait tout saccagé. Quand Al entra et vit cela, son souffle fut coupé. Et puis il aperçut Moran.

— Qu’est ce que t’a foutu, murmura-t-il d’abord avant de hurler : qu’est-ce que t’a fait ?

Un regard hargneux lui servit de réponse. Alors il balança son poing. C’est ce qui semblait être la meilleure réponse. D’ailleurs Moran en resta bouche bée, hébété, incapable de répondre comme si voir son seul ami se mettre en colère lui faisait effet d’un électrochoc.

— Oh ! Je t’ai posé une question ! Qu’est ce que t’as fait ?!

— J’ai été viré de cours, marmonna-t-il.

Un temps. Surprise.

— Pardon ?

— Je me suis ramené dans un cours de culture et j’ai engueulé la prof parce qu’elle était nacréene et que cela m’énervait.

— Engueulée ?

— Bon ok, je m’en suis pris à elle. Content ?

— Mais pourquoi t’a fait ca ?

— Parce que c’est qu’une grosse pute.

— Langage.

— Elle nous regarde de haut, elle parlait que de sa culture à elle et quand c’était nous, c’était de la blague. Un gamin aurait pu voir que c’était faux. Elle s’en foutait, elle…

— Ok ok !

Il fit de grand signe pour calmer le jeu.

— Je comprends l’idée, j’en ai déjà vu mais est ce que cela avait réellement un intérêt ? Tu n’as fait que défouler ta colère sur quelqu’un.

— Et alors ? J’ai le droit d’être en colère !

— Oui.

Cette réponse prit tellement Moran de court que rien ne suivit. Alors Al en profita pour parler :

— Tu sais, moi aussi, je suis furieux.

— Contre moi ?

— Non, contre quelqu’un que j’admirais.

Il marqua un temps.

— C’était un ami de mes parents, quelqu’un qui venait de temps à autre à la maison, qui était toujours souriant. Quelqu’un dont on vantait les qualités, l’honnêteté. Quelqu’un qui avait fait la Bonne Chose, qu’on avait décoré. Et maintenant je dois apprendre le fait que certaines personnes font la Bonne chose pour de mauvaises raison.

— Al ?

— Tu sais, il a même parlé de mon père aux informations. Il a dit qu’il ne pouvait pas être raciste, qu’un de ses meilleurs amis était… tu vois. Ce meilleur ami, c’était mon père.

Al se rendit alors compte que des larmes coulaient sur ses joues. La rage lui prit soudainement et il hurla :

— Il se fout de nous ? Il, il…

— Tiens, prend cette chaise.

Vlan la chaise contre le mur.

— Alors tu vois, haleta-t-il, moi aussi je suis en colère. Moi aussi j’ai la rage. Moi aussi je suis perdu. Mais ce n’est pas pour autant que….

— Il n’avait pas le droit, pleura Moran. Il n’avait pas le droit de faire cela. Pas lui. C’était un héros, c’était… Je n’y comprends rien.

— Je me demande si y a quelque chose à comprendre.

— Il avait tout ce qu’il voulait. Pourquoi il ?

— Je ne sais pas.

— Tu sais, l’argument que les mères pigdinienne sont de mauvaises mères, qu’elles salissent les lignées… on s’en est servi contre ma mère. Alors, ça fait mal. Très mal. Ca touche du personnel.

Hochement de tête.

— Je ne sais pas quoi faire Al, je…

Crise de larmes. Des bras autour de Moran.

— Personne ne sait quoi faire. Mais il faut que tu tiennes Moran, au moins jusqu’au jugement.

Silence.

— Et que tu répares ce que tu as cassé.

 

J-10

Tard dans la nuit, au fond des entrailles du théâtre, les petites mains s’activaient encore, cousant, raccommodant, à l’abri des regards indiscrets. Et leurs petites bouches chuchotaient ce qu’on ne pouvait dire ailleurs :

— J’aimerais bien qu’il y ait un professeur comme nous ici.

— Tu as parlé au prof de langues ?

Hochement de tête.

— J’ai fondu en larmes dans son cours. Mais il ne comprend pas. Il m’a dit d’arrêter ma paranoïa, que je me faisais des idées.

Chuchotis baigné de larmes : j’ai peur.

— Je comprends. C’est effrayant tout cela.

— Je suis allé le voir tu sais, l’été dernier. Il s’occupait de ma mère. Il était si gentil, il…

Fondu en larmes.

— J’ai peur. Et s’il m’avait fait quelque chose ? Je lui faisais confiance. Mais j’ai peur de savoir, j’ai peur de…

Une main sur son ventre.

— Qu’est ce qu’il va se passer si je ne peux plus avoir d’enfants ? Comment… Comment quelqu’un pourrait encore vouloir de moi ? J’ai peur, j’ai peur.

— Ma mère a fait une fausse couche il y a cinq ans. Elle l’avait rencontré. Et si c’était lié ? Et si ce type avait tué mon petit frère ?

— Et s’il ne finit pas en prison ? Et si on le laisse exercer ? Il se passera quoi ?

— Je ne sais pas…

— J’ai peur.

Soupire.

— Oui. Moi aussi j’ai peur. Et les adultes nacréens ne comprennent pas.

 

J-7

— Plus qu’une semaine avant la représentation.

Rangée d’acteurs au rangs d’oignons. Techniciens aux commandes. Costumes prêts, décors de même.

— On entre dans la dernière phase. Alors, s’il vous plait, même si l’échéance avance, même si nos préoccupations sont toutes vers la même affaire, ne lachez pas.

Regard insistant sur Moran.

— Je vous en prie. Ne cédez pas.

 

J-5

J-4

— Tu sais, dit un surveillant, j’ai entendu des professeurs discuter ensemble de l’ambiance. Et elles ont dit un truc intéressant. La république, l’éducation s’est construite autour de la figure de ces héros, et surtout lui, et de méchants. Et voilà que maintenant les héros se mettent à agir comme des méchants. Alors qui peut on croire désormais ?

—…

— Ok, ca sonnait mieux quand c’était eux qui le disaient.

J-3

J-2

Tout un tas d’informations, tout un tas d’avis. L’étau qui se ressérait, la panique qui prenait aux tripes, les professeurs qui ne savaient plus quoi faire devant les élèves fondant en larmes, devant les disputes incessantes, la pression.

J-1

H-12

— J’ai décidé, déclara Al. J’ai décidé que j’irais au tribunal demain.

Surprise de Moran.

— Je veux le voir, ce type. Je veux le voir quand il sera condamné. Et puis, je veux comprendre. C’était un héros.

H-6

H-1

—  Bon, on y est presque. On a fini la dernière répétition, tout est en place.

Tout le monde retenait son souffle.

— S’il vous plait, pour ce soir, rien que pour ce soir, essayez d’oublier demain. Essayez d’oublier le jugement. Juste… Ne craquez pas.

Hochements de tête. Tout le monde a les yeux rouges, l’air fatigué. Et peut être que c’était la meilleure raison pour laquelle ils avaient besoin de déconnecter, juste pour une petite soirée, avant de revenir aux jugements. Même les moitiés. Surtout elles d’ailleurs. Et puis, une petite lueur d’espoir venant d’une couturière.

— Moran ! Meredith ! Votre mère est dans le public.

— Pardon ?

Coup d’œil de derrière le rideau tandis que les gens s’installaient. Au premier rang, aux sièges réservés aux membres de la famille, une jeune femme, que même sa peau matte n’empêchait pas de voir sa pâleur maladive.

— Maman, chuchote Meredith. Maman.

Entendre ces petits mots serra le cœur de Moran. A côté de leur mère, se trouvait leur père et leur beau-père. C’était une surprise. Une bonne surprise. Un petit sourire naquit sur le visage de Moran.

— Ils sont venus.

Hochement de tête, retour derrière le rideau.

— Tu m’en veux toujours ?

« Un peu »

Début dans dix minutes ! Tout le monde en place !

— Je suis… enfin… Tu sais… Je m’excuse. J’ai un peu pêté une durite. C’était trop dur pour moi.

Haussements d’épaules. Regard sceptique. Petit rire qui surprend Meredith.

— Tu sais à la fin de Starmania, Stella donne la morale de l’histoire.

« En se suicidant ? »

— Non, avant. En gros, elle dit au public et aux autres qu’ils sont responsables un peu pour leur président, car ils n’avaient pas qu’à choisir encore une fois quelqu’un qui va les tromper.

« Sympathique. »

— On a coupé cette partie à cause du jugement car cela aurait fait trop de parallèle.

Silence. Des gens arrivent, les chassent de scène. Roger Roger, Cristal… c’est à eux de se positionner sur l’estrade, derrière le rideau.

— Allez, viens. Bientôt ca sera…

Rideau.

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3 thoughts on “La chute des héros, par James Hamlet

  1. Superbe ! Le style est un peu brut de décoffrage par moments, 24h et longueur du texte oblige, mais le propos est magnifique.

  2. Eh bien, on voit une personne qui connaît à fond le sujet, soit de base, soit, et alors grand respect, en effectuant des recherches durant les 24h. Écriture de longue haleine avec des petites réflexions bien trouvées, merci pour cette nouvelle 🙂

  3. Ou comment comprendre, pas mal d’années plus tard, la teneur de l’histoire.
    Des voix s’élèvent, venues du passé, qui accompagnent la nouvelle.
    Merci pour le partage.

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