Échine et jarret, par Alice de Castellanè

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[24 heures de la nouvelle 2018 : Toute la nouvelle doit se dérouler dans une seule et même pièce.]

— Madame, pouvez-vous nous décrire la scène ?

J’ouvre la bouche, la referme, plisse les yeux sous l’effort. Qu’y a-t-il à raconter, rien, n’est-ce pas ! Oh, j’imagine sans peine ce que cette flic veut savoir. C’est une question de point de vue. Je n’ai rien vu parce qu’il n’y avait rien de spécial quand je suis arrivée. C’est toujours une question de point de vue, d’ailleurs. Du mien, tout paraît normal. Du sien, c’est le chaos. Des gens courent, gueulent dans les corridors. J’entends des cris d’innocence, des beuglements de vaches qu’on mène à l’abattoir. De temps à autre, un sergent ou un autre glisse sa tête dans l’embrasure et mime des trucs à l’inspectrice. Elle est avachie en face de moi, un stylo qui tournoie entre ses doigts. Une posture qui se prétend « j’ai tout le temps, crache ma cocotte ». Le tout enrobé de politesse et de soins à la guimauve : « Madame », « s’il-vous plaît », « voulez-vous ». Le vouvoiement ne va pas tarder à disparaître avec tout le reste. Elle se redressera, se lèvera et me tournera autour comme un chacal. Je connais la musique. Pour l’heure, elle joue son rôle avec désinvolture. Derrière le miroir sans tain, plein d’autres flics, des profileurs. Je suppose. Comme dans les films. Je soupire, cache mon visage dans mes paumes. C’est embarrassant, je déteste qu’on m’observe, ça me donne de bizarres frémissements sur l’échine.

Les mêmes frémissements que ce matin, sur le quai 4B.

Si mes souvenirs sont bons – et hélas, ma mémoire a tendance à s’évaporer depuis quelque temps – ces tressautements ont été suivis par des crispations, des gratouillis, dans le dos d’abord, puis les bras. Mes jambes sont devenues lourdes, si lourdes que j’ai dû m’asseoir sur le béton. Après, je ne sais plus. Mais c’était pénible. Pas douloureux, non, je n’irais pas jusqu’à dire ça. Étrange en tout cas.

Je ne raconte rien de tout cela à mon interlocutrice qui tripatouille toujours son Bic. Cela ne l’intéresserait pas. Je suis un témoin capital, avait-elle prétendu. Un témoin particulier, couvert de sang et de morceaux de chair fraîche. Humaine, cela va sans dire. Sinon pourquoi je serais enfermée dans cette cellule ?

— Allons, vous n’allez pas rester toute la journée à jouer les mutiques ?

Ça y est, la politesse s’effrite.

— Votre déclaration est essentielle.

Ah, on en est encore au stade du témoignage. À quand les menaces ? Je sais, j’ai suivi tous les épisodes de la série les Expert, je connais la musique. De toute façon, je n’ai rien à avouer. Je suis innocente. Si j’invente des trucs, ça n’ira pas mieux pour moi. Et puis, je n’ai pas assez d’imagination. À la rigueur, je pourrais lui raconter que je me suis évanouie – en quelque sorte – et que ce n’est que lorsqu’ils m’ont arrêté que je me suis réveillée – en quelque sorte. Je crains qu’ils ne me croient pas. Ils m’ont dit que j’avais les yeux qui lançaient des éclairs et que j’avais même griffé deux ou trois policiers. Il doit y avoir un psychologue derrière la vitre, pour vérifier que je ne suis pas folle. J’essaie d’articuler un son, quelque chose pour lui prouver ma bonne volonté. Ne sort qu’une sorte de vagissement qui la fait se lever d’un bond. Des larmes se glissent entre mes paupières, je secoue la tête dans un déni. Faudrait pas qu’elle pense que je me paie sa poire. Je fais ce que je peux, mais les gratouillis ont repris. Mes doigts semblent plus boudinés qu’à l’ordinaire. J’en bave un peu de frayeur.

L’inspectrice a commencé sa ronde autour de moi. Je sens l’énervement suinter de ses pores, mais elle se cramponne à son statut. Elle aussi se sait observée. Son équipe doit voir en elle un chef de meute, pas une mauviette qui tremble devant une pauvre femme comme moi.

— Tu vas nous dire ce qui s’est passé ? Pourquoi il y avait trois cadavres autour de toi ?

Oui, bonne question. Qu’est-ce que j’en sais, moi ? C’était qui ces gens-là, d’abord ? Des voyageurs, des banlieusards en partance pour Paris, comme moi. À l’heure qu’il est, je devrais être au boulot, à remplir les linéaires de paquets lessives. J’ai le physique de l’emploi, m’avait expliqué le directeur quand il m’avait engagée. Les freluquets étaient cantonnés au rayon Q-tips, les gras du bide au rayon salade et les costauds, aux produits lourds. Qui m’a remplacé aujourd’hui ? Personne, je suppose. Je vais encore me faire houspiller demain lorsque ces flics m’auront relâché. Ils ne peuvent pas me garder longtemps, c’est la loi. Je connais la loi, j’ai vu toute la série documentaire 48h : garde à vue.

— On a d’autres témoins, tu sais ! Ils racontent qu’une bête s’est acharnée sur ces pauvres gens.

Et patati et patata. Elle s’énerve maintenant. Menace, supplie tour à tour. Elle cache sa peur sous son agressivité. Dans deux minutes elle me donnera à croire qu’ils ont les moyens de me faire parler.

Voilà, elle l’a dit.

La porte claque. Sans doute qu’un collègue plus féroce va venir. Ou deux, l’un gentil, l’autre méchant. Pour alterner, façon douche écossaise. Au cinéma, c’est toujours comme ça.

Je voudrais bien sortir un mot, moi, mais je n’y arrive plus. Mes pensées sont confuses aussi. Et les gratouillis ont repris de plus belle. La peau me tire, mon jeans se tend sur mes cuisses. Franchement, je ne me sens pas très bien. Un verre d’eau, j’aimerais un verre d’eau. Beaucoup d’eau, en fait. Je prendrais volontiers un bain. Pas le genre de chose que l’on demande dans un commissariat, je suppose.

Un nouveau flic débarque. Il est seul. Pas peur le gars. Faut dire qu’il est plutôt bien calibré. Il s’assied et me parle d’une voix mielleuse. C’est ça sa tactique ? Ses paroles glissent sur moi comme de la bave. C’est chaud, c’est doux, c’est rassurant.

— Regarde-moi. Mélissa, c’est bien ton prénom, hein ? Regarde-moi bien dans les yeux. Mélissa !

Ce type m’hypnotise. Une force me pousse à le fixer. Non pas que je tente de lutter, je suis toute prête à coopérer. Un éclair jaune vif me transperce. Étranges pupilles qui ressemblent à celles des chats : une ligne verticale. Je devrais être morte de trouille, mais non, ça me rassure. Il continue, mais sans son. Sa bouche ne s’ouvre plus. Ça doit venir du dedans, de ses tripes. Comme les ventriloques – sauf que ses lèvres sont vraiment scellées. Chez les ventriloques, on les voit remuer. J’ai toujours trouvé que c’était de la triche.

— Tu m’entends Mélissa ? Oui, tu m’entends, je le sais à ton regard. Tape une fois sur la table pour dire oui, deux fois pour dire non, OK ?

Je tape, une fois.

— Ah, je le savais, tu es l’une des nôtres ! Bon, maintenant Mélissa, va falloir communiquer par la pensée. Il ne faudrait pas que les autres comprennent que l’on échange. Tu vas juste essayer de me dire « oui ». Concentre-toi très fort sur ce mot, respire profondément. Ça doit venir du ventre, du plus profond de toi-même. Vas-y !

— Oo… oui !

— Bravo Mélissa, c’est très bien ! Tu apprends vite.

Je suis très fière de moi. J’ai un don, un don de presque ventriloque. En beaucoup mieux. Je me trémousse de joie sur ma chaise. La fièvre retombe comme un soufflé. Ce flic, lui aussi il a ce don. C’est peut-être commun à beaucoup de gens. D’ailleurs, comment a-t-il pu deviner que j’étais comme lui ? Et qu’avait-il voulu dire par « tu es des nôtres » ? C’est le bordel dans ma tête. Et mon échine qui palpite sous mon t-shirt. Mes mains se boudinent de plus en plus. La gorge me serre. Je sens que je vais à nouveau m’évanouir – en quelque sorte.

— Mélissa ! Ho, Mélissa !

L’inspecteur claque ses doigts devant mes yeux.

— Reste avec moi ! Concentre-toi, je t’expliquerai. Avant tout, inspire, expire le plus lentement possible. Voilà, c’est parfait. Pense à ton dos. Ça te picote ? Oui ? C’est normal. Le plus urgent, c’est de maintenir ta forme humaine. Aïe ! Non, Mélissa, regarde-moi droit dans les yeux. Tu comprendras dans deux minutes, mais là, il faut d’abord te calmer. C’est vital.

Je m’efforce de suivre ses recommandations. Je respire comme les yogis, je ne lâche pas son regard hypnotique, je me focalise sur ma colonne vertébrale. Ça va mieux, elle chatouille moins. Mon t-shirt se détend et ma main reprend peu à peu ses contours initiaux. Ma gorge est moins nouée. Qu’est-ce qui m’arrive ? Cet inspecteur est psy aussi ? Pourquoi il est si gentil avec moi ? C’est louche. Dans les films, c’est jamais bon signe. En général, la victime – moi – se fait entuber. Il me demandera de le payer, d’une manière ou d’une autre. Ca va, il est à mon goût, j’ai vu pire. Le chef de rayon, par exemple, lui c’est un gros porc. J’en ai des frissons à ce souvenir. Oui, oui, je me concentre, non, je ne m’égare pas, promis.

— Bien Mélissa, je t’ai compris. Tu fais des progrès fulgurants. Tu es promis à un bel avenir si tu continues ainsi ! Facilité à communiquer, transformation rapide, bravo, tu as toutes les qualités.

— Quoooua… quoi ? Je ne… ne comprrrends pas bien.

— Je m’appelle Félix et je suis comme toi, comme tant d’autres sur Terre. Nous vivons cachés, incognito sous une apparence humaine. En réalité, nous n’en sommes pas. C’est pour cette raison que nous avons ce don qui nous permet de nous entendre par la pensée. Tu me suis Mélissa ?

Ho, ho, ho, ça va trop vite. Comment ça je ne suis pas humaine ? Mais si, bien sûr, je suis une femme, pas trop moche, assez forte d’accord. Née d’un papa et d’une maman comme tout le monde. Non, non, je refuse d’être autre chose. C’est bien, humain, malgré tous les problèmes ! Mon esprit fait une incartade sur le quai 4B de ce matin. Ça, c’était un couac, un gros couac. Je n’avais jamais été arrêté avant. Et j’espère que c’est la dernière fois. Je déteste être observée derrière une vitre sans tain. Ça me perturbe. Et ce type, ce soi-disant inspecteur, ce Félix, qui est-il en réalité ? C’est un faux policier, c’est sûr. Où sont passés les vrais ? Je dois être en plein cauchemar. Je vais me réveiller, c’est ça.

— Non Mélissa, tu ne rêves pas. À la gare, il y a effectivement eu un petit problème. Ça peut arriver chez certains d’entre nous. C’est d’ailleurs ainsi que notre vraie nature nous est révélée.

— Euh, tu peux lire dans toutes mes pensées ?

— En ce moment, oui, parce que tu débutes. Tu apprendras à gérer le flux de ce que tu laisses transparaître aux autres et ce que tu gardes pour toi.

— Et ce matin, alors ?

L’inspecteur soupire, détourne les yeux un instant. Ça pue la crainte. Ma gorge se serre à nouveau. Qu’ai-je fait ?

— Tu as attaqué trois personnes, les as étripées et bouffé leurs entrailles. Par chance pour toi, les caméras de surveillance ne couvraient pas ce coin-là du quai. Personne n’a vu ta transformation. Les témoins ont parlé d’un crocodile ou d’un alligator furtif. Ils en ont déduit qu’il était arrivé et reparti en suivant les rails puis les sous-sols. Une battue est en cours. La seule chose qui a semblé bizarre à mes collègues c’est que tu avais des bouts de tripaille dans ta bouche. L’enquête va conclure que tu n’es qu’une victime. À la condition que tu canalises ton énergie, que tu retrouves ta silhouette de femme, que tu rentres ses écailles que je vois de temps à autre pointer sous ton t-shirt, dans ton dos.

— Écailles ? Crocodile ?

— Oui, Mélissa, comme je te le disais, tu es des nôtres. Nous sommes des Reptiliens ! Un jour, le monde sera à nous. Mais pour l’instant, nous devons vivre cachés dans ses corps d’humains.

Un filet de bave glisse entre mes lèvres. Je devrais être choquée, j’aurais dû partir en courant. Enfin, bon, façon de parler, car je ne crois pas qu’on me laisserait sortir du commissariat comme ça, sans me crier dessus. Pourtant, rien de tout cela. Juste l’impression qu’une pièce d’un immense puzzle vient de se mettre en place. Je sens, au plus profond de moi-même que ce que m’a avoué Félix est vrai.

Je suis donc une Reptilienne. À la fois femme et crocodile. Quel don !

Du coup, un jour j’en profiterai pour bouffer ce salopard de gros porc de chef de rayon.

Ni vu ni connu.

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8 thoughts on “Échine et jarret, par Alice de Castellanè

  1. Une histoire bien menée où l’on se laisse guider peu à peu de l’ambiance de série policière à un standard de la SF avec les Reptiliens.
    Bravo Alice 🙂

  2. Vivant et drôle jusqu’à la fin surprenante, je me suis beaucoup amusé !

  3. La fin arrive un peu vite, on en aurait voulu un peu plus. J’aime beaucoup le calme décalé de Mélissa qui m’a bien fait sourire.

    • Ah oui, la fin… je sais que je l’ai un peu « enlevée c’est pesée » 🙁 Hélas, il ne me restait qu’une heure pour terminer ! Et puis, il y a toujours un moment où je commence à m’ennuyer, alors j’accélère le propos. Peut-être un peu trop ici 🙂

  4. Très sympathique enquête 😀
    Une ouverture sur X Files ?
    Dommage pour le chef de rayon, mais j’avoue, si un jour j’avais pu…

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