Fait-maison, par Timothée Pelletier

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[24 heures de la nouvelle 2018 : Toute la nouvelle doit se dérouler dans une seule et même pièce.]

Leega fait partie de ces gens qui squattent vos anciens appartements. Il les choisit vides. C’est comme ça qu’il les préfère. Sans poster sur les murs, sans tapis au sol, sans meubles, sans rien, sans humanité. Leega aime ce qui est mort. Parce qu’il fait de cette absence de vie, un univers bien à lui.

Celui-là est grand. Une pièce. Il s’étend sur vingt mètres carrés. C’est ce qu’on lui a dit quand il a demandé s’il pouvait venir squatter. Leega est toujours très attentif à ces choses-là. Il vous demandera très précisément la superficie — loi Carez, l’orientation — nord ou sud, le degré de luminosité, l’emplacement, l’accessibilité aux transports, et ce jusqu’au niveau de dépense énergétique. Car Leega n’aime pas consommer. Il préfère l’absence d’électricité. Il a besoin de se lever avec la Lune et se coucher avec le Soleil. C’est comme ça qu’il a toujours fonctionné, Leega, avec les éléments. Il est encré dans la nature de ses appartements.

Leega a fermé la porte derrière lui. Il s’est pris trois pizzas sur le chemin, deux regina et une quatre fromages. Ça lui permettra de tenir trois jours. Il les dépose à côté de l’évier. Y’a des bestioles qui sortent du siphon. Il en prend une sur le doigt. Ça lui chatouille la phalange, lui galope sur le poignet, se faufile sur son bras, vient se cacher dans le creux de son aisselle. Leega aime la nature. Il aime que ça communique avec lui, que ça lui rentre sous la peau, que ça perce son épiderme et le couvre de plaques rouges.

Il pose son sac au sol. Dans l’un des vingt mètres carrés. Il s’assoit à côté. Il occupe désormais deux mètres carrés de l’espace. Leega ne prend pas beaucoup de place. Il est petit, pas très uniforme. Il a des cheveux en bataille. Un jour, il aimerait se raser le crâne, mais il n’a pas suffisamment d’argent pour se payer une tondeuse. Il sort de son sac un ordinateur portable, qu’il pose devant lui. Leega est assis en tailleur. L’ordinateur prend un peu de place. On doit être à deux virgule cinq mètres carrés. On arrondit, c’est toujours plus simple ainsi.

Leega n’a pas internet, mais il n’en a pas besoin. Il sait craquer les codes des gens tout autour. On lui a assuré qu’il y avait un bar à côté, que le bar avait du wifi, que ce serait facile à récupérer. On lui avait pas menti. Leega rejoint la connexion en à peine trois minutes. Il pianote sur les touches de son clavier. Il ferme les yeux, imagine le son que les blanches feraient, et celui que les noires lui donneraient. Leega n’y connaît pas grand-chose en matière de musique, mais il est presque sûr qu’il pourrait apprendre à jouer du piano en quelques heures. Leega a un ego surdimensionné dont il a du mal à délimiter les dimensions.

 

Il chope une vidéo DIY. Do it yourself, comme ils disent là-bas, outre-Manche. Ça dure une vingtaine de minutes. Leega aurait cru que ça aurait duré moins longtemps.

Il peut faire autre chose en attendant. Il écoute. Pas besoin de regarder, il est à peu près sûr de savoir ce que ça donne visuellement. Il se balade dans la pièce. Dans vingt mètres carrés, on peut faire le tour en trente secondes. Mais Leega cherche à ralentir l’allure. Il prend le temps de dérouler le pied. Il force son corps à s’appuyer sur ses orteils. Il se trouve lourd, mais d’autres le jugeraient léger. Leega se nourrit mal, alors il ne pèse pas gros. Il est grand, allongé. À l’image de son appartement en fait.

Il enlève son t-shirt. La bestiole de tout à l’heure panique et tombe au sol. Leega l’écrase. Il aime la nature, mais il n’aime pas qu’on l’abandonne, qu’on le quitte soudainement, qu’on se détache de lui. Leega a besoin d’être touché, caressé, aimé. Mais qui voudrait de quelqu’un comme lui ? Petit être solitaire qui squatte des apparts pour se donner un style underground. Dans un sens, Leega est assez pathétique. Il se perd dans sa misère.

Leega a la tête qui tourne. Car la tête a tendance à tourner quand elle est pleine d’idées sombres. Il s’étale sur le sol. La voix continue de jaillir depuis l’ordinateur. Leega a les yeux fermés. Ça circule jusqu’à l’intérieur de ses tympans. Solitaire, car rejeté par la société ? Ou votre solitude est plutôt due à un aspect de votre personnalité ? Leega réfléchit. Il ne sait pas vraiment ce qu’il est, lui. Un individu sans âme, qui traverse les quartiers sans jamais se poser plus d’une semaine. Il est seul, c’est sûr qu’il l’est. Mais il ne sait pas vraiment pourquoi. Il ne sait plus depuis quand non plus. Il l’est, c’est tout ce qu’il sait, et c’est déjà pas mal.

 

On frappe à la porte. Leega gueule depuis le fond de l’appartement. C’est ouvert. Sa voix est rauque. Y’a de la fumée qui s’échappe de sa bouche. Elle est restée là pendant trop longtemps. C’est la fumée d’une cigarette de trop, de celles qu’on n’aurait pas dû tirer, mais qu’on a grillées quand même.

La porte s’ouvre. Le mec est grand. Plus grand que Leega. Il tire derrière lui un matelas rongé, brûlé par endroit. Le mec dépose ça là, dans l’entrée. Il est venu en se disant peut-être que ça ferait plaisir à Leega. Les gens font toujours ça, et Leega ne sait pas vraiment pourquoi. La porte se referme et le mec disparaît. Leega se lève pour récupérer le matelas. Il le tire jusqu’au fond de l’appartement. Il le dispose de manière symétrique contre un mur, bien au centre. Il imagine que c’était là que les anciens locataires avaient mis le lit. Leega fait ça comme ça et en faisant ça, il a l’impression de respecter quelque chose, de faire comme les autres faisaient, d’entrer dans le moule, d’être normal. Car Leega aime ce qui est bizarre, mais il aime cette étrangeté qui naît de vouloir copier ce qui ne l’est pas.

Il récupère son ordi au passage, chope l’une des pizzas et s’allonge sur le matelas. La pizza d’un côté, l’ordinateur de l’autre. D’ici, la pièce paraît nettement plus grande. Il peut garder un œil sur la porte d’entrée. Il a la fenêtre dans le dos, mais les volets sont fermés. Il pourrait faire nuit dans l’appartement, mais un faible rayon de lumière parvient à se frayer un chemin à travers le bois abîmé du volet. Leega pourrait se lever pour ouvrir, pour aérer l’espace, mais il est crevé. Il clique sur la vidéo. Elle se remet à déblatérer des paroles sans saveur, que Leega cherche à garder à l’esprit. Il réfléchit à nouveau.

 

Il prend une part de pizza, l’enfourne dans sa bouche. Leega mâche. Il ne sait même plus ce qu’il mange, n’a pas forcément envie de savoir. Il n’a jamais été très doué avec les goûts et les saveurs. En revanche, il a un excellent odorat — du genre à reconnaître un parfum à plusieurs kilomètres. C’est pratique pour chasser une proie. Parfois, Leega s’entraîne. Il capture un effluve dans la rue, la suit en fermant les yeux. Il réussit toujours à la traquer. Une fois, il en a suivi une comme ça, de prostituée. Il se l’est faite dans la pénombre d’une ruelle qui sentait la pisse et la cigarette.

L’appartement il sent pareil. Mais Leega n’arrive pas à savoir si l’odeur vient de lui ou d’ailleurs. Il a dû mal à sentir correctement aujourd’hui. Il a juste envie de se laisser crever. Il se demande s’il pourrait s’étouffer avec les tomates et les champignons de sa reine. C’est plutôt classique de mourir d’un coup tranchant de la royauté. On en a tué des milliers comme ça, de sujets. On disait que c’était pour le petit bonheur des souverains, mais en réalité, c’était pour celui des sujets. Parce que qui voudrait vivre dans un monde dirigé par une tête couronnée ? Pas lui en tout cas, et c’est l’une des excuses qu’il se trouve pour en finir.

 

Leega fait glisser le curseur de sa souris sur la vidéo. Il lui reste sept minutes. C’est long sept minutes, ça vous laisse le temps de faire tout un tas de trucs. Leega entame sa deuxième part de pizza. Il l’avale rapidement. Il craint de ne plus avoir beaucoup de temps. Il se lève. Il essaie d’ouvrir la fenêtre, mais le loquet est bloqué. Il trouve de quoi casser le verre. C’est un large objet de chair qu’il s’apprête à déchirer en dizaine de petits morceaux de peau. Coup de poing. Ça saigne tout autour de l’impact. Sa main aussi.

Leega a le sang noir. Noir comme les regrets qui coulent dans ses veines. Noir comme les peines qui rongent ses os. Noir comme les cendres qui écrasent ses poumons. Il a le noir tout à l’intérieur, comme il a la douleur au fond du cœur.

Il passe son bras à travers le trou qu’il a créé dans la fenêtre. De là, il ouvre le volet. Le jour lui éclate au visage. Ça lui brûle les yeux. Putain de Soleil. Il se laisse tomber en arrière sur le matelas. Il tombe juste entre sa pizza et son ordinateur. Il tombe bien. Il tombe juste. Il tombe sans se faire mal. C’est tant mieux. Ou c’est tant pis. Il serait tombé un peu à côté, il se serait éclaté le cerveau. Ça aurait fait plus de sang. Ça aurait pu être joli. Ça aurait donné de la couleur à l’appartement.

 

Leega pourrait être de ces personnes désespérées suite à une tragédie. Mais Leega n’a rien vécu parce qu’il ne fréquente rien ni personne. Il se contente de croiser vite fait des agents immobiliers véreux qui lui filent des bons plans de temps en temps — et des prostituées, parfois. Elles l’aident à oublier que sa vie est minable. Elles lui font sortir sa haine, l’amènent à éjaculer ses problèmes. Leega les apprécie bien. Il les juge pas, parce que s’il se mettait à les juger, il devrait faire pareil avec lui-même et ça deviendrait difficile.

 

La vidéo se tait. Il fait silence dans l’appartement. Leega pourrait crier, mais ça ne servirait à rien. Y’aurait personne pour l’entendre. Il lève les yeux au plafond. Ils sont déjà vides d’un arrêt cérébral qui n’est pas encore là, mais qui se prépare à venir. Leega laisse le froid de la fenêtre ouverte se glisser à l’intérieur de ses pores. L’hiver traverse l’appartement. Ça congèle les murs, fait du sol une véritable patinoire. Il sent que ça refroidit l’espace, que ça fait pareil avec le dessous de sa peau. Ça le cristallise jusqu’à l’hypoderme. Des cristaux de glace se mêlent aux kératinocytes. Le cerveau cherche à réchauffer. Leega se resserre. Il replie ses jambes contre son torse, les entoure de ses bras. Il lie ses doigts, les entrelace entre eux. Il serre fort, très fort. Il a besoin de chaleur ; son corps en redemande encore. Leega ferme les yeux. Le gel pourrait le tuer, mais ce n’est pas ce qui le tuera.

Alors Leega les rouvre. Il déplie les membres, fait craquer la nuque. Il se relève. Il traverse la pièce, rejoint son sac. Leega a prévu le coup. Ça fait plusieurs jours qu’il se matte la vidéo en boucle. Il sort une corde, un couteau et une boîte de médicaments. Il existe des tas de manières de se donner la mort. Il sait ce qui fonctionne pour certains cas, ce qui ne fonctionne pas pour d’autres. Il se réinstalle sur le matelas. Il cherche à oublier le froid qui s’est glissé dans l’appartement. Il appuie sur la vidéo. Bouton replay. Juste une dernière, pour le plaisir.

 

Solitaire, car vous n’aimez pas la société ? Si oui, alors tuez-vous chez vous. La pendaison est un excellent moyen. Leega regarde la corde. Il n’a jamais été très doué pour les nœuds coulants. Il regarde attentivement comment la personne de la vidéo fait. Elle fait ça très bien, de façon très précise, comme Leega les aime. Elle a les doigts fins. On préférerait qu’elle ne meure pas celle-là. Elle pourrait faire de la couture ou quelque chose comme ça, un truc utile pour la société. Elle accroche la corde à un crochet situé au plafond. Leega regarde le sien, de plafond. C’est blanc, vide, avec quelques légères traces d’humidité, mais pas de crochet. Pas besoin d’aller plus loin.

Leega fait glisser le curseur sur la barre du bas. Il fait défiler les secondes. Solitaire de personnalité ? Tuez-vous en silence. Une prise de somnifères, médicaments ou antibiotiques en quantité peut être une très bonne idée. Leega regarde la boîte de médocs qu’il a ramenée de son sac. Il se demande si ça suffirait. La personne de la vidéo prend une bouteille d’eau, et avale un premier comprimé. Puis un deuxième. Puis un troisième. Leega place la gélule sur sa langue. Il regarde autour de lui. Il crache. Il a été stupide de penser à une telle idée. Il n’a ni eau ni soda ni rien.

Leega avance la lecture de la vidéo. L’envie du risque, le besoin de sensations, l’attrait de se laisser aller à ses pulsions ? L’asphyxie vous tuera lentement, progressivement, durement. Vous sentirez l’air qui s’évade de vos poumons. Ça sera long. Leega aime ce qui est long. On lui propose deux options. Celle du sac en plastique qu’on maintient autour de la tête. Ou celle du gaz qu’on laisse allume trop longtemps. Leega n’a de réponses à aucun de ces choix. Il n’a ni sac ni réchaud. Et si réchaud il avait trouvé, le coup de poing de tout à l’heure aurait ruiné ses chances de non-survie. Leega soupire. Il aurait voulu mourir dans la longueur de l’oxygène qui s’épuise.

Dernières minutes de la vidéo. Un fort sentiment de solitude est né d’un phénomène tragique dans votre vie ? C’est pas vraiment le cas de Leega. Il ne se passe rien dans sa vie. Rien du tout. Mais ça a l’air d’être ce qu’il y a de plus simple. Un coup de revolver dans la gueule ou des veines tailladées. Leega a un couteau et par chance, il est ambidextre. Il a pas besoin de la vidéo pour savoir comment faire alors il referme son ordinateur, prend une dernière part de pizza, la cale dans sa bouche, la mastique progressivement.

Leega prend le couteau. Il se tranche le poignet gauche. Ça marque un peu. Il réessaie. La lame est peu aiguisée. Il doit s’y reprendre à quatre fois avant que ça crache du sang. Leega a mal, mais il n’a pas grand-chose d’autre à ressentir. Il fait passer le couteau dans son autre main, taillade l’autre poignet. Celui-là résiste plus longtemps ; il s’y prend à six reprises. La coupure n’est pas très profonde, mais c’est suffisant pour le faire saigner. C’est la chair qu’on a lacérée, et le cerveau qui souffre désormais. Leega pleure sans vraiment vouloir pleurer. Ça doit être la douleur, une espèce de réflexe humain ou quelque chose comme ça. Les larmes s’écoulent de ses joues à ses poignets ouverts. Il a plus de larmes dans le sang que de globules rouges ou blancs.

Leega s’est découvert un talent d’artiste. Le matelas est sa toile. Il appelle ça ‘peinture rouge sur tissu blanc’. Il est sûr que ça aurait sa place dans une galerie d’art. Juste à côté des monochromes de Klein. Le mec a fait bleu, Leega a fait rouge. Il s’est adapté à quelque chose de plus contemporain. Parce que c’est vrai, on se suicide tous de nos jours. Pour une raison ou pour une autre. C’est ce qu’il pense Leega, qu’on se suicide pour rien. C’est pour ça qu’il l’a fait d’ailleurs. Ça faisait sens au milieu de sa vie. Acte sensé pour existence insensée.

Il ferme les yeux. Leega n’a pas besoin de les avoir ouverts pour voir qu’il ne verra plus le plafond pourri de cet appartement. On viendra pas le chercher. Y’aura personne pour le sauver. Il a fait ça dans le calme, sans éclaboussures. Ça s’écoule lentement. Et dans la lenteur du moment, Leega attend. Il attend de ne plus sentir le sang qui sort de ses veines.

Leega avale la dernière bouchée de pizza. Il a les bras allongés le long de son corps. Il se vide du noir qui creusait les couloirs sous sa peau. Ses yeux s’ouvrent. Ils sont blancs. Blancheur intacte que les morts ont lorsqu’ils ont fini de vivre.

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4 thoughts on “Fait-maison, par Timothée Pelletier

  1. Salut. Un peu hard rock comme nouvelle mais j’aime bien. Précision technique quand même, en se tailladant les poignets, on peut se faire très mal, s’abimer les tendons…mais à moins de se plonger dans l’eau ou d’avoir un traitement anti coagulant, il n’y a presque aucune chance mourrir

  2. J’ai vraiment adoré tout le début jusqu’à la corde. Il y a une vraie ambiance malsaine, noire, très bien réalisée. Noir, mais poétique en même temps. Une vraie belle réussite.

    Puis, dès la corde, ça devient un peu longuet. J’aurais préféré (mais c’est subjectif !) avoir moins de détail sur toutes les méthodes. On comprend le sens de la vidéo. Une ou deux phrases auraient à mon avis suffi pour que l’on situe le genre de vidéo qu’il matait.

    La fin était parfaite. Très bon texte 🙂

  3. Lentement s’effiloche la réalité des existences égarées…
    Petit ou grand, seul ou perdu, Leega s’égare lui-même dans des raisonnements qui lui sont propres.
    Mourir n’est pas si simple qu’il y paraît.
    Le réveil sera plus dur encore…

  4. Texte très bien écrit mais très glauque, je pense qu’il faudrait une mention au début – c’est sensé être tout public. Quoi qu’il en soit, morbide et bien écrit

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