Entre quatre murs, par Élisa Monfort

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fauteuil rond marron[24 heures de la nouvelle 2018 : Toute la nouvelle doit se dérouler dans une seule et même pièce.]

Je m’appelle Basile Marjoroy Wanker. Non, ce n’est pas une blague. Enfin, si, celle de mes parents. Leur premier rire de la journée pendant vingt ans ? Me demander au réveil : « Alors bonhomme, ça roule ? ». Bref. Je suis architecte de pièces-mouroirs. Vous avez peur de mourir ? Une famille de merde ? Le décor de l’hôpital ou de la maison de retraite vous déprime ? Engagez-moi. À partir de 800 euros, je conçois une pièce virtuelle dans laquelle vous pourrez passer vos derniers instants en paix, calme et volupté… Bon, je vais être honnête, pour ce prix-là, vous aurez un cagibi. Petit, certes, mais sans les tronches avides ou blasées de vos proches adorés. Propre, sans fissures ni moisissures, ni peinture écaillée ou toiles d’araignée. Et oui, bien sûr, cela coûtera toujours moins cher de sélectionner une pièce préexistante dans le catalogue que d’en demander une sur-mesure. Mais après tout, on ne meurt qu’une seule fois, ça vaut bien toutes les salles du trône du monde…

Autour de moi, les murs sont nus. Une argile claire les protège d’un éclat frais et doux. Un tapis de laine tissée à la main, aux motifs géométriques pourpres et indigo, délimite une île sur laquelle je m’installe à chaque nouveau projet. Où que mes yeux se portent, rien ne vient détourner mon attention. Il m’arrive d’y dormir, lové sur le coussin safran qui accompagne mon travail. Le plafond en verre constitue l’unique fenêtre de la pièce et ma seule distraction. Soleil, nuages, pluie… le temps passe et se dépose sur cette paroi limpide, sans jamais me toucher. Depuis quand ne suis-je pas sorti ? Je ne m’en rappelle pas. La commande actuelle m’absorbe trop. Quelques étirements consciencieux, puis je chausse le casque de RV et les gants.

Il a voulu faire recréer le salon où son épouse et lui ont vécu la majorité de leur vie passionnelle. Il était artiste, elle était bricoleuse, leurs quatre mains avaient composé un appartement autour d’un ancien loft, métamorphosé en salon-atelier. La lumière ruisselait sur leurs instruments et leurs œuvres, même les orages rendaient leurs échecs éclatants. Brosses, pigments, bois, pots, qui aurait pu dire à qui appartenait quoi ? Leurs enfants avaient accentué le tourbillon bariolé de l’atelier, engloutissant dans un chaos tapageur les éléments du salon. Mais tous les enfants grandissent et partent. L’âge, quant à lui, s’enracine et grandit. Les couleurs étaient devenues moins vives, moins distinctes. Rester longtemps les bras en l’air, soulever de grands récipients, déplacer de lourds panneaux, manipuler de petites vis, de fin crayons, tout avait fini par devenir difficile et fatiguant. Leurs doigts agiles avaient pris la forme de serres repliées, leurs épaules sémillantes avaient ployé, leurs jambes cédé. Un matin, il l’avait retrouvée endormie dans son fauteuil préféré et il avait caressé la peau ridée en vain. C’était dans ce fauteuil qu’il souhaitait à son tour fermer les yeux et partir.

Devant les miens, dans la galerie de son dossier, défilent des dizaines de photographies 3D de l’atelier. À l’aide des gants, je déplace, agrandis, modifie les précieux fichiers. Je grimace, car le fauteuil n’apparaît jamais entier et sa couleur varie sensiblement d’une représentation à une autre. Or les teintes sont ici fondamentales pour recréer le lieu et y faire adhérer l’esprit du vieillard. Moins habitué que les nôtres, le sien va résister à la simulation, son corps tentera probablement de l’éjecter de la RV par des nausées. Voilà pourquoi mon métier tient du défi constant, pourquoi sa pratique exigeante est cruciale. Il n’y a pas de suspension consentie de l’incrédulité, comme dans un banal jeu d’immersion. Les personnes qui entrent dans mes pièces savent qu’elles n’en sortiront jamais. Tenir une peluche dans ses bras n’a jamais empêché le moindre monstre de dévorer sa proie. La panique les pousse parfois à essayer de s’enfuir, comme si échapper à une réalité virtuelle pouvait les évader de la réalité, les rendre invincibles. La simulation doit donc être la plus trompeuse et la plus réaliste possible. Elle doit se superposer à la réalité. Il s’agit de l’autre contrainte et autre complexité de mon boulot. Quelle que soit la pièce choisie, elle doit respecter le lieu réel où se trouvera le/la commanditaire. Autrement dit, mes œuvres virtuelles ont tout d’un TARDIS. Négocier avec les marges, faire accepter à la raison que mon œuvre s’est substituée à l’environnement précédent. Au début, toutes les immersions échouaient. Dès que le corps se sentait partir, il regimbait, les gens arrachaient le casque de leur tête et convulsaient, l’arrachement soudain à une réalité, même virtuelle, choquant leur esprit. J’ai alors tenté plusieurs tactiques pour séduire leur croyance ; reproduire exactement la pièce initiale, puis faire apparaître progressivement la pièce finale, les faire marcher dans un couloir jusqu’à l’endroit prévu, etc. Finalement, l’évolution technique des casques aidant, j’ai trouvé la solution idéale. Les programmes sont à présents chargés sur des lentilles de contact, la personne regarde dans un miroir et voit un autre décor que le sien, lorsqu’elle lève le regard pour vérifier, elle découvre ledit décor. La substitution a eu lieu.

Un signal sonore interrompt mes recherches. J’ai reçu un message du vieil homme. Il ne désire plus mourir dans l’atelier-salon, juste dans le fauteuil. Je mets le casque en veille et l’enlève, pince l’arrête de mon nez et respire profondément. Quel emmerdeur. Il a toujours fallu qu’il soumette les autres à ses caprices. Je m’accorde dix minutes de relaxation. Les rayons blanchâtres du matin ont jauni et l’argile sur les murs renvoie une nuance plus chaude que tantôt. Je marche, un tour, deux tours, trois tours… Je frôle les bords du tapis délibérément, à l’affût de la sensation de la laine. Enfant, je ne pouvais jamais marcher pieds nus, le sol était trop encombré, trop sale. Ma sœur s’était un jour enfoncée un clou dans la paume, en glissant sur une toile humide. Pourquoi n’arrivé-je pas à saisir la couleur de ce maudit fauteuil ? Bien sûr, le mobilier est dorénavant l’élément central de la commande.

Je soupire. Le temps m’est compté. Je croise mes jambes en tailleur sur le zafu jaune et m’harnache à nouveau. Je bâtis la structure principale. J’y mêle chaux et bois traditionnels, et d’innombrables tuyaux en métal, pour maintenir l’ambiance du loft. Sans même y réfléchir, j’ajoute des dessins aux murs, beaucoup sont enfantins. Une fresque familiale, à moitié recouverte de plans, de croquis, de photos. Je frissonne et me retourne. Il est là. Massif, en cuir artificiel, d’un brun chaud patiné par les heures de réflexion, sieste et câlins. Je tends le bras mais ne rencontre que le vide. J’étouffe. J’arrache le casque et les gants. Des spasmes de choc me jettent à terre, mais je m’en fous. Lorsque je redeviens lucide, larmes et salive imbibent le tapis. Je n’aurais jamais dû accepter cette commande.

Que je hais ce fauteuil.

L’éclat rougeoyant sur l’enduit argileux me rappelle à l’ordre. Le temps file. Je dois finir. Cette fois-ci, je prends cinq minutes pour apaiser mes pensées, avant d’enfiler le matériel comme un samouraï enfilait son armure. La sauvegarde automatique a conservé l’ébauche et le fauteuil n’a pas bougé. Du coin de l’œil, j’aperçois la poussière sur les accoudoirs, le voile gris qui ternit les dessins aux murs, la rouille qui ronge les tuyaux. Je dois être professionnel. Une seconde et tout est nettoyé, remis à neuf ou presque. Face au siège confortable, un immense portrait d’elle. Il l’a aimée plus que nous, plus que ses enfants et petits-enfants. Elle nous manque tellement… J’enregistre la version définitive et l’envoie à mon grand-père.

Je déconnecte tout. Il n’y a plus qu’un filet de lumière orange en haut des murs. En position du lotus, je contemple une dernière fois la pièce. Ma pièce. Mon chef d’œuvre. Le soleil s’éteint et m’emporte avec lui.

FIN

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8 thoughts on “Entre quatre murs, par Élisa Monfort

  1. J’aime beaucoup ce traitement du thème: l’idée des pièces-mouroirs est intrigante et le style énergique et maîtrisé m’a tenu en haleine jusqu’au bout. Une belle réussite!

    • Merci beaucoup ! Je ne suis pas sûre d’avoir vraiment respecté la contrainte et j’ai eu finalement très peu de temps pour l’écrire, donc c’est rassurant si elle tient la route 🙂

  2. Partir n’est pas une option mais une réalité sans alternative.
    La façon de tirer sa révérence quant à elle peut encore se négocier, parfois.
    En faire un chef-d’œuvre, voilà qui tient de l’anticipation.
    Touchante offrande.
    Merci pour ce partage.

    • Merci Karele 🙂 La nouvelle a été écrite dans un contexte particulier, le thème est venu tout seul… On aimerait pouvoir offrir une fin sereine aux personnes qu’on aime. Le futur y arrivera peut-être.

  3. Ton personnage est émouvant, et ton idée et belle. ce fut un beau moment de lecture:)

  4. Très bien pensé, pour la technologie utilisée ou pour l’histoire, à la fois rigoureux et poétique. Je note ton nom parmi mes auteurs favoris 🙂

    • Merci Gregoriocept ! Rigoureux, je ne sais pas, on m’a déjà fait quelques retours sur des détails techniques (ou technologiques), mais n’étant pas spécialiste de la VR… Quant aux auteur·e·s favoris/tes, je suis flattée ^^

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