Déambulations, par ChAF

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[24 heures de la nouvelle 2018 : Toute la nouvelle doit se dérouler dans une seule et même pièce.]

    Je déambule.

Avachi tout au fond du vieux fauteuil club de cuir brun craquelé à l’assise déformée, qui me semble faite juste pour moi, ses formes épousant les miennes, ses creux mes reliefs et ses usures mes fatigues, ce vieux fauteuil qui de sa vie de fauteuil n’a fait qu’offrir ses bras ouverts à plusieurs générations de nomades immobiles, éreintés souvent par le voyage mais obsédés toujours par lui, et tenaces, rebelles au sommeil autant qu’à l’ankylose, tous ces autres avant moi qui m’ont fait, moi, je déambule…

J’hésite encore.

Je n’ai envie de rien, et tout me fait envie. Je n’ai envie de rien car tout me fait envie.

Il me faut choisir. C’est l’instant difficile.

Rien n’est plus difficile que le choix.

Choisir, c’est toujours renoncer, à ce qui ne sera pas choisi. Choisir, c’est toujours s’amputer, de la part d’un devenir que l’on cisaille, délibérément, et dont on restera privé, toujours. Sans savoir jamais si la branche sacrifiée de l’arbre des possibles n’est pas cette branche qui manquera éternellement à notre étoile… Sans savoir jamais si le chemin ignoré ou le virage refusé n’est pas notre vraie ligne de vie, celle griffée pourtant dans le creux de notre paume… Sans savoir jamais si l’autre, écarté, ou manqué, n’est pas «notre» autre, ni moitié, ni double, mais autre partie de ce tout que l’on ne sera pas sans lui,  puisque lui seul détient le pouvoir de nous faire nous sentir, enfin, entier… Simplement entier. Miséricordieusement entier.

L’entièreté… Plus que le bonheur, plus que la sérénité, plus que la réussite, l’entièreté, ce Graal absolu vers lequel chacun de nous avance, pas à pas, depuis l’instant de sa naissance, et tout le long de sa plus ou moins longue route, mais, étrangement,  sans le savoir, souvent…

Qui sait qu’il n’est pas entier, qui sait qu’il ne fait que marcher vers ce qui le fera l’être ? Et qui sait qu’à la moindre simple erreur d’orientation, il ne le sera jamais ? S’il fait le mauvais choix, un seul petit mauvais choix à un moment donné de l’itinéraire… Sauter dans un autre train que le bon, descendre un arrêt trop tôt ou un arrêt trop tard, suivre une direction erronée, se tromper de  destination,  de pays, se tromper d’île,  de plage, se tromper de bras. Tourner à droite au lieu d’à gauche, à gauche au lieu d’à droite… Prendre la mauvaise route. Et, parfois, faire tout le voyage sans réaliser la méprise. Ou la réaliser, mais s’y résigner, par paresse, par fatalisme, par lassitude, par orgueil  aussi, histoire de n’avoir jamais à admettre la défaillance… Ou vouloir changer le cours des choses, et de sa vie, mais se rendre compte, alors, qu’il est des chemins qui n’autorisent pas de marche arrière, ni de retour à la case départ possible. Ni même de petite halte, de temps d’une pause, le temps d’une respiration, juste d’une petite bouffée d’un autre oxygène…

Mais s’il est si risqué, si dangereux de choisir, pourquoi choisir, alors ?

Parce qu’il est impossible d’avoir tout ? Certainement. Sans doute. Peut-être…

Ou bien est-ce parce qu’avoir tout, ce serait n’avoir rien ? C’est le choix que l’on fait de quelque chose ou de quelqu’un qui lui donne tout son prix, et en fait sa valeur.

Choisir coûte. Choisir coûte, et ce qui nous coûte nous rend cher ce que l’on paye au prix fort. Ou bien est-ce que l’on ne choisit de payer au prix fort que ce qui, déjà, nous est cher?…

Pourquoi les mots, selon le sens où on les pose dans une phrase et la place qu’on leur donne dans la page, prennent-ils un sens différent, voire contraire ? Et pourquoi occupent-ils alors plus ou moins de place, et d’importance, dans la pensée finale?

La place occupée…

Ma place en ce moment est dans ce fauteuil où je me pelotonne, dans cette pièce où je me suis isolé, dans cette intimité avec moi-même où je me suis replié. Et me voici à me perdre en raisonnements, en tergiversations, en gamberges…  Alors que je devrais ne me concentrer que sur ma raison d’être là où je suis.

Je suis ici pour choisir un ailleurs, une autre galaxie, un autre espace-temps. Tous les temps me sont possibles à cet instant, tous les temps et tous les espaces.

Dans ces quelques pauvres vingt mètres carrés où mon esprit tourne en rond, l’infini s’offre à moi.

L’espace ne s’arrête pas aux murs qui ceignent une pièce, l’espace ne s’endort pas sur le tapis d’entrée couché  devant une porte close sur la ligne d’horizon, l’espace ne se fracasse pas contre les volets fermés qui empêchent nos yeux de voir. L’espace ne connait pas d’enfermement. Pas d’empêchement.

L’espace est en moi. L’espace n’est pas ailleurs qu’en moi. L’espace est en moi et à moi seul je suis l’espace tout entier.

L’espace est en moi, moi qui suis un être pensant, un être rêvant. Un être lisant.

Que se referment sur moi toutes les prisons de la planète, je  reprendrai ma route, toutes les routes, et me ferai plaisir à vagabonder, si telle est ma volonté. J’en resterai toujours libre. Que sévisse le règne despotique du silence de la désolation, celui de la solitude, celui de la pauvreté, celui de la maladie, que me trahissent mes amis et mes amours, que me trahisse mon corps, que se rompent mes liens avec mes semblables, ou ces miraculeuses fusions synaptiques qui font de moi un être de mouvement, toutes les musiques des mots du monde et toutes les voix ancestrales de tous les temps continueront à résonner à mes oreilles comme je l’entendrai, et au son maximal s’il me plait de m’y saouler jusqu’à la transe. J’en resterai libre. Mon voyage, jusqu’au dernier souffle de vie, ne sera jamais fini, si je le veux. J’en resterai libre.

Tant que j’aurai les livres.

Tant que j’aurai les livres,  tant que j’aurai leurs mots, que certains lisent parce que d’autres les écrivent, que certains écrivent pour que d’autres les lisent, tant que j’aurai les livres  je serai libre.

Et parce que je me sens libre, je ne doute plus…

Le temps de l’hésitation est passé, je sais quel est mon choix.

Je ne déambule plus.

… Avachi tout au fond du vieux fauteuil club de cuir brun craquelé à l’assise déformée, qui me semble faite juste pour moi, ses formes épousant les miennes, ses creux mes reliefs et ses usures mes fatigues, ce vieux fauteuil qui de sa vie de fauteuil n’a fait qu’offrir ses bras ouverts à plusieurs générations de nomades immobiles, éreintés souvent par le voyage mais obsédés toujours par lui, et tenaces, rebelles au sommeil autant qu’à l’ankylose, tous ces autres avant moi qui m’ont fait, moi, je tends la main vers ma droite, où sur une petite table ancienne en bois de noyer fumé, comme à chaque soir où revient la nuit, attend sagement la fin de mes déambulations une pile de livres…

Silence à présent.

Je me prépare au départ…

En promenade. Ou en voyage. Je ne sais jamais par avance ni où je vais ni le temps que cela durera. Peu m’importe, d’ailleurs, je suis libre, mon livre à la main, de tous les possibles, délivré des limites, des contraintes, des règles, des vérités… Toutes les réalités qui règnent en dehors de cet ici et maintenant où je me prélasse sans jamais m’en lasser ne m’existent pas. Ne m’existent plus. Je suis libre et libéré  du temps qui passe. Que les aiguilles des horloges continuent à trotter de l’autre côté de la porte fermée si elles en ont envie, ici le temps est suspendu…

Je pars… Je sors de moi-même pour entrer dans l’univers, et la peau, et la pensée de celui ou celle qui, au long de tant de ses jours et tant  de ses nuits, pour moi mais sans savoir même que j’existe, a peint du bout de son crayon ce pan de ciel rempli d’étoiles qui m’attendent ou pianoté sur son clavier la partition de cette symphonie achevée qu’est le livre que je viens de choisir.

Les autres volumes, ceux que je n’ai pas choisis, ne m’en voudront  pas, je le sais. Leur bienveillance court le long des murs, en équilibre sur le bord des rayonnages des hautes étagères, si hautes qu’elles touchent le ciel de cette pièce bibliothèque où mon père avant moi, et le père de mon père avant lui, ont pris les mêmes bateaux, les mêmes avions, les mêmes chemins d’escapades que moi, au creux du même fauteuil… Et leur bienveillance me pardonne. Avec indulgence, et patience aussi, car chacun d’eux sait déjà qu’un jour je le choisirai. Un jour, ou une nuit…

Silence. Je fais silence en moi, je tais mes déambulations, je me tais, et je m’ouvre au seul écho des mots qui vont m’emmener, m’emporter, m’embarquer…

Silence. Je lis.

Je lis.

 

FIN

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2 thoughts on “Déambulations, par ChAF

  1. très joli hommage à la lecture et aux auteurs ! Une nouvelle qui donne à réfléchir … Bravo !

  2. Très jolie nouvelle sur ces choix qui nous composent, et les voyages qu’offrent les fictions… Merci pour cet instant magnifique et poétique

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