De l’amour à la mort, par Steff S.

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[24 heures de la nouvelle 2018 : Toute la nouvelle doit se dérouler dans une seule et même pièce.]

Le parc Montrouge revêtait ses plus beaux attraits en ce jour d’inauguration. Le printemps pointait son nez, et les arbres, encore jeunes, dansaient au gré des courants d’air. Les Montrougeois, très fiers, se regroupaient en masse dans le hall du donjon, dernier vestige d’un ancien château. La tour se dressait orgueilleusement au milieu des allées fleuries. L’oculus de la cime, en forme de trèfle, symbole de chance, renvoyait de magnifiques ombres sur le sol dallé. Seulement, personne n’y prêtait attention puisque la majorité de l’attroupement écoutait attentivement le maire vanter les nombreuses qualités de l’édifice.
La tour, rénovée grâce au fond d’un collectif, servirait à exposer les œuvres des artistes locaux. D’ailleurs, un photographe proposait une rétrospective de la ville. L’évolution du lieu à travers les clichés émut les plus vieux, on y retrouvait les stigmates des bâtiments avant-guerre, leur reconstruction, puis l’émoi d’une équipe de football posant avec leur coupe.

Léane et Maël se tenaient par la main, les yeux remplis d’amour. Elle était si jolie dans sa robe flottante, révélant ses jambes hâlées naturellement et sa taille fine que son fiancé se pâmait en la présentant à ses amis. Son père, Monsieur le Maire, finissait son discours enthousiaste.
— Mes chers concitoyens, profitez de cette magnifique journée et dégustez les merveilleuses confiseries de notre ami, Lucas.
Lucas venait d’ouvrir sa boulangerie au centre-ville, le jeune homme avait fait son apprentissage dans cette même boutique, et avait repris le commerce une fois son diplôme en poche.
— Mon vieux, tes chouquettes revisitées, c’est une tuerie. Léane répète à longueur de journée qu’elle prend dix kilos rien qu’en voyant ta vitrine, complimenta Maël.
— Mort de rire ! Elle est parfaite, ta femme, belle comme un cœur. Je l’ai toujours connue mince.
— Ça risque de changer rapidement.
La bouche de Lucas tomba d’étonnement.
— Tu veux dire que…
— Oui, je vais être papa.
— Charles-Henry est au courant ?
— Pas encore, il va tomber dans les pommes si on lui annonce aujourd’hui. Il était déjà excité comme une puce à cause de l’inauguration, alors, ménageons-le.
— Excuse-moi, mon vieux, j’ai un truc à régler en cuisine.
— OK. À plus, on se voit après le vernissage. J’aide mon père à ranger. Quelle corvée ! On avait prévu de se faire une soirée romantique avec Léane, et voilà qu’il me réquisitionne.

Lucas se précipita vers l’escalier en colimaçon en direction de la cuisine improvisée à l’étage, ignorant la suite des confidences de son ami. Tandis que Maël, dépité, resta dans le hall. Il s’amusa à écouter les discussions de ci-delà, glanant des potins de deuxième ordre, puis se détourna de ses occupations sans grand intérêt pour aller à la recherche de Léane. Elle l’avait laissé sous prétexte d’aller aux toilettes, mais le temps lui parut soudain long.
— Mon grand, tout va bien ?
— Très bien, papa, ton discours était parfait. Les Montrougeois ont de la chance de t’avoir.
— À propos, j’aimerais te présenter des amis de longue date, Jürgen et Selina, ils sont venus de Francfort pour voir notre chef-d’œuvre. Viens !
— Attends, Léane n’est pas là et je…
Charles-Henry empoigna la manche de son fils et le contraignit à le suivre. Le couple d’Allemands s’entretenait avec un autre. S’interposant, le maire fit les présentations. Sa jovialité réduit les projets de Maël au silence. Tant pis, il chercherait sa fiancée plus tard. Après tout, c’était jour de fête, et Léane devait sûrement piailler dans un coin. Il avait entraperçu Fiona au buffet. Ces deux-là avaient toujours quelque chose à se dire. Et moins il entendrait le babil des filles, mieux il se porterait.
Selina lui posa quelques questions au sujet de son avenir, Jürgen le félicita d’avoir tant grandi. Cette réflexion lui arracha un petit rire moqueur. Les amis de son père le considéraient toujours comme un enfant, même ceux qui ne l’avaient jamais vu.

— Bis bald, Maël, on se reverra bientôt.
— Avec plaisir, Selina, soyez les bienvenus à Montrouge. Mon père est ravi de vous voir ici. Passez un bon séjour.
Selina bisa les joues de Maël, et son mari lui serra la main d’une poignée franche. Finalement, il ne s’était pas ennuyé une minute. Naviguant entre les convives et revenant discuter avec les amis de son père, vingt heures sonnaient. Le hall s’était vidé, seul un petit groupe résistait à la tentation de partir. Il s’agissait du fan-club du photographe. Celui-ci emballait un cadre pendant que ses groupies attendaient une signature. Une fois qu’ils l’eurent obtenue, le donjon du parc était quasiment désert. Il ne restait que Charles-Henry et son fils.

Le buffet regorgeait de verres vides et de plats tout aussi vides.
— Courage, mon fils ! Ta mère aurait été plus efficace que nous deux réunis.
— Maman veille sur grand-mère, tu sais qu’elle n’a pas pu se libérer. Ne lui en veux pas, elle aurait été très heureuse d’assister à l’événement. Pour elle aussi, ce donjon est important.
— Mais oui, mais oui. Seulement, je suis vraiment épuisé. Les préparatifs m’ont éreinté.
— Eh bien, vas-y. Nous allons ranger avec Léane.
Charles-Henry ne demanda pas son reste. Il enfila sa veste, et déguerpit sur sa lancée. La commune n’ayant pas les moyens de s’offrir le luxe d’engager quelqu’un pour nettoyer, Monsieur le Maire s’était donc désigné comme homme de la situation. Toutefois, il comptait sur l’aide de sa femme et ne se doutait pas qu’elle serait absente. Mais puisque Maël et Léane le déchargeaient de la tâche, tout était parfait.

Maël, maintenant seul, se rendit compte de l’absence prolongée de sa fiancée. Il l’appela à tue-tête. Sa voix résonna dans l’escalier en pierre, et bien au-delà, mais aucune réponse ne vint. Il décida donc de lui envoyer un texto, et là encore, pas de réponse. La tentative au téléphone échoua. Où était-elle ?
— Léane ! criait-il en montant les marches. Réponds !
Son escalade le mena vers la cuisine improvisée, où Lucas avait disposé plateaux, couteaux, et autres accessoires nécessaires au buffet.
— Lucas !
Son ami, en théorie devait être resté. Jamais il n’aurait abandonné son matériel. L’angoisse montait petit à petit. Le programme de la journée lui revint en mémoire. Après le discours de son père, ni l’un ni l’autre n’avaient refait surface.
Soudain, le son d’une notification téléphonique lui redonna un espoir. Il lut « Regarde dehors ».
Dehors, la nuit noircissait le parc d’une couleur effrayante, les quelques loupiotes installées sur les rebords ne faisaient qu’entretenir les histoires de fantômes peuplant les livres d’enfants. Un frisson désagréable le parcourut. Tout son corps se couvrait de chair de poule, pourtant, ce parc, il en connaissait les moindres recoins, de nuit comme de jour, il l’avait arpenté enfant, adolescent et adulte. Mais ce soir, une peur diffuse se propageait dans ses veines. De là-haut, les arbres paraissaient minuscules, les sentiers menant aux aires de jeux ressemblaient à des serpents sournois. S’admonestant, Maël se concentra sur l’essentiel et oublia ses petites terreurs enfantines. Il regardait, se forçait à distinguer des silhouettes, mais il n’y avait personne. Un second texto lui parvint avec le même message. Le destinataire était inconnu, aussi il pensa que Léane avait emprunté un téléphone, le sien se déchargeait souvent.

D’ici, il ne verrait pas plus, alors, il redescendit, se posta à la fenêtre, juste à deux pas de la porte. Le visage collé à la vitre, une lumière lui perça la rétine. Lucas embrassait à pleine bouche Léane. Scandalisé par la scène, il se précipita sur la porte. Seulement, elle était fermée. Pendant que les deux tourtereaux le narguaient, il sentit la colère montait en lui. Sa fiancée et son ami le trompaient !
La poignée ne bougeait pas d’un pouce malgré ses assauts. Ce ne fut qu’une minute plus tard qu’il eut l’idée d’appeler son père.
— Papa, tu m’as enfermé dans le donjon !
D’une voix ensommeillée Charles-Henry se défendit.
— Non, la clé est sur le buffet, tu n’as donc pas débarrassé.
Le ménage passait au second plan, son univers s’écroulait et son père ne songeait qu’au nettoyage.
— Allez bonne nuit, comme tu m’as réveillé, je vais prendre un somnifère sinon, je ne me rendormirai pas.
La conversation se termina. Tandis que Maël fouilla la table, le couple machiavélique s’approcha de la fenêtre en lui montrant la clé.
— Laissez-moi sortir, on discutera… en adultes. Quoi que tu aies fait avec lui, Léane, je te pardonnerai.
La jeune femme sourit, d’un sourire éloquent, puis caressa la main de son « chéri ». Tandis que Maël tambourinait sur les vitres triple vitrage, un bruit éclata dans le silence du donjon. Tout à coup, d’immenses flammes léchèrent la porte. Le feu se propagea à une vitesse phénoménale.

Le lendemain, les pompiers, arrivés trop tard la veille, comptabilisèrent les corps. Trois. Deux hommes et une femme. Ils en déduisirent qu’il s’agissait de Maël, Léane et Lucas.

On ne saura jamais qui se trouvait vraiment dans le donjon à la place des amants maléfiques.

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5 thoughts on “De l’amour à la mort, par Steff S.

  1. Étrange histoire pour un non moins étrange couple.
    De quoi vérifier les issues avant toute visite au vieux château médiéval de ma ville, brrrr

    • Oui Karele, j’aurais voulu faire mieux, mais bon… il y a des jours avec et des jours sans. Celui-là était un sans. Mon idée était de jouer sur le petit couple bien sous tous rapports et de renverser la situation de départ. Mais je n’ai pas réussi mon coup 😉 Tant pis ! Ce sera pour l’an prochain. Merci pour ton commentaire 🙂

    • Cette année, je n’étais pas vraiment dedans 🙁 Mon texte est bourré de détails qui auraient mérités d’être développés. Et aussi un manque de construction flagrant. Bref, tout ça pour dire que je ne suis pas contente de moi. Merci pour ton commentaire 🙂

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