Discussion frappante, par Jean-Patrick Beaufreton

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[24 heures de la nouvelle 2018 : Toute la nouvelle doit se dérouler dans une seule et même pièce.]

— Tu trouves pas qu’on est serrés ?

Le gamin râlait depuis le début de la séance, il enchaînait les paroles, l’une après l’autre, sans s’arrêter un seul instant, presque sans respirer.

— Une expression prétend « être serrés comme des sardines » ; mais celui qui l’a inventée ne nous a pas vus, sinon, il aurait vite changé de formule.

La grande dame avait de l’expérience, elle connaissait ces présentations interminables et immobiles pendant que l’artiste hésite pour un angle, déplace ses figurants et s’interroge sur le point principal qu’il désire mettre en valeur.

— Il nous prend pour qui ?

Le petit écoutait à peine la réponse qu’il posait déjà une nouvelle question.

— Des allégories.

— Des quoi ?

— Des symboles, si tu préfères. En fait, ce n’est ni toi, ni moi, ni les autres personnes que l’artiste représente, mais des figures qui évoquent des idées.

— Oui, c’est de l’art moderne ! lâcha-t-il avec dédain. Ma mère dit qu’il faut cinq minutes au bonhomme pour barbouiller un croquis en six, quatre, deux, et après, il met des plombes à jacasser sur ce qu’il avait dans le ciboulot…

— Ne médis pas, ce n’est pas parce qu’on ne saisit pas au premier regard qu’on a le droit de dénigrer.

Le gamin avait du mal à comprendre ces subtilités qu’il attribuait aux grosses têtes ; ce qu’il savait, c’est qu’on lui avait filé deux pétards entre les pognes et qu’il se retrouvait la bouche ouverte, à gueuler comme un putois, mais en silence, pour faire plaisir à quelqu’un qu’il connaissait à peine. Il avait surtout retenu que sa mère lui avait promis qu’il recevrait quelques piécettes en échange de ce petit boulot.

— On est combien entassés les uns sur les autres ?

La dame à ses côtés brandissait un drapeau. Elle était habituée à servir de modèle à des créateurs, tantôt des peintres, tantôt des sculpteurs ; elle aimait ce métier qui mettait en valeur ses atouts et ses formes, elle acceptait même de se montrer nue, dans des postures lascives ou agressives, comme ce jour où elle avait la poitrine dévêtue. Le gamin l’avait distraite au début de la séance, mais la conversation puérile s’était transformée en jérémiades et en lamentations sans fin ; elle connaissait ces pleurnicheries, elle avait déjà entendu cent fois ces plaintes de débutants qui souffraient de rester dans la même position, qui avaient soif parce que l’atelier était chauffé, ou froid parce que le créateur n’avait pas de quoi allumer le poêle. À son idée, l’essentiel était que le maître disposât de l’argent pour les payer, rubis sur l’ongle.

— Au bas mot, je dirais une dizaine. J’ai compté huit figurants debout, plus ceux qui sont couchés à nos pieds.

— Ouais, bah, à ce tarif, il aurait pu nous trouver plus de place. Ça lui sert à quoi de nous entasser de la sorte ? Moi quand je cours avec les copains dans la rue, on cavale pas en troupeau.

Que répondre à une telle insolence ? Le mouflet découvrait le métier et il se plaignait déjà des conditions : il voulait peut-être indiquer au maître comment disposer son sujet, ou exiger de lui qu’il dorlotât ses modèles. Et puis quoi encore ? Ce n’était pas la première fois qu’elle s’exhibait au milieu d’autres figurants, et jamais elle ne se serait plainte. Elle avait pourtant connu des séances où elle poireautait dans l’atelier à se les geler, à se contenter d’un croûton au déjeuner et à faire le pied de grue pendant, que Monsieur l’artiste fumait sa pipe. Pour elle, le rejeton qui jouait au révolutionnaire ferait mieux d’apprendre les trucs pour ne pas souffrir, au lieu de se lamenter sur les conditions de travail.

— Écoute, petit, ta maman t’a dit que tu gagnerais des sous, n’oublie pas que tu dois les mériter. Sinon ça risque d’être les premiers et les derniers. Et ta maman sera mécontente de toi !

Là, elle l’avait mouché. Il avait le bec cloué. Il ne savait pas quoi répondre. Toutefois, son naturel de bavard invétéré reprit vite le dessus et dans un élan grognon, il lâcha :

— Ouais, ça ira, ça ira, ça ira…

— Eh bien ! on dirait que le personnage te rentre dans la peau.

— Quoi ! Qui c’est celui-là, qui veut me rentrer dedans ?

Les mots étaient à peine articulés. Autant que le mécontentement, la dame devinait la fatigue du petit : le bras levé depuis trois heures, la sacoche tirant sur l’épaule, la casquette qui lui enveloppait la tête, tous ces accessoires l’épuisaient, à n’en pas douter. Elle préféra adopter un ton maternel :

— Quand tu parles de cette façon, on croirait entendre un garçon vraiment en colère. On t’a demandé de crier sans dire un mot, et, quand tu bougonnes de la sorte, je t’entends hurler comme un pétard qui éclate.

Le gamin réfléchissait, les paroles de la dame le consolaient un tantinet, mais il se demandait si elle était sincère ou si elle cherchait à l’embobiner. Familier des propos incessants, il continua :

— Et lui, il va en faire quoi de son crobard ?

— Ta mère ne te l’a pas dit : nous allons être frappés !

— Quoi, il va nous taper dessus, le bonhomme ! Je croyais qu’il faisait des tableaux, qu’il voulait nous dessiner !

— On ne dit pas « dessiner » pour de la monnaie, on dit « frapper ».

Pour un truc original, c’était un truc original, le mioche était ébaubi.

— De la monnaie ! Comme celle où la Marianne, les fleurs et les étoiles sont montrées. Et en plus, c’est nous qu’on va voir ?

Lui qui n’avait jamais eu de sous à lui, il gagnait ses premiers en figurant sur une face. Et les bourgeois le verraient, lui le moutard hurlant, à chaque fois qu’ils paieraient leurs achats ou leur bonniche. C’était tellement inimaginable qu’il avait du mal à y croire.

La naïveté retrouvée de l’enfant attendrit la dame :

— Assurément ; nous serons tous sur la même pièce et, qui plus est, du même côté !

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5 thoughts on “Discussion frappante, par Jean-Patrick Beaufreton

    • Bonjour,
      en fait la monnaie de Paris a frappé une pièce avec les contours de « la Liberté guide le peuple ».
      En partant de l’idée de pièce et en la croisant avec celle de la monnaie, j’ai pensé mettre en discussion les personnages présents sur une pièce… la suite, vous l’avez sous les yeux.
      Ceci dit, référence à une pièce réelle ou non, qu’est-ce que ça changeait ?

  1. Effectivement, l’histoire est possible et reste belle également sans la référence.
    C’est juste que j’ai cru reconnaître le tableau, mais je ne connaissais pas la pièce, d’où mon interrogation 🙂

  2. Si j’suis tombé par terre…
    Une belle idée pour une part d’Histoire.
    Merci pour le partage 😀

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