Confiteor, par Agamil

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[24 heures de la nouvelle 2018 : Toute la nouvelle doit se dérouler dans une seule et même pièce.]

Elle ouvre les yeux. Le noir. Le noir le plus complet. Elle essaye d’habituer son regard à l’obscurité, en vain. Elle passe la main sur son visage. Ses implants oculaires ont été arrachés, elle sent avec horreur l’orbite à nu. Qui aurait pu faire ça? Pourquoi? Elle est intégralement coupée de sa vue, mais aussi de sa connexion avec la REalité Augmentée et la VIRTUalité. Seule, livrée à elle même, dans l’impossibilité de contacter qui que ce soit, abandonnée dans… dans quoi, au fait?

À quatre pattes, elle cherche à définir l’endroit où elle se trouve. Un sol, lisse, froid. Le rythme de ses ongles tapotant la matière renvoie le son plein de la roche. Elle heurte rapidement un mur. À plat ventre, elle allonge ses membres pour prendre la mesure. Deux mètres de diamètre, paroi lisse. Elle est dans un puits.

Elle se félicite d’être une professionnelle. N’importe qui aurait déjà perdu ses nerfs. Elle palpe ses vêtements, elle reconnaît son uniforme, et, dans l’objet dur et oblong à sa ceinture, son arme de service.

Ils lui ont arraché les yeux, mais laissé son arme. Très vite, son cerveau analytique calcule les probabilités. Aucun moyen moyen de fuir, pas d’eau, pas de nourriture. Espérance de vie : quatre à huit jours, si elle met correctement en application son stage de survie en économisant sueur et urine. Ils lui laissent le choix de sa sortie.

Elle balaye ses souvenirs, comment est-elle arrivée là, et surtout, qui? Qui lui en veut suffisamment pour l’enfermer dans un piège mortel?

Son ex-mari ? Pas assez de cran et d’appui pour ça. Il la déteste, surtout parce qu’elle est partie en lui laissant des dettes et une humiliation, mais pas assez. Erault est un faible et leur couple s’est lentement délité depuis… Elle ne veut pas penser à ça. Ce jour là, sa vie, son couple a volé en éclat. Elle s’est consacré à son travail plus que jamais, à traquer les ennemis de la société.

Un gang.

Elle en a détruit des organisations criminelles, mue par sa rage et sa ténacité. Le Faucon Noir, la guilde des Véreux, les Os Sanglants. Elle les a traqués, pistés et détruits, plus tenace qu’un prédateur affamé. Méthodiquement, elle a démonté toutes leurs sales combines, leurs montages financiers, leur solidarité de clan et elle les a poussés à s’entre-tuer. Elle sait que sa tête est mise à prix. Elle ne compte plus combien de chasseurs de primes elle a abattus.

Evgueni Taros. Agent numéro un. L’élite du Bureau. Spécialiste en démontage d’organisations criminelles, mais ses talents s’ouvrent à tout ce qui corrompt la société : politiciens, corpos… Implacable, elle remonte les comptabilités truquées, les filières de fraude, elle récupère l’argent, la liste des complices et finit son travail de nettoyage en abattant proprement les responsables et leur famille. Les traîtres qui abusent de la société doivent périr. Tous les ennemis de l’État doivent périr.

Ils auraient le mobile, mais pas les moyens. Evgueni en a tué des centaines au point d’être surnommée « l’Ange de la Mort ».

Quand remonte son dernier souvenir ?

Elle était en repos, elle devait rejoindre l’agent Qixu pour prendre un verre et passer une soirée agréable au Pink Paradise. Le gérant lui devait d’ailleurs une faveur. Evgueni aimait se relaxer et se détendre dans les soirées décadentes du Paradise, où, sous le masque et les costumes enchantés, elle pouvait s’adonner à toutes les folies. Qixu était jeune, il n’avait pas encore passé la trentaine mais c’était un agent prometteur, spécialisé dans les mouvements séditieux. Il avait passé des mois à infiltrer l’université pour solder sa tâche par l’arrestation d’une centaine d’étudiants et de deux professeurs, et il lui avait proposé de partager ce moment exaltant de satisfaction du service fait. Qixu était craquant avec ses longues tresses qui détonnaient avec la coiffure stricte de rigueur au Bureau, et son corps fin de contorsionniste qui semblait inviter à l’imaginaire érotique.

Un arc électrique semble traverser son corps. Elle se souvenait précisément du nombre de cocktails fortement alcoolisés qu’elle avait entrechoqués, du goût de sa langue agile dans sa bouche, et de la force de ce corps mince et noueux qui la plaquait contre la banquette. Son dernier souvenir était sexuel, un moment plutôt agréable. Qixu se démarquait de la multitude d’amants qu’elle avait pu avoir, y compris ceux qu’elle levait pour raisons professionnelles. Elle ne comptait plus le nombre de fois où elle s’était prostituée pour son travail, même si elle s’arrangeait pour que ce soit le moins désagréable possible. Cela faisait aussi partie des choses qui avaient détruit son mariage, elle n’avait jamais craint d’y mettre du sien pour la plus grande gloire du régime.

Lisse. Aucune adhérence permettant de suggérer une porte, une trappe ou quelconque ouverture à sa hauteur. L’air venait d’en haut, elle avait dû être descendue inconsciente dans le puits.

Qixu.

Ça ne pouvait être que lui et pourtant, il n’avait aucune raison de la haïr, ils ne travaillaient pas dans la même section, n’étaient pas concurrents, ne s’étaient jamais confrontés en dehors d’une partie de corps à corps.

Il était spécialisé dans la traque des traîtres.

Evgueni sentit la précieuse sueur jaillir de toutes ses pores. Confiteor.

Elle avait toujours cru que c’était une légende. Quelque part, quelqu’un la scrutait. Elle allait devoir confesser ses crimes à voix haute, jusqu’à ce qu’ils décident de la libérer ou de l’abandonner à son sort. C’était un effroyable jeu psychologique, elle ignorait ce qu’elle devait confesser et tout serait retenu contre elle. Une chance d’en sortir. Mille d’en mourir. Certains devenaient fous et se fracassaient la tête contre le mur. Elle avait déjà vu cette sorte de jeu sur les zones d’ombre de VIRTU, une sorte de snuff-movie. Ce n’était pas son créneau, elle n’avait pas enquêté là-dessus. De plus, ceux qui y passaient étaient des dissidents avérés. Mais elle n’aurait jamais cru que le Bureau pouvait être derrière ce sinistre spectacle, et encore moins, elle, l’agent numéro un, en faire partie.

– Evgueni Talos, section alpha, agent numéro un, cinq années consécutives.

Elle entendit un bruit sourd, une sorte de claquement, et perçut quelque chose de chaud sur son visage et ses mains : la lumière. C’était le moment de sauver sa vie.

– J’ignore ce que je fais ici, j’ai toujours servi avec zèle. En témoigne mes citations au mérite.

Silence.

– Vous voulez que je vous dise quoi, à part que je suis un agent d’élite ?

Elle déballe avec aplomb tous ses états de service, tout ce qui lui a valu, chaque année, de recevoir, debout sur l’estrade, face à tous ses collègues, sa citation au mérite et le rang d’agent numéro un.

Le puits est trop large pour qu’elle prenne appui sur le dos et les pieds pour se hisser à la verticale. Elle a bien appris à user de ses mains et ses pieds comme des ventouses pour escalader, mais le matériau est trop lisse. Même la salive sur ses paumes ne fournit aucune adhérence. Elle réprime un mouvement de colère en sentant la sécheresse gagner sa bouche. Elle vient de gâcher de l’eau dans une expérience vaine.

Confiteor. Révèle tes fautes… tes plus grandes fautes.

Cette pensée se fait de plus en plus présente dans son esprit. Elle ignore en quoi elle a fauté, elle a toujours été un parfait agent du régime. Depuis l’enfance, où elle dénonça ses camarades, fit arrêter à l’adolescence son premier petit ami qui professait des discours rebelles. Elle avait fait virer son professeur de sciences politiques, qui non seulement faisait des avances aux élèves, mais en plus, mettait trop en avant dans ses cours des systèmes alternatifs. Alors que seul, l’absolutisme est un régime valable. Où le peuple tout entier remet sa destinée à un être sage et omnipotent, créé et éduqué pour régner avec justice et sagesse. Un être sans faille. Comme elle.

Orgueil.

Le mot lui vient brusquement sur les lèvres. Oui, elle est fière d’elle-même. Qui ne le serait pas ? Qui peut se targuer d’un parcours aussi propre que le sien ? Elle n’a rien à faire dans ce lieu. Cette détention s’apparente à un abus de pouvoir. Même si elle a souvent donné la mort, la peine de mort a été abolie depuis longtemps, le régime, dans sa bienveillance, réservant aux coupables la chance de se purifier de leurs crimes par une volontaire contrition. Les agents, comme elle, font la purge nécessaire à l’établissement d’une société parfaite et après tout, ses crimes restent de la légitime défense. Elle n’a jamais tiré gratuitement sur autrui. Bientôt, les armes seront aussi abolies. Grâce à des gens comme elle, qui contribuent à un monde meilleur.

– Je suis l’expression d’un monde meilleur, clame-t-elle. Je suis l’Ange de la mort.

Elle sent sa vessie se faire de plus en plus oppressante, elle contracte le périnée pour retenir l’eau précieuse. Et elle ne veut pas s’humilier à uriner devant ses juges, et encore moins à la boire.

Ses juges… Il y a certainement quelque chose qu’elle oublie et qu’ils savent. Où peut-être est-ce juste un nouveau test d’évaluation. Elle a demandé récemment une revalorisation de sa grille indiciaire.

Où a-t-elle pu pécher ? Elle passe en revue la liste de ses morts, insignifiantes pour la plupart. Des chasseurs de primes, lancés à ses trousses par des idiots qu’elle a ensuite éliminés… des chefs de gang, corrompus et pourris jusqu’à la moelle. Certes, elle a poussé assez loin la notion de légitime défense lorsqu’il fallait tirer dans un berceau.

– C’est ça que vous voulez que j’avoue ? D’avoir exécuté des familles entières jusqu’au dernier nourrisson ? D’avoir tiré dans le ventre d’une femme enceinte pour qu’on ne puisse pas sortir le bébé vivant du ventre mort de sa mère ? C’était des mauvaises graines. Ils auraient eu toute leur vie pour lancer une vendetta. Et pas contre moi, contre le régime que je représente.

Elle reconnaît qu’elle remet en cause le parcours de contrition et la capacité de l’enseignement obligatoire à formater des têtes. Mais l’expérience prouve que des mauvais éléments passent toujours à travers et rejettent cette chance d’intégration à la société.

– L’humanité n’est pas encore prête à un monde meilleur. Il faut purger son mauvais sang.

Ce sont pourtant les propos des instructeurs du Bureau. Il faut passer par une ère obligatoire de purge, afin qu’il ne reste plus que de bons éléments, prêts à vivre paisiblement dans un monde sans armes, sans crime, sans corruption, dans l’expression terrestre du paradis. Mais pour cela, il faut extirper des esprits toutes les passions mauvaises, tous les mauvais conditionnements, toute la bêtise empêchant l’homme d’accéder à l’éveil.

– Il faut empêcher les imbéciles de se reproduire, rattraper les erreurs des siècles passés qui ont cultivé la veulerie, la stupidité, la paresse, le vide du superficiel, l’avoir et le paraître, pour avoir un troupeau frelaté, prêt à voter pour n’importe quel fouet pour étancher leurs frustrations.

Moins de population, moins de désir, chacun trouvant sa place légitime et apprenant à se satisfaire du moment présent. L’équilibre social. Sans conflit, sans envie, sans trahison envers autrui, chacun devant cultiver la bienveillance, l’aide, la compassion. Pourquoi désirer une maison plus grosse que celle du voisin quand chacun peut être logé, confortablement, selon ses besoins. Plus d’injustice.

– J’œuvre pour ça, pour le bonheur universel.

Confesse tes crimes.

Son corps menace de la trahir. Elle reste debout, en position d’équilibre parfait, les mains en prière sur son plexus, le genou droit plié dans un angle aigu et elle se concentre sur sa respiration pour faire le vide, apaiser ses tensions en envoyant son souffle dans toutes les parties qui souffrent. Evgueni est fière d’elle. De sa faculté à rester stoïque, alors qu’elle est aveuglée, enfermée, soumise à un exercice sadique.

Confesse tes crimes.

Ce qu’elle refoule remonte brusquement, la prise d’otages à la maternelle. Le refus de négocier avec le désespéré qui était un père privé de ses enfants, qu’une oreille compatissante aurait poussé à se rendre. Le snipper qui rate sa cible, la balle qui se perd… pas vraiment. Elle revoit le petit corps étendu sur le sol. La mort de son couple, la mort injuste de son fils.

– Je l’ai traqué… J’ai condamné à mort le snipper mais avant ça, je l’ai poussé à tuer son propre fils, œil pour œil, dent pour dent. Puis j’ai fait de même avec ceux qui l’ont couvert. Politiques, officiers supérieurs, journalistes qui ont fait passer ça pour un incident. Jusqu’à l’origine, le preneur d’otage. Et l’institutrice qui a ouvert la porte à n’importe qui.

Une mort accidentelle et une traque qui a vu la mort d’une vingtaine de personnes, dont huit enfants. Elle avait justifié ça par la nécessite de purger la société de ses mauvaises germes. Qui n’a aucune compassion pour un enfant innocent ne mérite pas d’accéder au nouveau monde, au bonheur suprême. Il faut éliminer la haine, le mépris…

Evgueni se rend compte que sa vessie se rompt en même temps que sa volonté, le liquide brûlant poisse ses jambes autant que la culpabilité nouvelle qui grandit. Tuer des enfants sans aucune compassion, tout en se persuadant que c’est pour le bien des générations futures, c’est indigne du monde meilleur. Et c’est ce qu’elle a fait, enragée par le désespoir de la perte d’un fils de quatre ans.

– Confiteor, murmure-t-elle, je suis une meurtrière hypocrite d’enfants, j’ai tué jusque dans le ventre des mères, pour qu’il n’y ait aucune chance de rédemption. J’ai trahi par orgueil l’idéal de société nouvelle, je suis allée trop loin dans la purge. Je suis un agent du mal, de la haine. Mea culpa, mea culpa, mea maxima culpa…

Un claquement au sommet. Et enfin une voix.

– Evgueni Talos, tu as confessé tes crimes. Quelle est la peine que tu juges mériter ?

Elle se tient droit devant ses juges, le visage fier. Sans un mot, elle déverrouille la sécurité, pose l’arme sur sa tempe, un angle parfait pour réduire le cerveau en bouillie.

– Ainsi soit-il, conclut la voix.

Rouge.

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4 thoughts on “Confiteor, par Agamil

  1. Terrible ! Une dystopie d’épouvante, j’en ai les frissons. Très bien mené. Le seul point qui m’a arrêté dans ma lecture, c’est le prénom Evgueni qui est un prénom masculin (en tout cas, dans notre monde actuel). Du coup, j’ai dû relire pour comprendre qui était ce personnage !

    • Merci d’avoir lu, ça me fait plaisir. Pour le prénom, effectivement, j’avais en mémoire une personne féminine avec ce prénom francisée (ie) et j’aimais pas le -e. J’hésite du coup à corriger.

  2. Un dernier jugement empreint de dureté mais à la progression implacable… Dur mais bien écrit !

    Quant au prénom, cela ne me gêne pas puisqu’on peut imaginer que le prénom devienne féminin par la suite, et surtout, parce que je ne le connaissais pas (très joli d’ailleurs)

  3. Cette terrible notion de purge, assassine, extrême, mais surtout la victime que l’on découvre bourreau parce qu’elle a été victime dans sa chair.
    Oui, terrible…
    Merci pour le partage

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