Dialogue de non-sourds, par Gwen Dussaud

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[24 heures de la nouvelle 2018 : Toute la nouvelle doit se dérouler dans une seule et même pièce.]

Vêtue de sa blouse de travail et entourée de cartons portant la mention « fragile », Cassandre étiquetait le prix des tasses blanches, une par une, les enroulaient de papier bulle et les rangeaient.

Soudain, un « clic » familier l’inquiéta. L’employée leva la tête vers le mur contre lequel elle était adossée pour y voir une grande ombre horizontale partant du haut et s’agrandissant progressivement vers le bas: un de ses collègues venait de fermer le portail automatique! La jeune femme aurait voulu l’alerter de sa présence, mais cela faisait des années que ses cordes vocales ne fonctionnaient plus. De plus, entourée par ces cartons fragiles, elle ne pouvait pas faire de geste brusque pour atteindre la porte avant qu’elle ne se ferme. Essayant d’équilibrer rapidité et prudence, Cassandre décala les boîtes se trouvant entre elle et la porte une par une, espérant pouvoir se frayer un chemin… Mais ce fut trop tard. Avant d’avoir pu se libérer des deux derniers cartons, elle se retrouva enfermée dans l’entrepôt et prisonnière de l’obscurité.

Dépitée, l’employée réalisa trop tard qu’elle aurait pu taper du poing pour alerter son collègue de sa présence. Mais en réfléchissant plus, elle se dit qu’il pouvait y avoir un moyen d’ouvrir l’entrepôt par l’intérieur. Elle tâta alors les boîtes, se remémorant leur disposition par rapport au rideau métallique, puis s’y dirigea, marchant à tâtons les bras tendus devant elle.

Sur son passage, elle entendit comme une sorte de grattement. La jeune femme pressa alors le pas, effrayée à l’idée qu’un rat ou une chauve-souris puisse se trouver dans la pièce. Puis le son d’un gros choc entre deux cartons et un « Aïe » masculin lui indiquèrent une présence humaine. Cassandre voudrait pouvoir le rassurer en indiquant sa présence, mais dans le noir, il n’y avait aucun moyen efficace de le faire. Tout ce qu’elle pouvait faire pour l’instant était de continuer sa mission qui les libèrerait tous les deux.

Au bout de quelques pas, ses mains heurtèrent légèrement le portail métallique.

« Il y a quelqu’un? » lança la voix masculine.

Comme elle aimerait pouvoir lui répondre… mais ce n’était pas grave: la réponse s’offrirait à lui lorsqu’elle parviendrait à ouvrir la porte et ramener la lumière. Cassandre glissa la main sur le portail jusqu’à atteindre le mur, qu’elle tâta pour y trouver un interrupteur. Elle l’actionna. La lumière s’alluma et le portail resta fermé. Cela lui permit de voir un autre interrupteur placé plus haut. La jeune femme se mit sur la pointe des pieds pour tenter de l’atteindre, mais elle savait déjà que cela serait inutile.

« Il y a quelqu’un! Je sais qu’il y a quelqu’un! Vous avez allumé la lumière! »

Cassandre se tourna vers la voix. Dans l’entrepôt se trouvait aussi un homme, d’une quarantaine d’années, à genoux, aussi perdu que si la lumière était restée éteinte. La jeune femme en comprit la raison en apercevant une canne blanche à proximité. Elle se demanda comment cet homme avait fait pour se retrouver ici, puis se souvint de l’efficacité d’un des employés de la sécurité. Il devait être de service cet après-midi là. Par réflexe, elle fit signe à l’inconnu pour indiquer sa présence, puis se rendit compte de l’incompatibilité de communication entre leurs deux handicaps.

« Je ne suis pas fou? J’ai bien entendu quelqu’un actionner un interrupteur? »

Nous sommes fichus, se dit Cassandre.

Cependant, la vision de ce pauvre homme à genoux cherchant sa canne lui donnait une tâche évidente à accomplir. La jeune femme se dirigea vers l’objet, le ramassa et le tendit à l’inconnu qui s’en saisit.

« Merci monsieur, ou madame, ou mademoiselle… »

Impuissante, elle resta debout à le regarder se relever.

« Quel est votre nom? Je m’appelle Claude. » demanda-t-il presque dos à elle.

Cassandre fit des coups de talons pour lui indiquer sa position. Claude se tourna vers elle, frustré par son silence vocal.

« Vous pourriez me répondre non? »

Comment lui faire comprendre qu’elle ne pouvait pas? Ses seuls moyens de communication étaient la langue des signes, l’écriture et le dessin! Elle n’avait aucun moyen de se faire comprendre par cette homme!

Cependant, il ne fallait pas paniquer, mais réfléchir. Il ne pouvait pas voir, elle ne pouvait pas se faire entendre… à moins de produire des sons avec d’autres objets dans la pièce… mais en pensant plus large, même si l’on utilisait principalement la vue et l’ouie pour identifier son environnement, l’être humain avait trois autres sens: l’odorat, le toucher et le goût… peut-être pouvait-elle utiliser le toucher… cela lui fit penser aux trois singes de la sagesse: «Ne pas voir le Mal, ne pas entendre le Mal, ne pas dire le Mal». Peut-être pourrait-elle faire comprendre son mutisme à travers ces figues emblématiques… L’employée tendit ses mains, les croisa et les posa sur la bouche de l’inconnu. Surpris, il recula aussi sec et s’écria.

« Non! Vous ne pouvez pas me faire taire tant que vous ne m’aurez pas expliqué qui vous êtes et ce qu’il se passe! Ni dans aucune autre circonstance d’ailleurs! »

Claude tâta les bras de Cassandre et la saisit violemment par les épaules.

« Expliquez-moi! Dites moi ce qu’il se passe! »

Tétanisée, Cassandre se mit à trembler. Face à cette expression injustement agressive et ces yeux de verre empéchant leur compréhension, elle se mit à sangloter. Ses pleurs, eux, étaient audibles. Pris de culpabilté, Claude la lâcha.

« Excusez-moi, je ne voulais pas vous faire peur… »

Le voyant calmé, la jeune femme essaya de prendre l’homme par les poignets. Il se laissa faire, et elle les positionna sur sa bouche comme le singe.

« Vous êtes muette? »

La jeune femme prit l’un des poignets de son interlocuteur, posa la main sur son front et hocha la tête.

« C’est bien notre veine!… Avez-vous un moyen de m’indiquer où je me trouve? »

L’homme lui posa la main sur son front, puis elle fit « non » de la tête, ce qui l’incita à réfléchir.

« … Je ne peux pas voir les objets, mais je peux être sensible à la luminosité d’une pièce… La pièce était assez éclairée tout à l’heure, puis j’ai entendu comme un « clic », puis le son d’un portail électronique… la luminosité baissant au fur et à mesure durant ce son… puis vous allumez la lumière et la pièce est plus éclairée qu’avant le son de portail électronique… sommes-nous dans un garage? » demanda-t-il avant de poser sa main sur le front de son interlocutrice.

Un entrepôt plus précisément, se dit Cassandre. Mais elle n’était pas en mesure de lui donner trop de détails. Elle hocha donc la tête.

« Enfermés? »

Comment lui faire comprendre qu’il y avait un moyen de s’en sortir?… Elle lui fit « oui », puis « non » de la tête, et lui prit délicatement le poignet. Il la laissa l’entraîner vers le mur. Cassandre y posa le poignet qu’elle tenait, puis l’écarta et fit mine de le lancer.

« Oh, je comprends: il y a un interrupteur sur ce mur et vous êtes trop petite pour l’atteindre. »

Il chercha alors l’interrupteur à tâtons. Cependant, après s’être écarté, Cassandre vit la distance entre la main de l’homme et l’interrupteur: il n’était pas assez grand non plus. Elle chercha un moyen de le lui faire comprendre alors qu’il continuait à chercher la prise. Claude plaça ses mains un peu plus bas et sentit un interrupteur.

« Ça y est, j’ai trouvé! » s’écria-t-il triomphant.

Il appuya, ce qui éteignit la lumière. Déçu, il la ralluma et tourna le dos au mur, presque face à son interlocutrice qui, pendant ce temps, avait trouvé une solution.

Cassandre prit les épaules de Claude et l’orienta vers elle. Il se laissa faire tel un pantin tandis qu’elle prit ses poignets pour joindre ses doigts, puis baissa ses mains jointes vers le sol en appuyant sur son dos pour lui faire comprendre qu’il devait se baisser. Elle posa délicatement son pied entre ses mains. Claude s’écarta immédiatement.

« Oh! Vous êtes sûre de vouloir que je vous fasse la courte échelle ici? »

« Courte échelle », il a compris. Elle lui prit le poignet, le raccompagna vers le mur, puis posa la main de son interlocuteur sur ce mur, lui laissant le temps de réfléchir. Il le tâta, repéra l’interrupteur, réteignit et ralluma la lumière, fit une pause et comprit.

« Aucun de nous deux ne peut atteindre l’interrupteur seul et vous voulez que je vous fasse la courte échelle, c’est cela? »

Elle lui prit la main, la posa sur son front et hocha la tête.

« Je vous laisse me placer. »

Cassandre s’exécuta, puis Claude plaça ses mains pour qu’elle puisse poser le pied sur ses doigts joints. Il la souleva tandis qu’elle s’accrochait à son cou. En appui sur le mur, l’employée glissa sa main vers le deuxième interrupteur et l’actionna. Le « clic » revint, mais cette fois-ci avec une connotation libératrice. Claude reposa Cassandre au sol, et ils se rendirent tous deux vers la sortie.

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4 thoughts on “Dialogue de non-sourds, par Gwen Dussaud

  1. Très jolie collaboration entre ces deux personnages, ça fait réfléchir sur comment nous pouvons nous aider de nos différences. Je me répète, joli !

  2. il faut avoir vécu ou travaillé quelques temps avec eux pour si bien comprendre leur quotidien et surtout les tonnes d’astuces qu’ils déploient pour faire face aux tracas de tous les jours.
    Merci pour ce moment de lecture 😀

  3. Après « aimer », « aider » est le plus beau verbe du monde.
    Bertha von Suttner
    (Pacifiste autrichienne, lauréate en 1905 du prix Nobel de la paix)

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