Julienne, par Amélie Gahete

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[24 heures de la nouvelle 2018 : Toute la nouvelle doit se dérouler dans une seule et même pièce.]

Depuis l’aménagement du lieu d’accueil en open space, c’est l’horreur. Les conseillers ont leur bureau, évidemment, mais l’accueil, le secrétariat, les machines utiles sont regroupés autour d’elle, comme une petite reine des abeilles autour de laquelle le monde tournerait. Et malgré la gentillesse et l’efficacité de l’autre secrétaire, rien ne va.

Elle m’énerve. Quoiqu’elle dise ou fasse, le résultat est épouvantable. Elle rend le quotidien âpre. Je pense être constante, fiable. Je n’ai jamais été absente depuis mon embauche. Il m’est arrivé une fois d’être en retard en raison du changement d’heure, sinon ma ponctualité est notoire.

Elle, c’est :

– Allô ? Je ne viendrai pas aujourd’hui, j’ai trop mal à la gorge… le tout prononcé en pinçant son nez avec les doigts pour sembler enrhumée.

Je crois que si j’agissais de la même manière, le monde s’écroulerait.

Je suis discrète, mesurée. Elle s’immisce :

— Tu as un grand-père ? demande-t-elle à un lycéen qui bafouille que non, ce à quoi elle répond, avec une fausse pitié : — Oh dommage, c’est la journée des grands-pères.

À une éplorée qui attend que la personne dédiée vienne la chercher pour un entretien, Julienne pose mille questions puis lui conseille de lire un ouvrage sur la résilience.

(du grand n’importe quoi)

Je suis réaliste de nature. Je ne m’arrête pas sur le temps passé ou le temps perdu. J’avance. À petits pas réguliers. Chaque instant est important. C’est une philosophie de vie.

Lorsqu’elle vient travailler, elle arrive systématiquement dix minutes en retard. C’est insupportable.

De surcroît, elle négocie avec ses obligations par des obsessions. Par exemple, lorsqu’elle entre dans le sas après avoir tapé le code, elle ouvre la porte comme si un loup allait surgir, puis avance la tête exagérément, l’index sur les lèvres. Elle se redresse lorsqu’elle entend le « bip » libérateur, et pousse un soupir théâtral.

(Une bonne dose de sang-froid est nécessaire lorsque l’on voit cette scène chaque jour)

Je suis minutieuse, elle aussi. Nous voilà un point commun. Elle compte les trombones en début d’année, les glisse dans une petite enveloppe faite main et passe de bureau en bureau pour distribuer sa généreuse obole.

Le temps passant, l’accumulation de ses manières de parler, d’agir, a pesé insidieusement sur l’ensemble des collègues, provoquant parfois la confrontation. Elle s’est alors éprise d’un mal de dos et prétend ne plus être en capacité d’ouvrir les volets. Elle a souverainement transmis la corvée à son acolyte. Tout le monde aime cette dernière, une jeune femme au caractère trempé dans l’humour et le bon sens.

Lila n’est pas émue par les sautes d’humeur, hystérie ou bouderies pesantes de Julienne. Un après-midi, un bruit a ébranlé les murs. Lila venait de dire à Madame Lumbago qu’elles allaient alterner l’ouverture des volets, mal au dos ou pas : — Nan mais ça commence à bien faire.

Julienne avait tapé des pieds telle une enfant de deux ans puis s’était précipitée aux toilettes dont elle avait défoncé la porte à coups de chaussures à crampons.

À l’issue de cet incident, deux heures plus tard, Lila a tendu des Tuc à Julienne en ponctuant son cadeau d’un :

– Les Tuc, c’est parce que tu collectionnes les tics, les tocs. Donc je t’aide à compléter la famille.

Tout le monde ici, sait qu’il ne s’agit ni de tics, ni de tocs. Cela ne susciterait pas l’énervement. Elle a développé des manies flamboyantes, réalise chaque acte dans une aura d’excès permanent. Julienne dramatise chaque instant pour donner de l’importance à un métier qu’elle juge humiliant.

D’ailleurs, elle racontera à une personne venue pour un entretien qu’elle a été professeur de français durant trois semaines. Sa fierté la rend aveugle à l’indifférence de l’inconnue, venue pour bien d’autres motifs que d’apprendre le curriculum vitae de la secrétaire.

Elle dérange une professionnelle en plein entretien pour l’avertir que le rendez-vous suivant est annulé. L’hiver, elle arrive avec sa grosse doudoune violette, ses bottes de fermier, et une fois le duvet ôté, apparaît la large ceinture de soutien par-dessus son pull rouge. (c’est gracieux).

Une personne de l’équipe a tenté une approche pédagogique :

— Tu es jolie avec tes tresses !

Et Julienne de répondre en riant avec malice :

— Je les ai faites parce que mes cheveux sont sales.

Elle n’a aucun filtre, fonctionne à la pulsion, n’a pas notion de ce qui est décent. À une maman en pleurs demandant où sont les toilettes, elle répondra qu’il n’y en a pas puis s’excusera, arguant d’une envie de plaisanter pour rasséréner la pauvre femme. (Ha ha ha, c’est très drôle)

Au tout début, elle suscitait l’émotion, l’envie d’entourer cette innocence sur pieds. Les années passant, la question unique se résumait à : quelle sera la prochaine perversion ?

Plus aucune personne du service ne se sentait humaine devant ses frasques. J’ai entendu, un lundi, l’une des professionnelles dire à une collègue, alors qu’elles traversaient la salle vers leur bureau respectif :

— Elle vient de passer une demi-heure à arroser les plantes au lieu de photocopier mes documents en urgence. Sais-tu pourquoi ? Il est nécessaire de changer le rouleau encreur et elle refuse de salir ses mains. Ce n’est pas possible, elle est totalement dégoupillée.

Elle confectionne des soupes, en remplit un bocal de confiture vide et fait réchauffer le potage à dix heures quand d’autres prennent un café. L’espace d’accueil sent le poireau tôt le matin. Il lui est arrivé une seule fois de s’installer à la table du fond, à la documentation :

— Je voudrais votre avis. Après tout, vous êtes des spécialistes. Croyez-vous qu’on puisse parvenir à mélanger les espèces entre elles ?

Je les vois, leurs visages. La bouche ouverte, l’une fixe Julienne pendant qu’une autre tourne la tête, abattue, puis répond :

– Oh, après tout, des canetons de Chine sont bien nés après un accouplement de bergers maltais.

— Ah bon ? s’écrie Julienne.

Là, c’est la débandade, après m’avoir jeté un coup d’œil, chacun fuit vers son antre.

Elle fait des dossiers sur chaque personne. Elle note de minuscules mots en rouge. Les dossiers sont tenus par un élastique et glissés dans une valise à roulettes, qu’elle transporte chaque jour. Tu m’étonnes que tu as mal au dos, lui dira sa consœur Lila, un jour ! Qu’est-ce que tu traînes toujours ta valise avec toi ? Et Julienne répondra : — Je suis agent secret. I am a winner.

Lila se met à chanter : — You are born to be a larve. C’est ça ?

Avec ce temps qui passe, le phénomène enfle, ruine les relations, les humeurs. Lila est la plus exposée puisqu’elles sont ensemble quasi en permanence. Liées par le secrétariat et l’accueil au public. Julienne n’a aucune empathie, mais elle devient flagorneuse dès qu’elle sent la nécessité d’éteindre le feu. Elle pressent, devine, perçoit avec une grande acuité les variations des sentiments. Cela lui offre l’occasion d’exprimer des compliments stupides, glissant un jugement voilé :

— Ah toi, tu es particulière et consciencieuse, tu ne refuses jamais de recevoir une personne qui n’a pas pris rendez-vous. Et tu es la seule à raccompagner les personnes à la porte. Je suis très observatrice, j’ai remarqué des tonnes de choses.

(Et toi, tu n’as pas des trombones à compter ?)

Elle a eu l’idée un jour, de poser deux stylos sur le comptoir de l’accueil, l’un à gauche pour les gauchers, l’autre à droite pour les droitiers, et de dire avec une fausse humilité :

— Une vraie secrétaire doit prendre des initiatives utiles. Je suis très fière de mon idée.

D’autres menus incidents foisonnent :

— Peux-tu me dire où est le registre des envois de courriers ?

— … Je ne sais pas.

— Tu ne sais pas où est le registre du courrier ? Excuse-moi mais, n’es-tu pas secrétaire ?

— Si, répond Julienne, mais je ne sais pas où je l’ai mis, j’ai fait une impasse, ça ne t’arrive jamais de faire des impasses ?

(Au secours !)

Ou bien :

— Julienne, la semaine passée, tu étais absente pour maladie. Nous avons eu besoin du logiciel Warpx. Il faut supprimer ton mot de passe de sorte que le poste soit accessible.

— Hors de question : pourquoi je n’aurais pas de mot de passe ? Chacun de vous en a un.

— Sauf que notre poste est confidentiel. Le tien est un outil de secrétariat.

Et Julienne de répondre, royale : — Ben alors c’est ce que je fais, je garde au secret.

(On l’a perdue, c’est fini, elle est plus satellisée ! lance Lila, hilare, en me regardant).

Julienne peut se venger d’une impatience, d’une critique. Elle échange des rendez-vous, perturbant les plannings de deux personnes à la fois. Jamais je ne pourrais avoir de tels agissements, je suis bien trop consciencieuse, méthodique. Je suis persuadée que je suis née avec le sens de la rigueur, ce n’est pas possible autrement. Et ce lieu prône la patience, l’écoute. Je partage mes qualités. Un don doit être partagé pour se nourrir. Non ?

Elle a refusé durant trois semaines de dévoiler le mot de passe de l’ordinateur sur lequel elle travaille.

—En cas d’absence, vous n’avez qu’à m’attendre.

Un autre jour, alors qu’elle arrose avec obséquiosité les plantes de l’accueil, elle s’écrie sous le nez de deux personnes patientant pour leur rendez-vous :

— Savez-vous qu’il est bon de parler aux plantes pour qu’elles fleurissent ?

Ce à quoi, Lila, agacée, rétorque :

— Oui, enfin, moi je parle à ma voiture et il ne lui pousse pas des fleurs.

Un moment plus tard, Julienne a annoncé qu’elle ne comprenait pas la raison pour laquelle les professionnels étaient rémunérés pour des heures supplémentaires puisqu’elle n’en n’a jamais. Lila a ouvert la bouche, est restée en état de sidération quelques secondes puis a remarqué :

— Nous sommes secrétaires, nous avons des horaires de bureau. Point. Tu ne vas pas comparer les métiers.

Et Julienne de répondre, outrée :

— Et bien moi, ce soir, je fais trois heures supplémentaires et on verra.

Lila en avait assez et après avoir pris sa respiration, elle a produit un effort intense pour conserver un ton posé :

— Tu n’es pas supportable. Personne ici ne peut plus te supporter. Lorsque cela t’arrange, tu fonctionnes et utilises notre système, sinon, tu ne sais pas exister dans notre monde. Tu as le tien, parallèle. Et les deux sont incompatibles.

Le jour où Lila, sa collègue secrétaire, a dit cela, j’ai eu un éclair de lucidité, d’objectivité.

J’ai tout entendu, le vrai, le faux, depuis tant d’années. Je ne pouvais pas la laisser user la bonne humeur et la patience de son entourage. Elle était mauvaise. Je me suis jetée sur elle de tout mon poids ce soir-là, alors qu’elle était seule au bureau. Elle qui voulait faire des heures supplémentaires pour avoir ce qu’elle estimait relever du privilège. Je me suis laissée tombée sur elle. Comme une masse. Volontairement.

J’aimerais avouer mon crime afin que les choses soient claires. Mais qui croirait une horloge ?

 

***

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2 thoughts on “Julienne, par Amélie Gahete

  1. Non seulement j’adore les expressions trouvées (le tuc énorme) mais la chute est géniale, bravo 😀
    Tu n’as pas au moins une Julienne dans ton entourage j’espère ? ^^

    • Rires ! Je ne l’ai plus ! Je l’ai vue faire en revanche et comme il fallait sublimer, j’ai écrit ce récit ! Merci Gregorio Cept ! 🙂

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