Bientôt, le noir, par Beth Greene

Kindle

[24 heures de la nouvelle 2018 : Toute la nouvelle doit se dérouler dans une seule et même pièce.]

La seule chose dont je sois maintenant certaine est ma mort prochaine.

La lumière et l’espace se réduisent un peu plus chaque jour. Chaque jour ? A moins que ce ne soit chaque heure ? J’ai perdu la notion du temps depuis longtemps. Ou alors depuis quelques secondes ? Il n’y a rien dans cette pièce qui puisse m’aider. Aucune fenêtre, aucun son, aucune personne à qui parler. J’essaie de me souvenir constamment et de compter mes pas. Compter mes pas pour mesurer l’espace qui me reste. Je pouvais faire cent pas avant. Avant. Avant quoi ? Le silence me rend folle. A moins que ce ne soit cette lumière jaune émise par je ne sais quoi. Des ampoules pendues au plafond quelque part loin au-dessus de moi. Leur éclat ne ressemblent en rien à la lumière du soleil. Je me souviens de la lumière du jour. Le ciel pouvait être bleu, de mille nuances différentes. Parfois gris, comme la mer. La mer… Je me rappelle l’océan, les vagues chargées d’écume et le bruit du ressac. Les cris des mouettes. Les rires des familles sur la plage. Il y avait les odeurs aussi. Les parfums de crème solaire les jours d’été. Celui piquant de l’iode en hiver, quand je me promenais emmitouflée dans mon anorak. Et puis plus rien. Rien d’autre que ces ampoules et ces trois murs.

J’ai ouvert les yeux dans un coin. J’ai d’abord crié. Un réflexe face à l’inconnu. J’ai reculé.

Derrière moi se rencontrent deux murs. Deux murs lisses et gris. Encore maintenant mes mains les parcourent. Ils sont si parfaits. Aucune aspérité. Rien à quoi se raccrocher. Pas de peinture qui s’écaille et avec laquelle je pourrais jouer. Je pourrais la gratter avec l’ongle jusqu’à ce que je découvre ce qu’il y a derrière. Mais je n’ai pas ce luxe. Devant moi les murs s’écartent, s’en vont chacun de leur côté. La pièce est éclairée, sauf le mur du fond, toujours plongé dans le noir. Un noir si profond. Des fois, je crois le voir bouger, onduler. Je peux l’entendre rire. J’ai d’abord suivi le mur de gauche, puis j’ai longé avec appréhension celui du fond, enfin je suis revenue à mon point de départ via le troisième mur. Tout est gris et lisse, même le sol. Ce n’est ni triste ni gai. C’est.

J’essaie de ne pas oublier ce qu’il y avait avant cette pièce. La nuit et son ciel chargé d’étoiles, la pleine lune qui éclairait les chemins de traverse. La pluie, la neige, le froid, la canicule. Je me rappelle les plantes et les animaux. Tout va vite maintenant, tout défile, j’essaie d’attraper un souvenir avant de le voir s’enfuir pour de bon. Mon jardin. La terre meuble sous mes pieds nus, pas comme ce sol sans vie ni chaud, ni froid. Je plantais des fleurs, je les voyais naître et s’épanouir. Il y avait les couleurs. Oui, il y avait du vert, du jaune, du rouge… Des roses. Partout des roses. L’odeur de l’herbe fraîchement tondue. Je m’asseyais dans l’herbe. Avec d’autres personnes ? Je crois. Oui, je n’étais pas seule alors. La chaleur du soleil sur ma peau bronzée. Je ne suis plus sûre.

Une lumière vient de s’éteindre. Je le vois bien. J’essaie de me persuader que c’est juste une ampoule qui a claqué mais ce n’est pas vrai. C’est le mur du fond. Il vient à moi. Il se rapproche. Il prend son temps. Au début, je pouvais faire cent pas. Exactement cent pas. C’était la longueur de chacun des murs. Et puis un jour (admettons que c’était un jour), j’ai voulu vérifier. Quatre-vingt treize pas. Puis quatre-vingt huit. Soixante-deux. Cinquante-et-un. Je ne sais pas quelle est la règle du jeu. Le mur se rapproche, peut-être d’un pas à chaque fois mais je ne m’en aperçois pas toujours. Non pas que je dorme. Je ne dors pas depuis que je suis ici. Je n’ai pas faim, ni soif. Pas besoin d’aller aux toilettes non plus. Je pourrais m’allonger ou même juste m’asseoir mais je n’y arrive pas. Je reste debout. Je fais face aux ténèbres. Je n’ose pas leur tourner le dos de peur de les voir plus près dès que je me retournerai. La peur est sans doute la seule sensation qui me reste.

Je pouvais ressentir d’autres choses avant. Je dois me souvenir. Je ne dois pas oublier la joie, la colère, la tristesse, l’empathie, le soulagement, la frustration… Même les pires émotions me manquent. Le manque. Finalement, est-ce que je le ressens ? Je ne sais plus. Je perds mes sentiments, petit à petit. Ma vie me résume à ce coin dans lequel je me tiens. Droite. Ma vie se résume à ce mur qui me nargue. Il arrivera à ses fins. Je n’ai pas d’échappatoire. J’y ai cru au début. J’ai longtemps appelé quelqu’un. Qui ? Personne n’a jamais répondu. Avant la pièce, il y avait les gens. Les autres. Les humains autour de moi. Les inconnus dans la rue. Des fois drôles, des fois méchants. Et puis les personnes proches. Je ne dois pas les oublier. Mais ma mémoire part en lambeaux. J’avais des frères et sœurs avec lesquels je m’entendais plus ou moins. Des parents mais ils sont morts depuis longtemps. Mes enfants. Je me rappelle encore toucher leur peau, les entendre rire, parler, se disputer. Sécher leurs larmes, me plonger dans leurs yeux. Les serrer contre moi, les rassurer, les engueuler. Les voir grandir. Les avoir portés en moi. Où sont-ils ? Et leur père ? Oui, il y avait un homme près de moi.

Quarante-huit. Trente-cinq. Je suis peut-être plus distraite ou alors la pièce se rétrécit de plus en plus vite. Je ne dois pas perdre mes souvenirs. Vite, vite, faire vivre les images. Je les regarde avec une certaine distance maintenant, comme si elles appartenaient à quelqu’un d’autre. Je crois avoir entendu un bruit. Non, je dois me tromper. Les images, les images. Mon mari. Il y a de l’amour, il y a ses bras autour de moi, son regard, sa peau contre la mienne, nos rires, nos danses, nos baisers tard dans le lit. Son soutien et sa lâcheté parfois. Sa présence. Disparu. Je suis seule ici.

Je regarde le noir. Qui approche, qui approche, doucement, sans bruit. Comme un chat. J’avais des chats. Des chats noirs. Mais la couleur de leur pelage était rassurante, ils étaient chauds, roulés en boule sur mes genoux. L’ombre qui me fait face ne promet que le néant. La fin. Ou autre chose ? Qu’ai-je à attendre dans cette pièce de plus en plus minuscule ? Je n’arrive plus à me souvenir. Les choses s’en vont, petit à petit. Depuis combien de temps suis-je ici ? Suis-je vraiment dans cette pièce ? Je regarde mes mains. Je les reconnais, enfin, je crois. Elle sont ridées. Je vois mon corps. Je suis nue. Je vois les cicatrices du temps. Des traces de coupures anciennes, la peau d’orange sur mes cuisses, les signes de plusieurs grossesses, mes seins, les signes de maladie… Je porte les mains à mon visage. Je crois que tout est là, lèvres, nez, yeux, oreilles. Je crois me reconnaître. Je n’ai pas de cheveux. Mais est-ce vraiment moi ? Je n’ai pas de miroir pour vérifier. Peut-être que je verrai une inconnue se refléter.

Vingt-huit. J’ai fait vingt-huit pas. Je te vois, le mur, je te vois, le noir qui mange tout. Tu es de plus en plus prêt. Est-ce que tu veux bien attendre un peu ? Encore un peu ? Que je sache. Ai-je vraiment besoin de savoir ? Mes doigts caressent les murs. Si lisses. Si… impersonnels. Si je savais encore le faire, je crois que je crierai de nouveau. Mais ma bouche ne s’ouvre même plus. Et ce silence, ce silence ! Il y avait une vie avant cette pièce, j’en suis sûre. J’étais… quelqu’un ? Comment dit-on ? Je deviens folle. Cette pièce n’existe pas. En vérité, je suis… ailleurs. Ailleurs ? Qu’est-ce que c’est ? Il n’y a rien derrière ces murs. Je dois compter. Compter. Ne pas oublier de compter. Vingt-sept. A combien j’étais avant ? Je ne sais plus. Je le vois maintenant. Il vient encore de faire quelques pas vers moi. Foutu noir qui bouffe ma pièce !

Je suis dans un coin. Debout. Je n’ai plus peur. Je suis là. Je suis. Il y a quelque chose qui cloche, je ne devrai pas être ici. Je ne suis plus sûre de rien. Ah si, il faut que tout cela cesse. Je comprends seulement que la fin est proche. La pièce est maintenant toute petite. Mais ça ne me dérange pas. Elle a maintenant une taille rassurante, comme un cocon. Je crois que je peux encore faire un pas. Je crois.

Kindle

One thought on “Bientôt, le noir, par Beth Greene

  1. Si c’est une allégorie je n’ai pas compris son but ou ce qu’elle symbolise… Par contre c’est vraiment une « belle » descente dans l’effacement de soi, c’est très bien écrit !

Laisser un commentaire