Examen de passage, par Alex Des

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[24 heures de la nouvelle 2018 : Toute la nouvelle doit se dérouler dans une seule et même pièce.]

Ma mère me tamponne le front avec un chiffon imbibé d’eau fraîche. A travers le voile qui brouille ma vision je devine ses yeux pleins de larmes. Pourquoi a-t-il fallu que je tombe malade maintenant ? J’ai toujours eu une excellente constitution. J’ai traversé école primaire, collège et lycée sans jamais succomber aux miasmes qui fauchaient inexorablement mes petits camarades. Ma santé faisait ma fierté, me confortait dans un rassurant sentiment de supériorité et justifiais mes moqueries envers ceux qui rataient des cours ou se faisaient dispenser à cause de leur faiblesse. Aujourd’hui la situation n’a plus rien d’amusant. La fièvre fait trembler tout mon corps de façon incontrôlable et mon cerveau surchauffé est à la limite de la bouffée délirante. Je voudrais rassembler un semblant de clairvoyance et initier un dialogue, mais les sons sortent de ma bouche totalement désarticulés, borborygmes d’une machine défectueuse qui perdrait son huile comme je me vide de ma sueur.

La silhouette imposante de père se découpe dans un coin de la chambre chichement éclairée. Il ne dit rien mais je sens tout le poids de son regard peser sur mon corps affaibli. Je l’ai déçu, je le sais. Lui le puissant, lui l’inflexible ne peut tolérer le piteux état de sa progéniture. Il a bâti un empire à la seule force de ses mains et de sa volonté et a écrasé tous ceux qui ont eu l’audace de se dresser sur son chemin. Que peut-t-il ressentir aujourd’hui en contemplant son unique descendant réduit à l’état d’avorton impuissant et incohérent si ce n’est de la honte ?

Je voudrais parler, me justifier, plaider ma cause : oui je vais manquer les examens qui commencent demain, oui c’est une déception légitime. Mais je pourrai toujours demander une dérogation pour les repasser plus tard. Ce n’est que partie remise. C’est un contretemps, pas un échec. Je pourrai toujours réussir.

La silhouette paternelle reste sourde à mon monologue interne. Je la devine s’éloigner du lit et sortir de la chambre. Mère pleure à chaudes larmes à présent. Elle prend ma main dans les siennes et la serre pour me transmettre toute son affection. Elle murmure des paroles qui se veulent douces et encourageantes. Puis elle se lève et s’éloigne à son tour. La lumière s’éteint et le bruit de ses sanglots se fait plus distant. Nous restons seuls, la fièvre et moi, duellistes dans un même corps.

Une bonne grippe, tel était le diagnostic du docteur. La médecine et la biochimie avaient fait d’énormes progrès depuis le 21ème siècle mais les virus à mutations rapides comme celui de la grippe résistaient encore et toujours aux tentatives d’éradication. Père avait refusé que le médecin m’administre des antipyrétiques pour faire chuter la fièvre. La seule assistance qu’il avait tolérée était un pack de bouteilles d’eau posé sur ma table de chevet pour lutter contre la déshydratation. Ce maigre allié mis à part, il était évident qu’il voulait que je me débarrasse du bacille par mes propres moyens. Que je mérite ma guérison.

La fièvre me dévore et me fait passer par des états extrêmes et contradictoires : tantôt je claque des dents et suis victime d’intenses convulsions qui me plient le corps et manquent de disloquer mes membres, tantôt je suis enveloppé par une langue de feu qui me brûle les organes et enserre ma tête dans un étau. Mes draps souillés de sueur me glacent ou me font suffoquer. Je les rejette au loin, prisonnier de ce corps qui ne trouve de répit nulle part. Pour mon esprit, pas plus d’échappatoire : la fièvre m’empêche de former des pensées intelligibles et m’enferme dans un état de semi-conscience où rêves et réalité se confondent. Devant mes yeux, des taches colorées d’abord indistinctes prennent peu la forme d’objets familiers aux contours mouvants. Une pensée plus claire traverse le magma de mon esprit comme un éclair : Pourquoi mère est-elle aussi éplorée pour une simple grippe ? Je n’ai pas le temps de m’appesantir sur la question car les objets qui dansent devant mes yeux se font plus grands, plus menaçants. Je suis toujours dans ma chambre plongée dans une obscurité à peine troublée par quelques rares rayons de lune, mais le mobilier semble désormais flotter au-dessus de ma tête et manque de m’écraser à chaque oscillation. Chaque meuble est doté d’un regard : c’est celui de père. Ses cent yeux me jaugent, me jugent, me méprisent. Il va m’écraser comme un insecte d’un coup de talon, d’un pied de chaise, d’un coin de table. Je voudrais hurler. Assez ! Assez ! Mais ma gorge reste désespérément sèche. Le matelas de mon lit s’affaisse sous mon poids et je commence à m’enfoncer. C’est une chute sans fin dans une mélasse opaque. Mes mains ne peuvent se retenir à rien de concret, ma respiration est de plus en plus oppressée. C’est à cela que doit ressembler une descente aux enfers, pensé-je confusément.

Une petite lumière vient de s’allumer dans la partie reptilienne de mon cerveau. Je me concentre dessus et tente de toutes mes forces de faire cesser le roulis infernal qui a dorénavant remplacé la sensation de chute. Devant mes yeux des formes vagues s’agitent encore, mais une en particulier se détache des autres. Elle est penchée sur mon lit et me regarde fixement. Je me focalise sur elle. Les traits de l’apparition me sont familiers : ce sont les miens. Elle tient quelque chose à la main, un objet oblong dont les reflets argentés scintillent sous la lumière de la lune. Un couteau. La lame passe d’une main à l’autre de la forme spectrale et s’immobilise tout près de ma tête. Si près que je parviens à déchiffrer l’inscription qui court le long de la lame avec une surprenante netteté : « Razorback blade Bowie, 440 C ». Une nouvelle fulgurance me traverse l’esprit :

On ne peut pas lire dans un rêve.

Je tourne la tête brusquement au moment où la lame s’abat. Elle se plante sans un bruit dans l’oreiller, manquant de peu me transpercer la gorge. L’instinct de survie m’a fait retrouver un peu d’énergie et de lucidité. Je veux me redresser pour faire face à mon agresseur, mais il me maintient plaqué contre le matelas d’une main autoritaire. L’homme qui porte mon visage s’adresse à moi :

« Laisse-toi faire et ce sera vite fini.

-Qui…qui es-tu ?

-Je suis toi, tu le vois bien. Nous sommes la même personne.

-Tu veux dire que… Tu es un clone ?

-Oui.

-Père a…initialisé la procédure de clonage…à cause de…à cause de…

-Tu l’as beaucoup déçu.

-Mais… La loi n’autorise le clonage qu’en cas de mort accidentelle. Et seulement si la mort est avérée ou imminente. Pas pour une putain de grippe dont je me serai remis dans une semaine !

-Tu sais bien qu’avec sa fortune, il se considère au-dessus des lois. Et il n’y a pas que la maladie qui l’ait déçu. Il y a aussi le fait que tu foires tes examens à cause de cette excuse. Comme un faible. »

Voilà pourquoi mère était aussi éplorée : elle savait. Père a décidé de remplacer son fils à cause d’une simple grippe et d’examens de 1ère année de médecine ratés. Et comme la procédure de clonage prenait au minimum 48h, cela voulait dire qu’il l’avait initiée au tout début de la maladie. C’en serait presque drôle si ce n’était pas aussi tragique.

« Je… Je ne veux pas mourir !

-Et tu crois que c’est facile pour moi ? J’ai à peine 24h d’existence et l’une des premières actions que j’ai à accomplir sur terre est d’exécuter un meurtre. Mais ce qui doit être fait sera. Rien ni personne dans cette chambre ne te viendra en aide. Adieu, mon faible frère. »

En prononçant ces mots il s’est positionné au-dessus de moi, genoux calés sur mes bras pour les empêcher de bouger. Je suis complètement impuissant, trop faible pour me battre, trop épuisé pour me révolter. La lame du couteau s’élève. Je lis dans ses yeux qu’il rassemble le courage de passer à l’acte. C’est ma dernière chance. Je hurle :

« Arrête ! Il y a un autre moyen ! »

Pendant quelques interminables secondes la lame reste suspendue au-dessus de ma tête. Puis elle finit par s’abaisser.

« Qu’est-ce que tu racontes ?

-Ecoute-moi bien. Je sais que tu…que NOUS ne sommes pas des assassins. Je l’ai lu dans tes yeux. Mais tu n’as pas besoin de me tuer. Tu peux faire ce que je n’aurai jamais le loisir de faire : fuir. Si tu me tues tu devras me remplacer dans cette vie de cauchemar. Vivre sous la férule de père, constamment écrasé par son ambition, constamment épié, condamné à lui plaire sous peine de… De mort, tout simplement. Mais tu as encore le choix. Pense à Elise ! »

La procédure de clonage duplique les souvenirs de la personne clonée à partir de la dernière prise d’empreinte cérébrale. Il a donc accès à toutes mes expériences passées. Mais le processus n’est pas instantané et débloquer des pans de mémoire demande aux clones un effort de concentration. J’en profite pour pousser mon maigre avantage.

« Tu te souviens d’elle, n’est-ce pas ? Tu sais à quel point je… A quel point nous l’aimons. Tu connais la vie que je lui ai promise et tu sais aussi que je ne pourrai jamais tenir ma promesse. Père ne tolérera jamais une roturière au sein de la famille, il la supprimerait lui-même plutôt que d’accepter de bénir notre union. Mais toi ! Toi tu peux encore fuir avec elle et vivre le grand amour. Prend ma voiture, prend mes économies, tout est à toi… Mais laisse-moi la vie sauve, je t’en supplie. »

Une brève lueur d’hésitation apparaît dans son regard mais elle a vite fait de s’évanouir.

« C’est complètement idiot. Père ne veut qu’un seul fils. Si je pars avec Elise, il nous retrouvera où que nous allions et nous éliminera sans la moindre pitié.

-C’est faux ! Il ne veut qu’un fils, d’accord, mais avec l’argent que je te laisserai tu pourras te faire une nouvelle identité, un nouveau nom, un nouveau visage…

-Et passer une vie de traqué à craindre tous les jours qu’on me plante un couteau dans le dos ou qu’on fasse sauter ma baraque ? Non merci, très peu pour moi. Je préfère ta mort à la vie que tu me proposes. »

Cette fois c’est la fin, il ne fléchira plus. Alors que la lame du couteau s’élève à nouveau, j’abats ma dernière carte :

« Ça peut marcher, je te dis ! La preuve, ça s’est déjà produit dans le passé ! Et tu le sais ! »

Ma remarque a fait mouche. Une fois encore l’hésitation traverse furtivement son regard.

« Quoi ?

-Les vacances d’été il y a quatre ans sur la côte d’azur. J’avais seize ans. Père m’a surpris en train de… D’expérimenter avec une fille et un garçon de la villa voisine. Il n’a pas apprécié. Et deux jours plus tard il m’a envoyé un clone pour m’éliminer. Comme toi ! C’est un maniaque, un malade. Heureusement je suis parvenu à le convaincre de m’épargner. Nous ne sommes pas des assassins, je te le répète. Il a fui et depuis nous n’avons plu de nouvelles de lui.

-Tu inventes n’importe quoi pour gagner du temps.

-Comment pourrais-je inventer alors que tu as accès à mes souvenirs ? Fouille dans ta mémoire ! J’étais en train de me reposer au bord de la piscine dans une chaise longue. La villa était déserte. Le clone a débarqué vêtu d’un bermuda rouge et d’un t-shirt bleu ciel. Il tenait à la main un fusil de chasse que père lui avait confié pour accomplir sa sale besogne. Souviens-toi ! »

Je le vois faire un effort de concentration. Sans qu’il s’en aperçoive, ses genoux ont légèrement relâché leur étreinte sur mes bras. C’est l’ouverture qu’il me fallait. D’un geste mu par l’énergie du désespoir je dégage l’un de mes bras et lui décoche un coup du revers de la main qui l’atteint en pleine glotte. Surpris, il lâche le couteau et porte ses mains à sa gorge ; mon coup lui a coupé le souffle. Je profite de mon avantage pour lui bondir dessus. Avant qu’il n’ait pu reprendre ses esprits je me suis accolé à son dos et l’ai coincé dans une clé de nuque. Il se débat comme un beau diable à présent : ses mains cherchent à m’arracher les cheveux, à me griffer les yeux, il me flanque des coups de coude dans les côtes, tente par tous les moyens de me faire lâcher prise. Mais je tiens bon, ma survie en dépend. Son corps à la même disposition musculaire que moi, mais ses muscles tout neufs n’ont pas l’expérience des dix années de Krav Maga que père m’a obligé à suivre. Alors que je sens que je vais lâcher, sa résistance finit par s’affaiblir. Son cerveau n’est plus alimenté en oxygène et il sombre dans l’inconscience. Je dois faire vite. J’agrippe l’oreiller et le plaque contre son visage. Le fait qu’il soit trempé de sueur m’aide dans ma tâche. L’imminence de la suffocation lui fait reprendre conscience mais il est trop tard. Aucune force au monde ne pourrait me faire desserrer mon étreinte à présent. Tout à ma folie meurtrière, je l’invective :

« Imbécile ! Si tu avais fouillé un peu plus vite dans tes souvenirs, tu aurais vu que oui, mon clone de seize ans a bien essayé de me tuer… Mais que c’est moi au final qui l’ai éliminé ! Je lui ai maintenu la tête dans la piscine, tu te rappelles ? Tu te rappelles de son corps flottant, de ses yeux exorbités ? Maintenant c’est ton tour. Comment tu as dit, déjà ? Ah oui : adieu, mon faible frère ! »

Le corps sous l’oreiller s’est immobilisé. Par mesure de prudence, je maintiens ma position pendant plusieurs minutes supplémentaires, haletant, doigts crispés et phalanges blanchies sur les bords de l’oreiller. Enfin, quand je suis sûr qu’il ne reviendra pas d’entre les morts, je m’effondre sur le lit. L’adrénaline retombe brutalement et je me sens totalement épuisé. Je n’ai plus ni la force ni le courage de repousser le cadavre de mon frère. Ce soir je dormirai à ses côtés. Moi le fiévreux, lui le refroidi.

Les griffures sur mon visage et les coups sur mes côtes commencent à m’élancer, ajoutant une touche finale aux affres de cette nuit de cauchemar. Sans que je m’en aperçoive, père est entré dans la chambre et toise de toute sa hauteur le lit où sont allongés les deux exemplaires de son sang. Je n’ose le regarder en face ou prononcer le moindre mot. Il finit par tourner les talons et sortir de la chambre. Son silence a été éloquent.

J’ai gagné le droit de continuer à être son fils. Mais pour combien de temps encore ?

 

 

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6 thoughts on “Examen de passage, par Alex Des

  1. Rha, c’était chouette ! Ça se lit tout seul. Faire vivre tant de choses si intenses au héros en le faisant à peine quitter son lit, c’est bien joué !

  2. Merci c’est gentil! Il y a des jours où on ferait mieux de rester au lit…Pour le personnage principal, c’est l’inverse 🙂

  3. Une relation familiale fantastique dis donc 😛 J’adore la créativité de ton univers, et ça fait écho à une série que je regarde actuellement, Altered carbon ; tu la regardes aussi par hasard ? Enfin bon, bien pensé et bien écrit 🙂

  4. Terrible possible d’un futur qui me paraît proche.
    Se débarrasser de certains éléments contrariants ou changer des organes, ne sera plus si différent.
    Une autre forme de Soleil Vert.
    Un chouette moment de lecture
    merci pour le partage 😀

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