Chronique du temps qui passe, par Erik Vaucey

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[24 heures de la nouvelle 2018 : Toute la nouvelle doit se dérouler dans une seule et même pièce.]

Selon un rituel bien huilé, Arnaud descendit de son vélo et s’assit devant sa table de travail. Il ouvrit le tiroir et en sortit une montre à aiguilles. C’était un modèle de précision de marque Omega de 1983 qui avait appartenu à Steven, un attaché de l’ambassade britannique à Paris. Avec précaution, il fit rouler entre ses doigts le remontoir jusqu’à sentir la butée indiquant que le mécanisme était de nouveau prêt à fonctionner en autonomie pendant plusieurs jours. Après avoir remis le précieux objet à sa place, il prit un beau cahier intitulé « Chronique du temps qui passe – Tome XXXII » et son stylo-plume. Après avoir vérifié le niveau d’encre dans la cartouche, il ouvrit le cahier à la page marquée d’un signet et écrivit d’une jolie écriture fine mettant en valeur les pleins et les déliés.

« 11 732e jour.

Un autre jour succède au précédent. Ce décompte me rassure. Tant que j’arriverai à compter les jours, je resterai maître du temps, même si cela fait des décennies que j’ai perdu les jours de la semaine et des années que je ne maîtrise plus le rythme des saisons. Si vraiment j’en avais envie, grâce à ce cahier, je saurais retrouver le fil des jours de la semaine, des mois et des saisons. Cette certitude me suffit ».

Il remit le capuchon sur sa plume, vérifia que l’encre était bien sèche, referma le cahier et le rangea avec le stylo dans le tiroir. Sur l’étagère en face de lui, il vérifia que les trente et un tomes précédents étaient bien alignés. Une nouvelle fois, il se dit qu’il devrait prendre le temps de les relire depuis le début. Et comme chaque jour, il reporta sa résolution au lendemain. Pourtant, le temps, il n’en manquait vraiment pas !

Il se leva et vint vérifier les témoins de chargement des batteries. Il sourit en constatant qu’elles étaient en pleine charge. Il avait bien fait de graisser la chaîne du vélo d’appartement avant de démarrer ses trois heures matinales d’exercice auxquelles s’ajouteraient deux autres en fin d’après-midi. Les lumières pourraient donc fonctionner en mode diurne pendant au moins 14 heures avant de baisser leur intensité en mode nocturne. De l’autre côté de la salle, les plants hors sol de la mini-ferme hydroponique bénéficieraient au mieux de la lumière artificielle et des lampes infrarouges, garantissant une bonne récolte en champignons, salades, tomates, pommes de terre et autres nutriments nécessaires à sa survie.

Les premières années avaient été les plus difficiles. La mini-ferme peinait à fournir en suffisance les fruits et légumes pour quatre personnes dont les organismes ne s’étaient pas encore habitués à la pénurie. Pascale fut la première à en souffrir et tomba malade. Comme son état ne s’améliorait pas, elle prit la décision de remonter en surface, faisant fi des dangers qui la guettaient. Cela se passa le 987e jour. Les adieux furent émouvants. Elle renouvela sa promesse de ne rien révéler sur l’existence du refuge, franchit le sas antiradiation et disparut définitivement de leurs vies.

À propos de radiation, Arnaud s’approcha du compteur Geiger qu’il mit en tension le temps de prendre une mesure. Puis il posa la main sur le mur quelques secondes avant d’y coller son oreille droite. Il rejoignit son bureau, reprit le cahier et le stylo-plume pour compléter ses notes du jour.

« Il se passe quelque chose. Les bourdonnements que j’entends à travers le mur sont maintenant trop nets pour n’être que des acouphènes. Les vibrations sur le mur sont de plus en plus sensibles. Si Claire était encore là, je suis certain qu’elle aurait déjà trouvé le moyen d’inventer un appareil pour objectiver leur fréquence et leur intensité en s’inspirant des sismographes. Ses compétences me manquent. Nous nous complétions bien tous les quatre : Claire la scientifique-bricoleuse, Steven, l’historien spécialiste en géopolitique, Pascale la psychologue et moi le biologiste. »

Une nouvelle fois, Arnaud rangea ses affaires dans le tiroir. Il s’approcha de la mini-ferme hors sol, ouvrit une trappe et tira sur une corde pour remonter un seau de 5 litres du puits qui descendait jusqu’à la nappe phréatique. Avec un verre, il préleva une vingtaine de centimètres cubes d’une eau claire et fraîche pour se désaltérer puis versa le reste dans le réservoir d’alimentation des plants.

Steven et Claire étaient partis le même jour, c’était le 7 201e. Il en gardait un souvenir équivoque. Bien sûr, il avait été triste de les voir partir tous deux et de devoir ainsi affronter durablement la solitude. Mais en toute sincérité, la solitude s’était installée quelques centaines de jours plus tôt, malgré ou peut-être à cause de la promiscuité. Inexorablement, Steven et Claire s’étaient rapprochés pour ne plus former qu’un couple. Et comme leur refuge n’était constitué que d’une seule pièce, il n’avait pu qu’être témoin de leur complicité puis de leur intimité grandissante. Lorsqu’il est devenu évident que Claire était enceinte, Arnaud avait accueilli avec un soulagement certain la décision de ces futurs parents de prendre le risque de remonter à la surface en espérant y trouver une assistance médicale digne de ce nom. Ils espéraient que l’atmosphère soit de nouveau respirable près de 20 ans après l’enfer nucléaire de 1983. Si Paris et sa banlieue n’avaient pas été touchées directement par des missiles, c’était statistiquement possible.

Le 11 novembre 1983, Steven était venu les trouver. Le jour était arrivé de rejoindre l’abri antinucléaire que les quatre amis avaient installé dans une ancienne cache de la Résistance qui n’apparaissait dans aucun registre. Elle était située au nord-ouest de la Gare Saint-Lazare, sous la rue de Londres. Depuis la crise des missiles de Cuba, ils savaient que ce jour arriverait. Finalement, c’était Ronald Reagan qui avait joué avec les allumettes en mettant pour la première fois de l’histoire les forces de l’OTAN en alerte « DEFCON 1 » et en faisant voler des avions à travers l’Europe portant des maquettes de missiles nucléaires sous leurs ailes lors des exercices Able Archer sans prendre la peine de prévenir Moscou. La suite était inexorable. Heureusement, grâce à sa position à l’ambassade de Grande-Bretagne, Steven avait été averti du danger et les avait prévenus. Mais en ce 11 732e jour, Arnaud était probablement le seul survivant du quatuor.

* * *

« 11 733e jour.

À la surface, il doit encore faire nuit noire. Je ne suis pourtant pas insomniaque, mais les vibrations sont devenues insupportables. Les bourdonnements ont atteint une telle intensité que j’aimerais porter un casque antibruit. Pour être franc, je tremble de peur. Nous nous sommes trompés. La fin du monde était inévitable. Avec notre refuge, nous avons juste retardé l’échéance. Si je compte bien, nous sommes maintenant en 2015. J’aurais survécu 32 ans à l’apocalypse. Mais il n’y a sans doute plus de livre des records pour mentionner mon exploit. »

Le bruit était devenu insoutenable. Derrière les plants hors sol, le mur se mit à trembler puis s’écroula d’un bloc dans un nuage de fumée d’où émergea peu à peu une sorte de disqueuse-raboteuse géante de plusieurs mètres de diamètre. Quelques minutes plus tard, des hommes en combinaison étanche et casques intégraux firent leur apparition. Arnaud se demandait encore s’il s’agissait de soldats d’une armée post-nucléaire quand l’un d’eux releva sa visière et prit la parole.

— Philippe Randot, ingénieur en chef à la RATP. Je vous présente le tunnelier Magaly, en charge de la prolongation de la ligne 14. Nous étions surpris de cette cavité à une telle profondeur qui n’apparaissait sur aucune carte. Rassurez-vous, nos équipes vont vous prendre en charge et vous serez indemnisé pour les éventuels préjudices causés par nos travaux.

FIN

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8 thoughts on “Chronique du temps qui passe, par Erik Vaucey

  1. Nouvelle géniale 😀 Jolie chute pour cette histoire de bunker, j’aimerai bien voir la réaction du personnage maintenant ^^

    • Merci beaucoup pour ce retour très encourageant.
      Je suis ravi que cette nouvelle rédigée en quelques heures à peine trouve son lectorat 🙂

  2. Superbe idée. Dommage que ceux retournés à la surface n’aient pas tenté de le joindre. L’ont-ils pu en fait ?
    Les vibrations m’ont fait penser à une taupe, ce qui a été confirmé à la fin.
    Peut-être là aussi une idée de survivance dans une capsule spatiale 😀
    Merci pour le partage 😀

    • Merci Karele pour ce commentaire et ces questions 🙂
      Mes réponses seront prudentes, par respect pour personnages qui vivent leur vie comme ils l’entendent en dehors de ce qui a été tracé par ma plume 😉
      On peut effectivement penser que les 3 personnages qui ont quitté le bunker aient survécu puisque la fin laisse penser que la vie est toujours (ou est redevenue ?) possible en surface.
      On peut alors imaginer au moins deux raisons à leur non-retour vers leur compagnon survivaliste : soit le sas de sortie a été condamné pour ne plus être accessible de l’extérieur, soit ils n’ont pas eu la force de lui annoncer que ces dizaines d’années sous terre étaient sans motif ?
      Mais je laisse l’imagination de chaque lecteur remplir les trous à sa guise 🙂

  3. J’aime beaucoup la fin qui donne une nouvelle perspective à l’histoire. Je croyais qu’on avait affaire à une uchronie mais en fait, la réalité est plus sombre. Bravo pour cette belle idée!

    • Merci pour ce retour. Cela aurait en effet pu être une uchronie, puisque qu’au fur et à mesure de la déclassification des rapports, il semble de plus en plus probable que l’on ait échappé de peu à une escalade tragique lors des exercices « Able archers » de 1983.

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