Au suivant, par Coralie Anfry

Kindle

[24 heures de la nouvelle 2018 : Toute la nouvelle doit se dérouler dans une seule et même pièce.]

Julie s’installe à sa table et regarde autour d’elle, la pièce est grande et toutes les tables sont suffisamment éloignées les unes des autres pour que les conversations ne puissent pas s’entendre à la table voisine.

Un homme noir, très grand et très baraqué dans un costume classe, typiquement l’allure d’un vigile, se place au centre de la pièce pour énoncer les règles.

Les règles ? Julie pensait s’amuser ce soir, mais visiblement, les organisateurs prennent ce speed dating très au sérieux.

— Règle numéro 1 : Chaque rencontre doit durer sept minutes. Dès que la cloche sonne, l’homme, et uniquement l’homme, quitte la table pour se rendre à la table voisine. Règle numéro 2 : Vous devez impérativement rencontrer les quinze hommes inscrits avant de rendre votre liste « coup de cœur ». Règle numéro 3 : Interdiction d’échanger vos prénoms ou vos numéros de téléphone. Règle numéro 4 : La femme pose cinq questions, pas une de plus. Puis l’homme en pose cinq. Règle numéro 5 : Chacune et chacun d’entre vous porte un numéro qui va de 1 à 10. À la fin des rencontres, nous vous demanderons de noter les numéros des deux hommes que vous désirez revoir et si ces messieurs le désirent également, alors, nous vous communiquerons leur nom et leur numéro de téléphone. Règle numéro 6 : Obtenir un numéro pour donner suite à cette rencontre n’oblige en rien les participants à l’utiliser ou accepter le rendez-vous proposé.

Il conclut sur « Bonne soirée » et Julie se demande pourquoi elle a suivi son amie Lou dans un speed dating ! Comme s’il était possible de rencontrer l’amour de cette façon ?

Mais, comme disait sa grand-mère : Seule la Belle au Bois Dormant a rencontré le Prince Charmant sans sortir de chez elle !

Mamita était une femme pleine de sagesse. Toutes les histoires d’amour commencent par une rencontre. Donc, si elle voulait commencer une histoire, il lui fallait bien rencontrer des hommes. Et sur le moment, la proposition de Lou lui avait semblé une bonne idée.

En voyant les hommes rentrés dans la pièce, comme un troupeau affamé dans un pâturage, elle se met à douter de passer un bon moment.

Sa table porte le numéro 5, c’est donc Monsieur numéro 5 qui se présente le premier. Un homme plutôt sympathique, un peu grassouillet, mais un visage gentil et un sourire franc. Julie note sur sa feuille : 5=pp (pourquoi pas). Après le « Bonsoir » d’usage, elle commence ses questions. L’exercice lui coûte, mais maintenant qu’elle est là, il lui faut jouer le jeu. Sept minutes par dix hommes, ça fait à peine plus d’une heure, ce sera vite passé. Elle se montre donc souriante et pose studieusement sa première question :

— Quel est votre jeu vidéo préféré ?

Cette question banale cache un piège, Julie ne veut pas d’un gamer, ni d’un footeux, ni d’un croyant. Elle ne veut pas d’un homme qui « pratique » assidûment quoi que ce soit. Avoir des centres d’intérêt, oui et tant mieux, mais de ceux qui vous bloquent tous les dimanches, tous les soirs, une saison complète ? De ceux qui règlent la vie de couple sur la passion dévorante de Monsieur ? Ça ! Non ! Hors de question ! Elle a déjà donné. Des week-ends entiers à jouer les supportrices au pied d’un terrain de foot, des soirs à admirer des buts virtuels sur l’écran de la télé, alors qu’elle aurait préféré mater « Grey’s Anatomy ». Elle était très amoureuse et elle a supporté, dans tous les sens du terme, mais maintenant, c’est fini ! Plus jamais ça !

Et voilà que Monsieur 5 tombe dans son piège. Il commence à parler de son jeu préféré. Tant et si bien que la cloche sonne sans qu’aucune autre question ne puisse être posée, ni de part, ni d’autre. À voir sa tête déconfite en entendant la cloche, Julie comprend qu’il regrette et que, probablement, il ne se fera plus prendre. Alors, comme il se lève en s’excusant d’avoir ainsi monopolisé tout le temps imparti, elle lui serre la main avec un « Heureuse de vous avoir rencontré, à bientôt j’espère ».

Comme disait Mamita : « Les formules de gentillesse, ça fait plaisir et ça ne mange pas de pain ! ». De toute façon, elle ne risque pas de le revoir, il ne sera pas dans ses deux choix finaux. En face de son numéro, elle barre le « pp » et note « super ». Elle a décidé de mettre ce mot à tous ceux qu’elle ne retiendrait pas. C’est trop facile de lire à l’envers et elle ne veut vexer personne.

Monsieur 5 s’en va et laisse la place à Monsieur 4. Julie est ravie, un homme grand avec un air gentil et plutôt beau gosse d’ailleurs. Ils se serrent la main et les questions commencent :

— Quel est votre jeu vidéo préféré ?

— Je n’aime pas trop les jeux vidéo.

— Croyez-vous en Dieu ?

— J’ai plutôt un esprit cartésien. Comme disait St Thomas : « Je ne crois que ce que je vois ! »

Il rit, conscient tout à coup de l’humour de prétendre être cartésien, juste avant de citer St Thomas. Il ne se prend pas au sérieux, mais répond sérieusement, Julie apprécie.

— Quel est votre sport préféré ?

— La natation, j’essaie de nager trois fois par semaine. C’est un sport complet, il n’y a pas mieux pour garder le ligne et l’harmonie du corps.

Il s’interrompt et Julie devine qu’il prend sur lui pour ne pas envahir la conversation. Elle apprécie l’effort. Et d’ailleurs, elle mate la musculature qui se dessine sous le costume et ne peut que lui donner raison sur le bénéfice de ce sport.

— Quelle est votre plus grande peur ?

Il réfléchit longuement.

— Je n’ai aucune phobie si c’est votre question, mais j’ai des peurs, comme tout le monde. Et les mêmes que le commun des mortels : Tomber malade, voir les gens que j’aime mourir, perdre mon travail.

Il tourne son poignet sur lui-même pour exprimer qu’il y en a beaucoup d’autres. Julie enchaîne avec sa dernière question :

— Que pensez-vous des speed-dating ?

Il rit et répond sincèrement :

— Pour l’instant, pas grand-chose. Reposez-moi la question demain, si j’ai rencontré quelqu’un de bien, je vous dirais que c’est super. Et si ce n’est pas le cas, je vous dirais que c’est de l’arnaque !

Julie le trouve beau et elle aime ses réponses, alors, face au numéro 4, elle note OUI.

A son tour de poser des questions. Alors, pour se concentrer sur ses mots, Julie fixe ses lèvres. Et là, un détail rédhibitoire : un tout petit postillon niché dans la commissure de sa lèvre. Elle a beaucoup, beaucoup de mal à détacher ses yeux de cet écœurant spectacle et du coup, elle bafouille, bégaye et ses réponses n’ont pas le moindre sens. Oh misère ! Essayer de le regarder dans les yeux alors que rien d’autre que cette répugnante commissure n’attire son attention !

Lorsque la cloche sonne, elle le salue poliment avec un « Heureuse de vous avoir rencontré », mais elle est incapable d’aller jusqu’à la formule de politesse. Elle s’en veut, oui, mais dire à haute voix « À bientôt j’espère » ou n’importe quelle autre phrase qui peut laisser entendre qu’elle souhaite être, à nouveau, face à cet écœurant spectacle, non, c’est au-dessus de ses forces !

Et voilà que s’installe Monsieur n°3. Elle le regarde un moment, c’est le genre d’homme qu’on ne remarque pas, elle serait bien incapable de dire s’il beau ou laid. Et elle est certaine qu’à peine il aura quitté la table, qu’elle ne se souviendra plus s’il était blond ou brun, petit ou grand.

Mais on ne juge pas un livre à sa couverture, alors, elle commence sa série de questions :

— Quel est votre jeu vidéo préféré ?

— Je ne sais pas.

Elle attend un peu, au cas où il voudrait étoffer sa réponse, mais rien ne vient.

— Croyez-vous en Dieu ?

— Je n’ai pas d’opinion à ce sujet.

Là encore, elle attend un développement, mais c’est vrai que lorsqu’on a pas d’opinion, on ne peut pas en donner une, elle enchaîne.

— Quel est votre sport préféré ?

— Je ne sais pas.

Julie commence à cerner le personnage. Aussi insipide à l’extérieur qu’à l’intérieur. Elle enchaîne sans attendre cette fois. Elle n’attend plus rien, ni un développement, ni une réponse intéressante… Et elle n’est pas déçue.

— Quelle est votre plus grande peur ?

— Je ne sais pas.

— Que pensez-vous des speed-dating ?

— Je n’ai pas d’opinion à ce sujet.

Elle l’invite à poser ses questions et pour se moquer ouvertement de lui, elle répond « Je ne sais pas » et varie parfois avec un « Je n’ai pas d’opinion ».

Et puis le temps s’égrène, doucement, très doucement. Sept minutes, quand on a posé dix questions et obtenu dix réponses en deux minutes, c’est très long. Alors ils se regardent avec un air gêné et attendent. Ils attendent d’être, enfin, sauvés par le gong. Julie fait des petits dessins sur sa feuille, et lui se tourne les pouces, au sens littéral du terme. Julie sent sa patience filer rapidement, très rapidement, de façon inversement proportionnelle au temps qui passe. Les traits de ses dessins se fond plus rapides, plus brouillons, plus chargés. Elle n’en peut plus, elle veut se lever et partir. Elle a décroisé ses jambes et ses deux pieds sur le sol sont prêts à propulser le reste du corps loin de cet individu sinistre, de cette petite table, de cette pièce ridicule et de cette soirée sans intérêt. Son postérieur décolle du siège et la cloche retentit. Elle se rassoit alors que Monsieur 3 quitte la table.

Monsieur numéro 2 prend sa place. C’est un très bel homme. Pas très grand, mais très musclé, de type méditerranéen, les cheveux bruns et bouclés, les yeux noirs et pétillants.

Il lui sourit, creusant deux profondes fossettes dans ses joues et Julie craque sur son physique et se remotive : Celui-là a l’air très bien, essaie au moins d’avoir l’air polie, joue le jeu !

Alors elle pose, tout sourire, la première question.

— Quel est votre jeu vidéo préféré ?

— Tinder.

Julie éclate de rire, il plaisante forcément. Mais dans le doute, elle préfère s’en assurer.

— Ce n’est pas un jeu vidéo.

— Vraiment ? Alors pourquoi, chaque fois que j’y joue, je gagne ?

Ses yeux pétillent de lubricité et Julie doute de plus en plus qu’il plaisante.

— Croyez-vous en Dieu ?

— Bien sûr, je suis un musulman kabyle. C’est un problème pour vous ?

— Permettez, pour l’instant, c’est moi qui pose les questions… Quel est votre sport préféré ?

— La musculation… Un corps comme celui-là s’entretient. Et bien sûr, l’Amour. Je suis très doué dans un lit.

Julie, excédée, ne relève même pas. Elle enchaîne.

— Quelle est votre plus grande peur ?

— De ne pas vous revoir.

Il plonge son regard profondément dans celui de Julie, si profondément qu’elle en rougit, gênée de se sentir tout à coup nue devant lui.

— Que pensez-vous des speed-dating ?

— Je ne croyais pas qu’on puisse connaitre l’amour dans ce genre d’endroit, mais désormais, j’en suis convaincu, puisque je vous ai rencontrée.

Julie le regarde, c’est vraiment un très bel homme, sexy, d’allure gentille et inoffensive, mais visiblement, c’est un dragueur et elle sait depuis la première question qu’elle ne voudra plus le revoir. Sur son papier, elle note « SUPER ».

Monsieur 2 lit et se montre flatté. Il sourit jusqu’aux oreilles. Il est vraiment très sexy et Julie se demande si elle ne va pas barrer le « SUPER » et le remplacé par un « OUI ».

— À moi de poser les questions !

Elle hoche la tête et l’écoute :

— Comment une fille aussi sexy que vous peut être célibataire ? Tous les hommes sont aveugles en France ou stupides ?

Julie retient son geste, non seulement elle ne barre pas le « SUPER », mais elle l’entoure trois fois. Ce type n’a aucun intérêt, sa drague à deux balles rend la conversation de Monsieur l’insipide passionnante. Alors Julie craque. Plus question d’être sérieuse, plus question d’être studieuse :

— Tous les hommes sont fous de moi et je n’ai aucun mal à en trouver un, j’ai juste beaucoup de mal à les faire rester…

— Vraiment ? Pourquoi ?

— J’ai des envies très spéciales en matière de « … »

Julie mime des guillemets sur le mot qu’elle ne veut pas prononcer, mais qu’il comprend à coup sûr.

— Vraiment ? Quel genre ? J’ai peut-être les mêmes ?

Ses yeux s’allument, il est tellement bas de plafond qu’il ne se rend même pas compte qu’elle baratine. Il faut qu’elle se montre plus claire, voire même, qu’elle lui fasse peur. Alors, elle cherche. À bien y regarder, il a un regard pervers et si elle parle de relation sado-maso, il risque de s’exciter davantage. Cherche Julie, Cherche !

— Peut-être, oui… J’espère ! Avez-vous envie de dévorer votre propre « … » ?

Il sursaute. Il est surpris, pourtant, ses yeux gardent leur flamme perverse.

— Vous parlez de me sucer moi-même ? J’en suis capable si ça vous excite, mais je préfère vous laisser faire.

— Je parlais de le manger… Avec des petits oignons.

Le jeune homme reste interdit, il regarde Julie avec une légère lueur d’inquiétude, mélangée de soupçon. Mais elle ne flanche pas. Elle le regarde droit dans les yeux sans sourciller, sans la moindre trace d’ironie. Poker face ! Et le jeune homme en perd son latin, son kabyle et son français :

— Je… Heu… Vous avez déjà ?… Manger… Heu… Un être humain ?

— Hélas, non… Pas encore. Mon dernier petit ami voulait me faire plaisir. Mais il s’est dégonflé, à la dernière seconde.

Elle se montre déçue avec une petite moue d’enfant gâté. Il éclate de rire.

— Vous me faites marcher, n’est-ce pas ?

Sans se départir de son sérieux, Julie lui répond :

— Vous m’avez demandé pourquoi j’étais célibataire. C’est la seule raison qui puisse expliquer cet état de fait.

À nouveau, le regard inquiet mélangé de soupçon. Il s’apprête à répondre quand la cloche sonne. Trop content de pouvoir quitter cette femme bizarre, il part, sans compliment bidon, sans la moindre formule de politesse, juste « Bonne chance » grommelé entre ses dents.

Et Julie sourit, elle se retient même de rire, pour la première fois depuis le début de la soirée, elle s’est bien amusée. Alors, quand Monsieur numéro 1 s’assoit, elle laisse tomber ses questions et se lance à corps perdu dans un délire innocent et enfantin.

— Comment réagiriez-vous si je vous disais que je viens d’une autre planète ?

Numéro 1 sourit et, contre toute attente, entre dans son jeu.

— Laquelle ? La mienne n’est peut-être pas très loin ?

Et la conversation s’enchaîne, délirante et pétillante, Julie rit de bon cœur. Puis  les questions se font plus sérieuses. Elles fusent, de part et d’autre, Julie et numéro 1 ne respectent plus aucune règle. Ils veulent se connaître, ils discutent et plaisantent comme s’ils se connaissaient depuis toujours, mais ne s’étaient pas vu depuis longtemps. Elle rit même à ses jeux de mots bidons. Elle n’en revient pas, il est captivant, il pose des questions pertinentes. Elle n’essaie même pas d’être sincère, elle l’est, malgré elle, emportée par leur discussion et plongée dans son regard. Elle pose sa main sur la sienne, dans un mouvement qu’elle n’a ni contrôlé, ni planifié et il s’est laissé faire.

Et puis la cloche retentit.

— Je voudrais ne pas quitter votre table.

— Quittons-la et offrez-moi un café.

Ils se lèvent ensemble, prêts à mettre les voiles, mais le vigile les retient.

— Interdiction de quitter la pièce, vous devez rester jusqu’à la fin du speed dating.

Numéro 1 sert Julie contre lui et écarte le vigile de la porte.

— Nous avons fini justement, notre histoire commence là.

Kindle

2 thoughts on “Au suivant, par Coralie Anfry

  1. Très bonne fin et du coup très bon début, après des séducteurs assez incroyables. La phrase sur la Belle au bois dormant est fantastique au fait xD

  2. une histoire à donner envie de tenter l’aventure 😀
    Une belle brochette de gagnants à fuir au plus loin possible.
    N°1 ? Oui bien sûr 😀
    Merci pour ce sympathique moment de lecture

Laisser un commentaire