Exit, par GéOd’Am

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[24 heures de la nouvelle 2018 : Toute la nouvelle doit se dérouler dans une seule et même pièce.]

La porte vient de se refermer sur eux en grinçant. Ostensiblement, la clé a tourné dans la serrure, avec une lenteur sadique. Le pêne a claqué, puis un, puis deux verrous ont émis leur grincement sardonique.

Prisonniers ! Ils sont prisonniers. Dans cette pièce obscure, aux dangers inconnus, à l’aménagement improbable, ils le pressentent. Et ils savent que leur devenir est compté.

Teddy allume la petite lampe de poche miniature, accrochée à son trousseau de clés et destinée à éclairer le trou de la serrure, lorsqu’il rentre tard chez lui. Avant d’entrer dans cette pièce, ils ont dû abandonner leurs téléphones portables et renoncer à la fonction de torche lumineuse qu’ils auraient pu leur procurer.

Le mince trait de lumière dévoile à peine le décor. Joe, lui, allume son briquet et trouve un bougeoir sur une étagère près de lui. Il allume la chandelle. La flamme vacille puis grandit et éclaire un espace restreint autour d’eux.

Amanda frissonne. Elle a beau s’être préparée à l’épreuve, elle ne peut s’empêcher d’éprouver une crainte. Et si tout ne se passait pas comme prévu ?

— Bon, alors on fait quoi, maintenant ? claironne Sofia.

Sa voix troue l’espace, comme si elle le déchirait. Ses trois compagnons sursautent. Amanda ne peut réprimer un rire nerveux :

— Tais-toi, chuchote-t-elle.

— Pourquoi ? réplique Sofia. On a le droit de parler, quand même, non ?

Malgré tout, son ton a baissé et elle murmure :

— Allons, ne perdons pas de temps. Qu’est-ce qu’on va bien pouvoir faire ?

— Il nous faut trouver un moyen pour sortir de là.

Joe se retourne et promène le bougeoir tout autour de la porte qui vient de se refermer. Mais il ne dévoile qu’une plaque de métal, sans gonds, sans poignée, sans serrure, sans la moindre aspérité.

Avec autorité, il décide :

— Rien à faire par là. Faisons le tour de la pièce.

Il se dirige vers sa gauche, tandis que les autres s’écartent dans d’autres directions, mais l’obscurité les empêche de progresser. Le sol, ferme au départ, donne par endroits des sensations suspectes : de pentes glissantes en petites marches traîtresses, leurs semelles s’enfoncent avec mollesse ou donnent l’impression de coller comme sur du bitume fondu. Des obstacles dressés sans ordre apparent les séparent peu à peu les uns des autres. Parfois de minuscules clignotements leur vrillent les yeux et s’y impriment en les aveuglant momentanément.

Les mains tendues, ils tâtonnent et rencontrent des objets bizarres aux touchers inquiétants, tantôt très doux, ou vaporeux comme des plumes, tantôt rêches et rugueux comme du papier de verre, parfois très froids, ruisselants ou visqueux, dégoûtants. Des voiles ou des fils tombent du plafond et frôlent leurs cheveux, comme des toiles d’araignées immondes.

Ils ponctuent le silence et l’obscurité de grognements et de cris de surprise ou de répulsion. Ils ont l’impression que ces choses bougent, se dérobent puis reviennent. Ils finissent par craindre une griffure ou une morsure par un animal inconnu mais assurément répugnant.

Sofia s’affole :

— J’ai peur du noir ! On ne sortira jamais de là…

Amanda réplique :

— Fais pas l’idiote !… Impossible de savoir où on est… Joe, amène ta lumière, il faut un chef de file. Tu passeras devant et on va te suivre.

Joe ricane :

— Tu veux que je prenne tous les risques, si je comprends bien ! Pourquoi tu ne passerais pas la première ?

— Non ! C’est vous qui avez voulu…

Teddy intervient avec calme :

— Cela ne sert à rien de se disputer. On va s’en tirer. Nous devons nous organiser. Vous ne voulez quand même pas vous abaisser à appeler au secours, non ? Joe, regarde autour de toi si tu ne trouves pas d’autres moyens d’éclairage…

À nouveau, il allume sa mini-lampe et grâce à cette petite lueur, il parvient à mettre la main sur une lampe à dynamo. Il tourne la manivelle et elle s’allume, à son grand soulagement. Il la tend à Sofia :

— Tiens ! Là, tu auras moins peur ! Éclaire-nous ! Balaye lentement, qu’on se repère. Le sol d’abord. Regardez, il y a comme un passage qui serpente entre les obstacles.

Il s’avance sur le tracé qu’il devine et se rend compte qu’il peut marcher sans trébucher. Les autres le suivent dans le grésillement de crécelle émis par la manivelle de la lampe que Sofia active sans cesse. Ils parviennent à un espace un peu plus grand, cerné de meubles hauts et étroits, comme des placards de vestiaires, les uns en métal, les autres en bois. Soudain, un grondement emplit l’air, tout semble vibrer autour d’eux, le sol frémit comme s’il voulait s’ouvrir et les engloutir. La bougie s’éteint comme soufflée par un courant d’air glacial.

Les filles se pressent contre les garçons, tandis que des éclairs de lumière les éblouissent. Une voix sortie de nulle part se met à grogner des paroles indistinctes, mais manifestement peu accueillantes. Le cercle de portes semble se resserrer autour d’eux, refermant l’espace par lequel ils sont entrés. Le sol s’élève comme s’il voulait les écraser au plafond. L’espace entre les portes se rétrécit et ne permet plus de passer.

Angoissée, Sofia se précipite sur les poignées et tente d’ouvrir ces vestiaires, mais tout est verrouillé. Elle est prise soudain d’une panique furieuse et se met à frapper les portes en criant :

— C’est trop nul, ça ! Je veux sortir !

Le silence et l’immobilité brusques qui suivent son cri de panique sont presque plus anxiogènes que le tremblement sonore.

Teddy se rend compte que son amie ne va pas résister : elle est pâle et frémissante. Il la prend dans ses bras et murmure avec douceur :

— Calmons-nous… Réfléchissons un peu. Et tentons d’agir avec méthode. Examinons chacune de ces portes : il y en a sûrement au moins une qui va s’ouvrir !

Afin de ne pas omettre une poignée, chacun s’acharne à les manipuler, les uns après les autres, poussant et tirant, levant et abaissant, mais rien ne se passe. C’est alors que Joe remarque :

— Vous ne trouvez pas que ces portes sont alternées de manière régulière ? Une en panneaux de bois, une en métal gris, une en persienne de bois, une en métal noir à rainures. Il y en a quatre de chaque… Et nous sommes quatre. Mettons-nous chacun devant chaque sorte de porte et manipulons les poignées ensemble.

Chacun s’ordonne comme Joe le propose. Il intime alors :

— Poussez ! Tirez ! Levez ! Baissez !… Suivantes !

Les deux premières sortes de portes ne donnent aucun résultat, mais lorsqu’ils poussent ensemble les quatre portes semblables qui leur succèdent, le cercle s’ouvre enfin, les parois se reculent dans un grincement aigu qui leur vrille les tympans.

Les filles veulent se précipiter, mais Teddy les retient :

— Attention à la marche !

Effectivement, le sol surélevé de leur prison débouche sur trois marches descendantes.

Calmement, ils finissent par sortir et reprennent leur parcours tâtonnant. Joe regarde sa montre lumineuse et dit :

— Faudrait peut-être qu’on se dépêche… Ça fait presque une heure qu’on est là… Nous n’avons pas de temps à perdre.

L’infime marquage au sol sur lequel ils piétinent avec impatience les guide jusqu’à ce qui ressemble à une porte, plaquée uniformément de métal, semblable à celle par laquelle ils ont pénétré dans leur prison, c’est-à-dire sans gonds, ni serrure, ni poignée apparents. Moqueur, un gigantesque “Exit” est tagué en vert fluo dessus.

Nerveusement, Amanda éclate d’un rire saccadé :

— On est bien avancé, maintenant… Tu vas lui demander gentiment de s’ouvrir ?

— Et pourquoi pas, rétorque Teddy. Mais on va le faire ensemble ! Dites avec moi : « Sésame, ouvre-toi ! »

Malgré la formule qui leur semble ridicule et obsolète, tous obtempèrent sans protester.

Le soulagement de tous, et pas seulement des filles, est flagrant quand, à leur grande surprise, la porte s’entrebâille, tandis qu’une lumière tombe sur eux au son de la chanson « We are the champions ».

Autour de la porte, des lettres lumineuses et clignotantes s’affichent : « You won your escape game » !

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6 thoughts on “Exit, par GéOd’Am

  1. Hehe, j’étais sûr qu’il y aurait un escape game dans les 24h, du coup j’ai un peu deviné ! J’aurais forcé sur le côté danger etc, mais c’est quand même pas mal en 24h. Joli !

    • Merci ! De mon côté, j’aurais voulu concocter une belle énigme, mais dans le délai imparti, je n’y suis pas parvenue !
      Cependant l’idée reste et sans doute qu’un jour, j’écrirai un texte de ce genre !… mais je mettrai sans doute plus de 24 h à l’écrire !

  2. on voit fleurir un peu partout ces salles de jeux d’un nouveau genre.
    vivre ses frayeurs en équipe et dans un temps imparti, pourquoi pas.
    Pas pour moi ça 😀
    affaire rondement menée quand même.

    • Merci pour la lecture et le commentaire !
      Les « escape game » sont souvent des jeux « à énigmes » plus qu’à « se faire peur » ! Mais dans le temps imparti, je n’ai pas trouvé une énigme qui me satisfasse et qui aurait pu mettre en jeu le sens de la déduction des personnages. Mais peut-être qu’un jour, l’idée viendra !

  3. J’ai deviné qu’il s’agissait d’un jeu type escape game mais on se laisse prendre à la frayeur du groupe. Dommage que la nouvelle soit trop courte!

    • Merci, Claire ! Je suis d’accord, l’aventure aurait pu être plus longue, mais dans le temps imparti (les 24 heures), je n’ai pas voulu me risquer à ne pas terminer dans les temps !
      Peut-être que plus tard, je reprendrai le texte pour l’étoffer.
      Merci du commentaire !

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