Je te vois, par Gregorio Cept

Kindle

[24 heures de la nouvelle 2018 : Toute la nouvelle doit se dérouler dans une seule et même pièce.]

the attic (3)
Guillaume DELEBARRE, the attic (3), 05.10.2014, online, ajoutée le 08.04.2018

Esteban ferma soigneusement la porte derrière lui, et se retrouva dans le grenier. La pièce était plongée dans une quasi-pénombre, qui n’était traversée que par de minces filaments de lumière : les fenêtres laissaient passer les dons du soleil couchant par des rideaux diaphanes. Il voyait la grandeur de la salle, elle s’étendait sur plusieurs dizaines de mètres, remplie d’objets divers, tous couverts par des toiles variées aux couleurs effacées. C’était une cachette parfaite pour Davena, certes, mais il lui avait formellement interdit de venir ici.

Alors qu’elle et lui étaient plutôt habitués à remplir leurs journées par des jeux de société, sa fille lui avait proposé subitement une partie de cache-cache dans toute la maison. Agréablement surpris par la demande de Davena, de nature calme et réservée, et qu’il essayait du mieux possible de la faire bouger, de s’exprimer, de s’extérioriser en somme, il avait accepté, lui promettant même un gros lapin en chocolat comme récompense. Ils s’étaient fixés sur les conditions de leur jeu – compter depuis cent et vingt minutes pour la retrouver – et il l’avait embrassé sur le front avant de fermer ses yeux, de mettre des mains sur ses oreilles, et de déclamer à haute voix et lentement le compte à rebours.

Il s’était attendu à ce qu’elle n’explore que les étages inférieurs au grenier, auxquels elle avait théoriquement accès depuis toute petite ; la maison était bien trop grande pour eux deux, elle avait par conséquent largement la possibilité de trouver une bonne cachette. Il l’avait donc recherchée dans les lieux habituels, comme la cuisine ou encore sa chambre à coucher, il avait fouillé le moindre recoin, le moindre placard, le moindre espace vide, où une petite fille de sept ans pouvait se cacher.

Il avait alors entendu des bruits étouffés provenant des étages, puis découvert avec stupeur que la porte du grenier, normalement fermée à clé, était entrebâillée. Même s’il saluait l’intelligence de son enfant, qui avait songé à se dissimuler dans un endroit auquel il n’aurait jamais pensé de prime abord, il allait bien devoir la réprimander sévèrement. Elle avait l’interdiction de pénétrer en ce lieu, rempli de trésors divers qu’il avait volontairement laissés à l’abandon.

Il avait peur que sa fille ou les objets du grenier soient « blessés » : par sa curiosité maladive ou son esprit joueur, il imaginait très bien par exemple Davena grimper sur une armoire et la faire tomber sur elle. Il était même envisageable qu’elle raye ou casse des objets sans faire attention, et même s’ils trônaient désormais dans un royaume oublié, ces objets avaient tous une valeur certaine, qu’il voulait garder le plus longtemps possible. C’était d’ailleurs pour cette raison précise que la pièce avait été interdite d’accès jusqu’à présent.

Il était tout de même rassuré : même s’il ne percevait pas totalement tous les détails, il ne voyait aucun objet dérangé, tombé, ou bougé ; s’il n’avait pas entendu les bruits dans l’étage et vu la porte entre-baillée, il aurait pu croire que personne n’était venu ici, et que tout était bien demeuré immobile. Un sentiment particulièrement étrange et absolument contradictoire vint l’envahir : d’une certaine façon, il aurait voulu que ce soit le cas. Que cet endroit reste fidèle à ce qu’il était resté ces six dernières années le rendait intact, pur, préservé du temps et du monde, certes, mais une voix dans sa tête lui soufflait que Davena avait toutes les raisons de bouleverser cet équilibre, et qu’elle devait le faire. Après tout, s’il avait vraiment voulu que rien ici ne soit troublé, pourquoi n’avait-il pas fermé la pièce à clé ? N’était-ce pas un signe qu’il laissait, même au sens littéral, une porte ouverte sur le passé ?

Esteban n’avait pas encore fait un pas, restant concentré sur le décor qui s’offrait à ses yeux, qu’il remarqua subitement une silhouette cachée dans l’ombre, qui n’était pas Davena, et qui s’approcha lentement de lui. Rendu plus beau par la poussière qui voletait autour de lui et les lueurs orangées du dehors, Jason le regardait d’un air malicieux, et alors qu’Esteban voulut lui dire quelque chose, il mit un simple index devant sa bouche. Esteban sourit, et hocha la tête. Effectivement, autant être le plus silencieux possible pour la surprendre, cette petite aveugle.

A priori, Davena n’avait donc même pas examiné la pièce en détail, pressée de découvrir une bonne cachette. Persuadée probablement que son père ne pourrait pas la trouver dans tout ce fatras d’objets – Esteban avouait volontiers qu’il avait simplement tout laissé en plan, en n’arrangeant nullement les meubles et les cartons – elle s’était sûrement mise en quête d’une planque reculée, afin de gagner un maximum de temps, et d’obtenir la précieuse récompense en chocolat que son père lui avait promis.

Souriant à l’égal de Jason, Esteban s’efforça de marcher d’un pas le plus aérien possible, de ne pas faire le moindre bruit, en ne parlant surtout pas, et en respirant à peine : il voulait saisir rapidement et par surprise Davena, afin qu’elle sache qu’elle ne pouvait pas se moquer aussi facilement de lui. Un sentiment lointain de jeu et de complicité le saisissait et remplissait son être de malice.

Tout à l’examen des différentes cachettes envisageables, Esteban se remémora les souvenirs qui se cachaient derrière les toiles, les bois, les métaux, derrière en somme chaque objet physique : ces cartons-ci étaient remplis d’objets divers de décoration, qui avaient garni un premier appartement ; ceux-là d’artefacts dont il ne se rappelait plus le nom, tous liés à différents cultes bouddhistes ; cette armoire était remplie d’habits magnifiques qu’Esteban avait voulu mettre, mais auxquels il avait renoncé ; ce gros portefeuille était rempli de dessins et de croquis divers qu’il n’avait pu se résoudre à publier ou à encadrer. Jason le suivait de peu, et chaque fois qu’Esteban regardait derrière lui, il le voyait montrant certains objets précis tout en mimant par ses gestes des situations ou des personnes en particulier. Alors qu’Esteban passait par exemple à côté d’un service en porcelaine affreux qui avait été offert par un couple d’amies, auquel il ne rendait d’ailleurs plus visite désormais, Jason imita par ses mains un pistolet qu’il appuya à plusieurs reprises en direction des objets nacrés ; Esteban pouffa un peu puis lui fit signe d’arrêter, et reprit son exploration d’une manière plus sérieuse et discrète.

Il se rendait naturellement au fond du grenier, convaincu que sa fille avait choisi la cachette la plus éloignée possible ; ainsi, même s’il avait découvert la pièce où elle s’était cachée, il aurait perdu du temps à tout fouiller, en procédant depuis la porte, et elle aurait gagné à coup sûr son gros lapin de Pâques.

Arrivé au bout du grenier, Esteban plissa les yeux et se rendit particulièrement attentif aux sons qui l’entouraient. Dans le silence profond du lieu, il percevait facilement le bruit d’une respiration étouffée, probablement par deux petites mains, qui provenait du dessous d’une table, cachée par un marengo poussiéreux. Il se pinça les lèvres, et chercha du regard Jason ; celui-ci secoua la tête, sourit, puis recula et se cacha derrière une armoire toute proche, tout en lui tirant la langue. Esteban leva les yeux au ciel, quand bien même Jason était toujours aussi craquant, il n’allait pas commencer à s’amuser avec lui maintenant, même s’il en avait extrêmement envie.

Il retira alors d’un coup sec la toile noire, révélant une table de verre transparente, sous laquelle une jeune fille émit un léger cri.

— Je te vois petite chipie !

Il avait prononcé ces mots avec un ton mi-amusé mi-réprobateur, et Davena sembla percevoir ces deux sentiments ; elle rampa pour sortir de sa cachette révélée, puis se mit debout, arrivant à peine aux hanches d’Esteban, et pencha la tête. Il pouvait voir sous ses longs cheveux bruns – ou plutôt, il le devinait – ses yeux marron qui le regardaient, et sa bouche qui s’étirait en un sourire gêné.

— Pardon papa.

Il soupira, puis fléchit ses genoux, se baissant ainsi à la hauteur de sa fille. Il voyait qu’elle voulait dire quelque chose, mais qu’elle se retenait. Il prit quelques inspirations, et adopta le ton le plus calme possible :

— Ma chérie, tu te rappelles que je t’avais interdit de venir ici, pour n’importe quelle raison, tu n’as pas oublié ?

— Non papa.

— Alors pourquoi tu es quand même venue ici ?

Davena regarda de côté, joignit ses mains derrière le dos, et joua avec la pointe de son pied droit. Esteban faillit fondre immédiatement mais se ravisa, sa fille savait très bien que cette posture-là l’émouvait particulièrement ; il attendit donc patiemment son explication.

— Parce que j’avais envie qu’on plonge dans ce passé.

Esteban fut un peu surpris par cette réponse, et soupira, ému. Il tendit les bras et sa fille vint naturellement contre lui, l’enlaçant le plus fortement possible avec ses bras. Il la souleva facilement – elle était très frêle pour son âge, comme l’avait été son père – et la serra contre lui. Il vit derrière Davena Jason qui s’approchait sans faire de bruit, prêt également à faire un câlin. Esteban secoua la tête lentement, il était là, il devait s’en occuper seul. Jason haussa un sourcil comme pour lui demander s’il en était certain, et Esteban hocha la tête ; Jason lui sourit alors, et resta en retrait.

Davena dégagea doucement sa tête du coup d’Esteban, et le regarda tendrement ; Esteban lui renvoya presque le même regard, il portait évidemment beaucoup plus de tendresse et d’affection que celui de sa fille, tributaire d’un passé et d’évènements que Davena ne pourrait qu’apprendre mais jamais éprouver totalement. Il voyait tant de choses dans le regard de ce petit être, sans savoir à qui des deux celles-ci appartenaient vraiment, à part l’azur mouillé que ses yeux arboraient : la contemplation la plus pure, la nostalgie, un bonheur indicible, et bien sûr un amour exceptionnel et insurmontable, qui ne laissait aucune place au doute ou à la peur.

— Tu as des yeux bruns magnifiques ma chérie.

Davena fit la moue, puis commença à sourire joyeusement.

— Je sais que tu les aimes bien, si tu veux, je te les donne.

Elle fit mine avec ses mains de les retirer pour les lui offrir, mais Esteban écarta ses doigts tout en souriant également, et en sentant poindre des larmes.

— Ils t’appartiennent, d’accord, comme héritage de tes parents. Je t’en prie, garde-les, ils te vont très bien.

Davena reposa de nouveau sa tête sur l’épaule de son père, et Esteban expira une grande expiration, encore tout ému, et il échappa quelques pleurs. Désormais derrière lui, Jason l’entourait de ses bras, lui prodiguant toute son affection, et il le voyait recueillir ses larmes dans ses mains, comme il aimait le faire.

Esteban caressa tendrement la tête de Davena, promenant ses doigts dans ses longs cheveux bruns, et sentit un instant le fin noeud qui était posé sur sa tête, mais dont la couleur se confondait avec ses cheveux, et qu’il avait du coup totalement occulté. Il s’arrêta alors dans ses gestes, légèrement troublé.

— Tu veux que je l’enlève ? Je sais que tu ne l’aimes pas.

— Ce n’est pas grave, c’est à toi. Et puis toi non plus je crois ?

— Avant oui, mais j’apprends à l’apprécier.

Davena se tut, et Esteban laissa le silence et les émotions garnir l’instant présent, le chargeant de toutes leurs forces. Il se dirigea alors vers la sortie, suivi de près par Jason.

— Je vais te donner ton chocolat, et je te propose qu’on le déguste sur la pelouse maintenant, tout en observant les étoiles, d’accord ?

— J’aime beaucoup cette idée Papa. Pourquoi on ne l’a jamais fait auparavant ?

Il réfléchit, et regarda en direction de Jason. Celui-ci le considéra d’un air inquisiteur, faussement fâché. Esteban éclata de rire, ce qui surprit un peu Davena.

— Parce que c’est une activité réservée aux personnes proches et matures, et je crois qu’on est devenu assez grands maintenant.

Il sortit de la pièce en laissant la porte ouverte, se promettant de revenir dans le grenier aussi vite que possible, afin de pouvoir aller de l’avant ; il pouvait même s’aider de Davena pour trier et découvrir tous les pans de leur passé commun.

Il descendit lentement les marches, Davena se blottissant encore contre lui, et Jason le suivant toujours, un grand sourire sur son visage.

Dans le grenier, les objets se tiennent perpétuellement immobiles mais semblent respirer à nouveau, par l’amour qui vient de les parcourir et de les entourer, ainsi que par la joie que contiennent les larmes tombées sur le sol.

FIN

24 Heures de la Nouvelle 2013 : Une autre histoire

24 Heures de la Nouvelle 2014 : Syfer

24 Heures de la Nouvelle 2015 : Pour un paradis perdu

24 Heures de la Nouvelle 2016 : Double détente

24 Heures de la Nouvelle 2017 : La barque des rêves

Kindle

3 thoughts on “Je te vois, par Gregorio Cept

  1. Amour et souvenirs enfouis, séquelles et trésors mêlés.
    Poésie et tendresse.
    Merci pour le partage 😀

Laisser un commentaire