Ca risque d’être long, par Philippe Pinel

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[24 heures de la nouvelle 2018 : Toute la nouvelle doit se dérouler dans une seule et même pièce.]

C’est à n’en pas douter le poste que j’aime le moins. Ce n’est pas le confinement, c’est les « autres ». Il faut avouer que je n’ai pas été habitué à travailler avec des « autres » en nombre important. C’est vraiment nouveau pour moi. J’ai survécu à mon dernier crash. Vivant dans un système et un cadre relativement sécure, j’ai pu retrouver une activité complètement en dehors de mes qualifications pourtant multiples, à savoir occuper un emploi n’en demandant aucune. Une bonne condition physique c’est tout. Peut être un peu de jugeote, mais rien d’incontournable si le bon sens fait totalement défaut. J’en connais d’autres qui sont restés en rade après un crash. Il est certain qu’ils ont tenu à réintégrer un job dans leur branche, ou pour le moins à la hauteur de leurs qualifications. Dans ma belle jeunesse, un ami me disait « qu’à défaut de grive on bouffe du merle », et il appliquait cette sentence vieillotte à tous les domaines de sa vie, nourriture, appartements, amours, voitures, études, emplois et surtout au sexe. Il couchait indifféremment avec des hommes, des femmes, des jeunes ou pas, des moches ou pas. Son addiction au sexe l’avait rendu un rien pragmatique, me resservant à l’envi un autre de ses adages préférés. « Qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse », suivi d’un énorme éclat de rire. Pour le coup je bouffe du merle sans ivresse. J’ai besoin d’un job. La retraite n’est pas d’actualité, par contre les factures et le frigo à remplir le sont. Je suis genre blindé de diplômes, de qualifications et d’expériences haut de gamme, ultra techniques dans le commerce ou l’ingénierie de la biologie aquatique, multilingue et proche du caméléon en termes d’adaptabilité, je suis compétent et performant, mais… mais il y a toujours un, mais… mon âge annule tout. J’ai bien failli ne pas décrocher ce job d’homme à tout faire, parce que j’avais un profil et un CV hors cadre, alors que dans le même temps mes compétences se trouvaient occultées par ma petite cinquantaine. J’étais en fait dans une situation dramatique similaire à celle des jeunes diplômés. On acceptait de les embaucher pour un salaire de merde dans le cadre de leur qualification ou bien ils avaient du mal à trouver un emploi de maître esclave chez MacDaube à cause de leurs diplômes .

Je me retrouve donc confiné dans un laboratoire d’assemblage d’une chaîne alimentaire de nourriture industrielle hi-tech, maintenue à 3 °C et en surpression avec des gens que je n’ai jamais vus, croisés, entendus. C’est parti pour sept heures d’enfermement.

Je viens de passer le sas. Ma combinaison est étanche. Bruit d’échappement au verrouillage du casque. Visière basculée. Essais communication.

— Tu me reçois ?

—…..

On me tape sur l’épaule.

— Tu dois confirmer que tu m’entends sinon on va devoir te faire sortir pour vérifier ton équipement. Ça va retarder la chaîne.

— Ha ! C’est à moi que tu parles ? Oui je t’entends. Tu es qui ?

— Je m’appelle Aléanore. Je suis derrière toi. Moi je contrôle.

— Quoi ?

— Je suis derrière toi. Je contrôle.

— Non je veux dire, tu contrôles quoi ?

— Que tout le monde suit bien les menus, le protocole, l’ordre, l’hygiène.

— OK. T’es un peu la cheffe, alors.

Elle éclate de rire dans mon oreillette. Elle se retourne vers nos collègues dans un mouvement lent, encombré par le scaphandre. Elle me tient par la main.

— Oh les filles. On en tient un bon là. Il me demande si je suis la cheffe.

Une demi-douzaine d’éclats de rire explose dans mon casque.

— Tu t’appelles comment ?

— Philippe.

— Sur nos combinaisons, dans le dos, sur la poitrine et sur le casque, il y a nos noms. Je note que l’on fasse faire le nécessaire pour ta tenue si tu restes. Donc moi c’est Aléanore, et je suis cheffe de rien.

— T’es cheffe de ton cul !

C’est une voix une peu nasillarde. Masculine.

— Lui c’est Nicolas Ferry. C’est un peu le nain de service.

Effectivement un petit bonhomme me fait un signe de la main. Derrière sa visière il est rougeaud et hilare. Il trouve ça drôle apparemment.

— Présente-lui tout de suite la face de sperme. Il saura à quoi s’en tenir.

Tout le monde éclate de rire.

— Tu es bien content quand je te suce, alors pas la peine de me dénigrer.

La voix est bizarre, comme surjouée, précieuse. C’est un homme en fait assez jeune. Aléanore poursuit les présentations.

— De toute façon il est un peu incontournable ici. Il est complètement sourd et amoureux de tous les mecs qui arrivent. Je te présente Louis. Tout le monde l’appelle Louise ou Chou Chou. Comme dans le film.

Le scaphandre avance vers moi en se dandinant comme s’il était possédé par le fantôme de Betty Boop… poo poo pidoo…

— N’écoute pas tout ce qui se dit sur moi… (clin d’œil/bisous)… essaye-moi à l’occasion. C’est gratuit et sans engagement. Chez moi c’est un peu « journée portes ouvertes » tous les jours. On se retrouve sur Tinder ?

Il pose sa main gantée sur mon bras enscaphandré. Je commence à prendre des notes intérieures. Je suis tombé dans un scénario X.

Aléanore sollicite l’attention de tout son petit monde.

— Bon les filles on va y aller parce que moi j’ai une vie et que je n’habite ici. Alors Philippe je te ferai les présentations plus tard. Sur ta console tu appelles le premier contenaire.

— Le 1 ?

— Bravo. Tu peux rester encore une demi-heure. Non je rigole. Tu as raison de demander parce que le numéro du contenaire ne correspond pas obligatoirement à son ordre.

— On va rester toute la journée dans ce labo ?

— Ha oui. J’espère que les tech t-ont bien donner les couches et que tu es bien équipé. Parce qu’on est parti pour une grande aventure de 7 heures et plus si affinités. En général on termine avant, mais il arrive qu’il faille prolonger de quelques quarts d’heure.

Une main gantée se pose sur ma visière. C’est une jeune femme.

— Tu as quel âge ?

— Cinquante-trois ans.

— J’adore les vieux. Tu es marié ?

— Je te présente Marianne. Elle s’occupe de nous fournir la matière alimentaire à assembler, les cartes des menus, les restrictions particulières pour certains clients. Et c’est une prédatrice.

— N’exagérons rien. Je mets ma jeunesse à la disposition de la silver génération. Je rends toujours mes proies. Ça me ferait vraiment chier de vivre avec quelqu’un. Mais quel plaisir de les capturer !

— Louise, Marianne, Nicolas, Philippe, Lucie, Piotr, on lance la prod. On ne s’arrête plus.

Je me sens comme pris au piège dans un truc de psychos.

Ma tâche est simplissime. Sur mon écran s’affiche le numéro du contenaire à traiter. Il y en a une soixantaine. Quand il s’arrime à la chaîne, je valide l’accrochage et verrouille les alvéoles qui ne doivent pas être remplies, pour limiter le nombre d’erreurs. Marianne, la prédatrice de vieux, distribue les cartes menus correspondantes à Lucie qui les charge sur les capsules individuelles avant de les insérer dans le chenillard. Louise et Piotr récupèrent les doses alimentaires personnelles auprès de Marianne et les placent dans les capsules. Nicolas, le nain, s’occupe de réaliser les doses sur la base d’une liste qui s’affiche sur son écran. Il a en charge la gestion de son stock pour toute la journée. Le labo est fermé à notre arrivée. Il repassera en température et pression atmosphérique qu’à notre départ. Il n’est pas question de dépressuriser pour récupérer un ingrédient en quantité insuffisante ou voire manquant. Si le cas se présente, il doit improviser avec ce qu’il a, en respectant les contraintes diététiques de chaque client. C’est un job assez technique. De fait il a le sentiment d’être plus important que tous les autres et s’autorise à tenir des propos outranciers et outrageants, racistes, homophobe, misogyne, machiste. Une caricature d’extrémiste antitout, nostalgique du nazisme et de ses excès. Il est terriblement susceptible et adore rire tout seul de ses propres blagues salaces.

Aléanore vérifie la correspondance entre la carte affichée sur la capsule et son contenu. Si c’est bon, elle valide et scelle le tube. À partir de ce moment-là, seul le client sera en mesure de l’ouvrir grâce à son implant sous-cutané de paume. C’est une garantie de sécurité sanitaire pendant le transport. Les tentatives d’empoisonnements ne peuvent avoir lieu qu’à la chaîne d’assemblage. Mais nous sommes confinés dans une pièce hermétique. Nos scaphandres nous sont fournis dans le sas individuel de sorties de douche en même temps que nos protections urinaires. Les scanners corporels de sécurité détecteraient tout objet ou substance non répertoriés dans ses bases de données. Tous nos paramètres biométriques sont communiqués dés notre arrivée par le biais de notre implant.

De fait, la validation et le scellement m’autorisent à placer la capsule dans son alvéole, que je ferme et verrouille. Quand le contenaire est plein, Aléanore vérifie la présence de tous les opercules, et valide en même temps que moi la condamnation des portes. Cette procédure libère le contenaire de son arrimage, il retourne à son emplacement en attendant son extraction en fin de période.

Un nouveau contenaire est affiché sur mon écran. Je l’appelle et le cycle est reparti pour quelques minutes.

Lucie et Piotr n’arrêtent pas de s’engueuler. Aléanore évite de les faire travailler ensemble, mais aujourd’hui c’était incontournable et ce le sera pour le reste de la semaine. Piotr en général est affecté à l’équipe du matin, mais une collègue est en vacances, donc il la remplace. En fait Lucie et Piotr sont ou étaient amants. Je n’ai pas tout compris. Piotr est marié et ne supporte pas que sa maitresse puisse avoir une vie en dehors de lui. Donc ils s’engueulent tout le temps quand ils travaillent ensemble.

Louise essaye de calmer le jeu, de parler de la pluie du beau temps de tout et n’importe quoi, mais Nicolas remet la sauce en attisant les rancœurs et les rancunes.

— Allez mon petit Piotr. Il fait beau dehors. Moi je suis toujours libre. On peut se faire un petit câlin vite fait dans ma voiture.

— Fout lui la paix, tête de sperme, tu vois bien qu’il est pas pédé.

— Mais alors ? Je peux quand même lui proposer ! Ça coûte rien d’essayer, hein Piotr ? Humm ?

À la fin des sept heures, je connais la vie sexuelle et intime de toute l’équipe et même celle des absents. Ce qu’ils ou elles aiment, n’aiment pas, pratiquent ou pas, ont déjà essayé, aimeraient essayer, avec qui, surtout pas avec tel ou telle. En fait ils ne parlent que de ça. Du cul. Toute la journée, sans arrêt. Un cauchemar, sachant que demain ce sera pareil, et après demain également. Tous les jours. Il me reste sept ans avant la retraite, ça va être long, très très long.

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6 thoughts on “Ca risque d’être long, par Philippe Pinel

  1. Heu, comme un air de déjà entendu et pas sur une chaîne mais dans une pièce remplie d’employés mécontents de leur vie.
    Un air de vécu ?

  2. Ça risque effectivement d’être long, je plains ton pauvre personnage principal 😛
    Nouvelle bien écrite, rien à redire 🙂

    • Le personnage travaille la transmigration et la métempsychose pour s’abstraire. 🙂

  3. Ça risque effectivement d’être long, je plains ton pauvre personnage principal 😛

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