Gagner, par Hugo

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Voie lactée

Image libre de droits – https://pixabay.com/en/milky-way-starry-sky-night-sky-star-2695569/

[24 heures de la nouvelle 2018 : Toute la nouvelle doit se dérouler dans une seule et même pièce.]

Je n’ai jamais compris la conclusion du film de Quentin Tarantino, Kill Bill.

J’ai vu ce film pour la première fois adolescent. J’ai été transporté par ce film, et par la jouissive violence de la vengeance exposée à l’écran. Gagner et écraser ses ennemis, voilà un cinéma dans lequel je me retrouvais !

Mais je n’ai jamais compris sa conclusion.

Lorsque l’antagoniste, un homme de famille, est frappé par la protagoniste du film, il lui est annoncé qu’il mourra après avoir fait cinq pas.

Pourquoi fait-il ces cinq pas ?

Pourquoi ne reste-t-il pas immobile, assis à jamais, vivant, continuant à gagner son combat ? Pourquoi ne lutte-t-il pas jusqu’au bout, accroché à la vie, sans abandonner la famille qui est la sienne, sans renoncer ?


Il est 23h, et comme tous les soirs le plafond s’illumine. Des milliers de petites LED, soigneusement placées sur le plafond peint en nuances variant entre le bleu le plus foncé et le noir le plus profond, s’allument progressivement.

Je suis confortablement installé sur le dos, les yeux fixant droit ce spectacle.

La voie lactée, reproduite spécifiquement pour moi, apparaît.

Ces étoiles artificielles brillent. Elles vacillent, mais elles brillent. Comme depuis tant d’années.

Cette installation a coûté des centaines de milliers d’euros, et a nécessité un an de travail à une équipe d’artistes de premier ordre. La maintenance annuelle nécessaire n’est pas moins chère.

Je ne regrette pas une seule seconde l’investissement.

Je suis né de parents riches, et ma chambre a toujours été cette pièce. Les photos que j’ai retrouvé dans les albums de mes parents montrent mon lit de bébé installé au centre de la chambre, des étoiles en papier suspendues au dessus. J’imagine que c’est de là que je tiens cet l’amour de cette vue.

Les étoiles, et leur radiance, leur lueur, leur feu, leur flamme, m’ont été transmises par mon père et ma mère.

Mes parents. Brillants, visionnaires, conquérants. Et morts. J’ai hérité de leur fortune quand ils ont été tués le jour de mes 12 ans.

Abattus sous mes yeux, ici même, après qu’ils m’aient caché dans le placard.

Abattus par un imbécile incapable de voir leur grandeur.

Pour que je revienne dans cette pièce, après le passage de la police, après le passage des nettoyeurs… il a fallu dix ans.

Mon objectif a toujours été de devenir l’homme qu’ils rêvaient que je sois. L’homme qui reprendrait le business familial, et qui serait capable de perpétuer qui nous sommes, et les valeurs que nous représentons. De faire face et relever tous les défis.

Ne pas entrer dans cette pièce ces dix années a été la seule faiblesse que je me suis accordé.

Pour autant, devenu adulte, mes études terminées, je me devais de me rapproprier le manoir familial. Pour faire savoir au monde que nous étions de retour, que j’étais maintenant aux commandes, et que j’allais faire en sorte qu’ils n’oublient plus jamais notre nom.

J’ai fait transformer mon ancienne chambre. J’ai fait abattre les cloisons, agrandissant un maximum la pièce. Ainsi a disparu le mur contre lequel se trouvait ce maudit placard. L’impressionnant bureau de mon père était maintenant directement dans la chambre. J’ai aménagé une cloison coulissante, et fait mien cet endroit tout entier.

J’en ai fait mon temple, mon sanctuaire, ma réserve de force.

Le bureau de mon père est devenu le mien, et j’en ai fait le symbole de mon pouvoir.

Un bureau à ma stature, un bureau où je voulais pouvoir faire ressentir le pouvoir qu’est le mien.

Un bureau où j’ai gagné, vaincu tous les obstacles que le monde a mis en travers de ma route.

Un bureau où j’ai reçu les dirigeants de sociétés, bientôt rachetées s’ils étaient suffisamment conciliants, détruites sinon.

Un bureau où j’ai reçu plusieurs présidents, dont un imbécile qui a rapidement regretté d’avoir cru pouvoir réécrire les lois pour me faire plier. Les photos de son cadavre nu ont fait les beaux jours de la presse l’année d’après…

Un bureau où j’ai reçu l’avocate qui vint me défendre lorsque je fus accusé (à raison) de m’être débarrassé de quelques pathétiques journalistes qui voulaient en savoir trop. Son formidable travail et son pragmatisme complet me plut, et j’en fis ma femme.

Un bureau où nous fîmes l’amour maintes fois, tout comme dans notre chambre conjugale. Mais jamais elle n’entra dans ma chambre.

Car de l’autre côté de la paroi… Cet endroit était le mien.

Une fois les affaires terminées, une fois la vie familiale terminée, une fois tout terminé… Je pouvais toujours passer de l’autre côté de la paroi, et regarder les étoiles. Ce planétarium, rien qu’à moi.

Toute ma vie, je me suis battu, et j’ai gagné. Sans hésitations. Sans regrets. J’ai gagné.


Je suis confortablement installé sur le dos.

La lumière des étoiles me semble vaciller. Sont-elles finalement en train de s’éteindre ?

Mon assassin gît à côté de moi.

Il est mort. J’ai gagné.

Même si… le sang qui s’écoule de ma blessure forme maintenant une bien large flaque.

Tout ce sang… me rappelle mon film préféré…

Je n’ai jamais compris pourquoi, dans Kill Bill, l’antagoniste fait le choix de mourir.

N’aurait-il pas dû s’accrocher à la vie par n’importe quel moyen nécessaire ?

N’aurait-il pas dû… gagner ?

Mais… je crois que je comprends maintenant.

À arrêter de gagner…

On trouve une certaine… sérénité… qui… il me semble… se marie fort bien… avec les étoiles…

Kindle

2 thoughts on “Gagner, par Hugo

  1. C’est très bien écrit mais je ne crois pas avoir compris le sens de l’histoire :/
    Après si c’est plus dans la contemplation et la poésie alors c’est gagné ^^

  2. à vouloir tout gagner, on en vient à se coucher, s’allonger et partir.
    que restera-t-il de l’empire ?
    rien à l’échelle de l’univers
    les étoiles s’en moquent
    les étoiles perdurent
    il est temps de dormir
    merci pour le partage

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