Étranger, par Chloé Permain

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[24 heures de la nouvelle 2018 : Toute la nouvelle doit se dérouler dans une seule et même pièce.]

Bilky se recroquevilla sur le lit trop grand. Déjà une semaine qu’il n’était pas sorti de cette immense chambre, depuis son arrivée en fait. Non qu’il ne le pût – il avait enfin le droit de se déplacer à sa guise – mais il ne le souhaitait pas. Il se sentait en sécurité dans cette pièce.

Ses oreilles de husky remuèrent, il renifla l’air. Il ne devait pas être loin de seize heures, il sentait les effluves du thé et celles plus ténues de biscuits secs. Ekhram ne tarderait pas à arriver. Il sentit son odeur familière avant d’entendre ses pas. Le Mage ouvrit la porte de sa suite en soupirant.

— Encore une journée éreintante ? demanda Bilky.

— Tu peux le dire, souffla le jeune Mage. Je ne pensais pas que la politique serait si exaspérante lorsque je me suis engagé.

Bilky se rapprocha de son ami, l’entoura de ses bras, toujours à genoux sur le lit. Ekhram enlaça ses épaules d’un geste protecteur.

Le jeune Mage avait accepté facilement que son monde se limite à ces quelques pièces, le temps qu’il se reconstruise. Il n’avait pas besoin de plus, le calme lui suffisait.

— Toujours pas envie de prendre l’air ?

Le plus jeune secoua la tête. Il n’avait nullement envie de voir d’autres visages. Ils ne comprendraient pas. Comment le pourraient-ils ? Ils n’avaient qu’une approche administrative de la réalité, enfermés dans le Palais de la capitale. Ils ignoraient la sensation de chaînes tangibles, eux qui vivaient dans un luxe doré. Sans oublier qu’ils tiqueraient sur son apparence : l’absence d’oreilles en haut des mâchoires que son peuple cachait par des cheveux longs, ses oreilles et sa queue de chien. Si les siens circulaient tranquillement dans les rues, ils étaient absents dans le Palais. Non, Bilky ne se sentait pas à sa place pour sortir de cette chambre. Il ne voulait plus des regards sur lui, sur son corps meurtri, comme si toutes ses souffrances indicibles y étaient marquées, visibles au premier coup d’œil. Il ne voulait pas qu’on sache.

De plus, les gens pourraient mal interpréter sa présence auprès d’Ekhram et il était hors de question qu’il lui apporte des problèmes. Toutes ces années, il l’avait cherché, il avait espéré, il s’était accroché. Il avait pris des risques – notamment en utilisant sa position de Mage – pour le sauver. C’était en grande partie grâce à lui s’il n’était plus là-bas. Ekhram avait accédé à cette haute fonction politique pour lui, pour changer les conditions de vie de son peuple, pour forcer les siens à ouvrir les yeux sur cette réalité. S’ils le voyaient avec le jeune Mage, ils pourraient penser qu’il était hypocrite, qu’il était comme les autres, ne voyant qu’un animal à utiliser en sa personne. Les gens pouvaient sauter sur les conclusions hâtives si facilement.

— Tu n’as encore presque rien mangé… se désola Ekhram.

— Plus vraiment habitué aux aliments solides…

— Je sais que tu dois y aller doucement, le temps que ton estomac se réhabitue, mais tu peux manger plus que ça.

— Je… je suis désolé.

Il détourna la tête, son corps se tendit instinctivement. Ekhram posa la main sur sa joue et ramena doucement son visage vers lui.

— Hé, ça va aller. Ne te force pas. Mais ne t’affame pas non plus, d’accord ?

Ekhram s’assit à ses côtés.

— C’est juste que… c’est dur de pouvoir prendre des décisions à nouveau…

— Je sais. Prends ton temps. Je suis là.

Bilky prit le plateau de nourriture et croqua un pain. Il ignorait s’il mangeait de sa propre initiative ou pour faire plaisir à Ekhram. Ça ne pouvait pas lui faire de mal, alors il ne s’inquiétait pas. Il était l’une des rares personnes à qui il faisait confiance, il ne ferait pas un pas de trop.

— Trisha n’est pas encore rentrée de mission ?

Sa meilleure amie, la deuxième personne qui avait permis sa libération.

— Non, elle est toujours dans le Kaïtut.

Bilky frissonna. L’État où il avait été vendu. La longue traversée du désert qui avait suivi, où plusieurs avaient péri.

— Elle ne risque rien là-bas ?

— Rien. Elle est entre de bonnes mains. Et elle est forte.

Bilky baissa la tête.

— Je ne voulais pas dire ça, ajouta aussitôt le jeune Mage. Tu es fort, toi aussi, à ta manière.

— Tu es sûr ?

— Oui, tu as survécu à tout ça, non ?

Bilky posa la tête sur son épaule.

— J’en ai pas l’impression, pourtant.

— On est souvent aveugle face à sa propre force. Je l’ai réalisée grâce à Trisha, grâce à toi.

— Ah oui ? Et vous êtes…

— Non, ne t’inquiète pas. Juste amis. Tu le sais bien enfin.

— Mais ça te dégoûte pas que je…

— Non ! le coupa-t-il avec plus de force qu’il ne l’aurait voulu. Ça ne change rien. (Il serra son corps maigre contre lui.) Je suis content que tu sois là. N’en doute pas. Ne l’oublie pas.

Bilky acquiesça, enfouit son visage contre son torse.

— Rien n’a changé alors ?

— Rien à ce niveau-là. Je te le promets.

 

Bilky sentait qu’on le secouait. Il se réveilla en sursaut, s’attendant à se trouver sous terre, dans des galeries creusées à la va-vite, aux murs encore rêches et grossiers. Instinctivement, il porta la main à son cou, rencontra seulement sa peau nue. Il fut surpris de trouver une fenêtre par laquelle les rayons lunaires éclairaient faiblement la pièce. Il reconnut les meubles, se détendit. Ekhram se trouvait à son côté, inquiet, la main suspendue dans les airs.

— Désolé, j’ai réveillé des cauchemars ?

— Non, ça va mieux maintenant.

L’aîné ne releva pas la contradiction de sa réponse.

— Il y a un problème ? interrogea Bilky, encore légèrement tendu.

Les vieux instincts de réveils nocturnes revenaient et il avait de la peine à les repousser au fond de son esprit. C’était Ekhram bon sang, il ne craignait rien.

— J’ai quelque chose à te montrer. Viens.

Lentement, il sortit du lit, ne quittant pas son ami des yeux.

— On ne sort pas de la chambre, ne t’en fais pas, le rassura celui-ci.

Bilky lui fut reconnaissant, puis haussa un sourcil. S’ils ne sortaient pas, qu’avait-il de nouveau à voir ? Il connaissait les moindres recoins de la suite. Ekhram s’approcha de la fenêtre. Face à eux, la lune flottait dans le ciel, nacrée et pleine.

— Je me suis dit que ça te plairait de la revoir, expliqua-t-il. Tu te souviens ?

Bilky hocha la tête. Oui, il se souvenait des nuits étoilées et enneigées où ils discutaient durant de longues heures, contemplant les aurores boréales dans un ciel infini.

— Ça te dirait qu’on aille sur le toit pour mieux la regarder ? demanda-t-il, à présent mal à l’aise, peu sûr de lui.

Bilky hocha la tête et Ekhram, dans un sourire, ouvrit la fenêtre.

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7 thoughts on “Étranger, par Chloé Permain

  1. J’aurais voulu plus de détails sur cet univers complexe qu’on devine, mais c’est déjà bien comme ça. Et j’aime beaucoup les noms que tu utilises !

  2. J’aurais voulu plus de détails sur cet univers complexe qu’on devine, mais c’est déjà bien comme ça. Et j’aime bien les noms que tu utilises !

    • Merci pour le commentaire 🙂 J’ai pas trop mis de détails, car je ne voulais pas noyer les lecteurs avec plein d’informations ^^’
      Ravie que mon histoire t’aie plu 🙂

      • Je comprends, pas de problème. Il peut y avoir une suite ou c’était « un jet » pour les 24h ? Parce que je serais curieux d’en découvrir plus 🙂

        (Désolé du doublon de commentaires au fait ^^)

        • Je pense qu’il y aura une suite, voire un avant 🙂 Ces deux personnages trottent depuis pas mal de temps dans ma tête. Les 24 heures ont été l’occasion (et l’inspiration !) de mettre cette histoire (en tout cas une partie) par écrit 😀

  3. Donc si j’ai bien compris, une sombre histoire d’esclavage, de domination d’un peuple par un autre… et des sentiments qui génèrent un combat pour l’égalité.
    Un écho à notre monde ?
    Il est vrai qu’une suite serait sympa, ça donne envie en tout cas 😀
    Merci pour le partage.

    • Merci pour ton commentaire ! 🙂
      Ravie que l’histoire te plaise, ça me motive encore plus pour développer cette histoire ! 😀

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