Carmelle & Gidéon, par Georges Carter

Kindle

[24 heures de la nouvelle 2018 : Toute la nouvelle doit se dérouler dans une seule et même pièce.]

— Quinze minutes de pause ! beugla le metteur en scène.

Venceslas s’affaissa, délaissant d’un souffle le personnage de Gidéon. Pourquoi diable s’était-il laissé piéger dans cette mauvaise pièce de théâtre ? Simple rhétorique de son esprit, car il le savait très bien. La raison se trouvait même sous ses yeux, le narguant sur une stèle en carton pâte dressée entre les deux façades factices des deux familles rivales de Carmelle et Gidéon : le Graal.

Venceslas dévala l’échelle pour rejoindre les planches du vieux théâtre. Sa ravissante partenaire minaudait toujours sur son balcon, de son côté de la scène, jouant avec ses boucles blondes qui paressaient sur les deux charmants oreillers affleurant de son corset.

— Bien joué, Vincent ! lui lança-t-elle avec un petit signe de la main.

— Venceslas, marmonna l’intéressé, les joues soudain brûlantes.

Il sauta de l’estrade avec toute l’habileté d’un poulain nouveau-né pour se retrouver du côté spectateur de la pièce. Son sac, vautré dans l’un des moelleux fauteuils rouges du premier rang, lui offrit quelques vieilles cacahuètes bien méritées. Le metteur en scène et son assistant discutaient à deux pas. Venceslas prit son courage à deux mains, ainsi qu’un mystérieux objet qu’il sortit de ses affaires.

— Serge ? se risqua-t-il en s’approchant des deux hommes.

Le metteur en scène se tourna vers lui.

— Je me suis permis de vous apporter ça, continua Venceslas. C’est une antiquité qui me vient de mon arrière-grand-mère. J’ai peine à m’en séparer, mais je pense que votre adaptation de Carmelle et Gidéon mérite le meilleur Graal qui soit.

Foutaises que ceci, Venceslas se contrefoutait sévère de la pièce, et le soi-disant Graal sortait tout droit de la première brocante venue. Cela-dit, c’était une coupe de qualité. Elle avait tout de l’artefact précieux ayant traversé les âges : son métal épais, dont la patine rehaussait la brillance des pierres écarlates, avait très bien pu recueillir le sang d’un quelconque individu loin d’être quelconque.

L’assistant hocha la tête en signe d’admiration.

— Qu’est-ce que vous me chantez-là ? s’énerva le metteur en scène, outré. Cette vulgaire coupe n’arrive pas à la cheville de mon Graal !

L’assistant secoua négativement la tête de gauche à droite.

Le bras tendu de Serge, lui, désignait la scène et son précieux calice. L’objet en mettait effectivement plein la vue : rutilant, chromé, avec une forme étrangement adéquate, le moteur hyper-drive n’aurait cependant jamais pu recueillir dans son système un autre liquide que le Super6000 sous peine de malfonctions. En tous cas, d’après la pub.

Venceslas pesta de son énième tentative ratée. Il lui fallait cet hyper-drive ! Tant qu’il n’aurait pas changé cette pièce sur son vaisseau, il resterait bloqué sur cette maudite planète. Sa situation financière ne lui permettait pas de se l’acheter, mais il ne pouvait pas non plus se permettre de manquer l’anniversaire de sa mère sur la lune de Worcestershire.

— Je vois clair dans votre stratagème, vous savez, Gidéon.

— Venceslas.

— Pas la peine d’être insultant. Vous pourrez récupérer le Graal comme convenu à la fin des représentations. En attendant, pour le payer, vous allez me donner de la passion !

Le metteur en scène s’arrêta soudain, l’inspiration semblant le foudroyer sur place. Mais ce n’était qu’une impression.

— Donovan ! s’écria-t-il. Allez me chercher mon nectar de fruits de la passion, dans le frigo de ma corvette !

— Bien monsieur, répondit l’assistant en attrapant de justesse les clés que Serge lui avait lancées à l’aveugle.

— Et vous, reprit le metteur en scène en pointant Venceslas du doigt, vous allez remonter là-haut et arrêter de faire une fixette sur le Graal ! Concentrez-vous sur votre personnage, bon sang !

— Mais mon personnage fait une fixette sur le Graal, justement, grommela Venceslas. Ils font tous une fixette sur le Graal, c’est tout le truc de la pièce…

— Ne jouez pas au plus malin avec moi ! fulmina Serge qui commençait à être à bout.

— Je suis sûre que Vincent ne pensait pas à mal, intervint Carmelle du haut de son balcon, avant de gratifier son partenaire d’un clin d’œil rassurant.

Venceslas profita de la diversion pour s’éloigner du metteur en scène et rejoindre sa prétendue fiancée sur les planches. L’hyper-drive étincelait sous les projecteurs. Un instant, il fut séduit par la folle idée de le voler et de s’enfuir en courant, tout simplement. Mais il fallait décoller le Graal de la stèle. Et courir. Rien que d’y penser…

La flemme.

— On reprend ! hurla Serge.

Venceslas bomba le torse, réinspirant son personnage en lui.

— Ô grâce ! Ô Gidéon ! Ô promis de ma vie ! expira alors une Carmelle exaltée, empoignant la rambarde avec fougue. Est-il déjà venu pour vous le temps de fuir ?

— Hélas, ma demoiselle, nous devons encor’ souffrir. Je me dois de rester, sans en avoir l’envie.

— Mais à quelle folie ont cédé nos parents ? De vouloir nous unir malgré les sentiments !

— Des sentiments, j’en ai, mais de haine, ma chère ! Je souffre de vous voir, j’abhorre votre chair !

— Et moi donc, Gidéon ! Votre épouse, jamais ! Votre sang n’a d’égal que son manque d’attrait. Plutôt perdre la vie que partager la vôtre !

— Plutôt perdre la vie, mon avis n’est pas autre…

— ATTENTION !

Mais l’attention se portait déjà tout entière – sans avoir besoin de le crier – sur la catastrophe qui venait de surgir au cœur de la pièce, sous la forme d’un assistant maladroit portant bien trop de bouteilles de nectar qu’il ne pouvait en transporter.

Comme jamais auparavant, la passion submergeait la scène. Les luxueuses chaussures de Gidéon en étaient toutes éclaboussées.

— Je suis tellement confus… bredouilla l’assistant en s’agenouillant pour essuyer le cuir avec un bout de sa veste. Je suis tellement désolé, monsieur !

— Venceslas, l’invita ce dernier avec un sourire, en se baissant à son tour pour ramasser les rares bouteilles intactes et les tendre à Donovan. Et ce n’est pas bien grave.

— Je n’oserais jamais vous appeler par votre prénom, monsieur, rougit l’assistant.

— Il suffit ! La pièce ne s’appelle pas « Donovan et Gidéon » ! cria le metteur en scène. Nous n’avons pas le temps ! On enchaîne, on enchaîne ! Et toi, déguerpit de là !

Donovan se recroquevilla contre ses bouteilles qu’il tenait serrées contre lui et quitta la scène sous les yeux étincelants de colère de son supérieur. Pour merder, il avait merdé. Mais ce moment partagé avec le héros de la pièce fut pour lui une révélation. Qu’il garda pour lui.

Cependant, le héros lui aussi eu une révélation – de toute autre nature. Qu’il se fit un plaisir de partager.

Venceslas se redressa avec un sourire en coin.

— Je vais vous exaucer, vile et laide Carmelle, déclama-t-il d’une voix intense. Je fais votre bonheur, et le mien par là même. Nous n’aurons pas à dire d’hypocrites « je t’aime » : je pars, je déguerpis, il m’est poussé des ailes !

Avec panache, Gidéon tira sa révérence. La dite Carmelle fronça ses adorables sourcils. Serge, consterné, parcourait son script, y cherchant cette poignante tirade qu’il ne se souvenait pas avoir écrit. Donovan admirait, les larmes aux yeux, imbibé de passion.

Serein, Venceslas quitta la scène. La main fermement serrée sur les clés que l’assistant avait lâchées dans la confusion, il se dirigea vers le parking des vaisseaux.

Qu’importait l’hyper-drive et la réparation de son épave maintenant qu’il possédait la Corvette dernier cri de Serge.

Alors qu’il s’apprêtait à s’envoler pour la lune de Worcestershire, seuls le suivirent les applaudissements émus de Donovan.

Kindle

4 thoughts on “Carmelle & Gidéon, par Georges Carter

  1. Pingback: Georges Carter | Les 24 Heures de la Nouvelle

  2. Sympathique! Un décor surprenant et un bien drôle de graal. Mais quelle était l’importance réelle de cet élément du moteur dans la pièce? Seul Serge le sait…

  3. Ça part dans plein de directions mais c’est aussi simple et drôle ! Avec de belles platitudes dans cette pièce aussi ^^ Bien joué !

  4. Donovan a-t-il compris en quoi consistait l’engagement de Venceslas, quel était son but réel ?
    Pauvre Serge coincé entre son script malmené et sa morgue 😀
    Bon voyage en bel équipage vers un ailleurs festif.
    sympathique moment de lecture, merci.

Laisser un commentaire