Assimilation, par Thomas Leroux

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[24 heures de la nouvelle 2018 : Toute la nouvelle doit se dérouler dans une seule et même pièce.]

LUNDI

En raison de mon état de santé, qui se détériore gravement lorsque je tente de sortir de chez moi, je suis depuis plusieurs semaines reclus dans ma chambre de bonne. J’ai bien un traitement dont je suis scrupuleusement la prescription, mais les améliorations qu’il m’apporte restent minimes. Ma voisine de l’étage du dessous, bien qu’âgée, m’apporte avec gentillesse les provisions dont j’ai besoin, à raison de deux fois par semaine, le lundi et le vendredi.

Ma routine journalière m’apporte un peu de stabilité. Je me lève à 7 h, prends mon petit déjeuner, me lave et m’habille, pour ensuite continuer de travailler sur l’étude de mes Cephalotus follicularis, aussi appelées « Cruche à eau d’Albany », ainsi que d’autres spécimens à la culture délicate. J’y passe mes journées, parfois même une partie de mes nuits. Je ne me sens pas encore prêt à affronter de nouveau la vie du dehors, les visites de ma voisine et la lumière du jour constituent pour ainsi dire les seuls contacts qu’il me reste avec l’extérieur.
Pour éclairer la pièce, et ainsi abreuver mes petites plantes de lumière, j’ai l’habitude de laisser les volets de mon unique fenêtre ouverts jour et nuit. Je suis au 5ᵉ étage, et je sais que personne ne pourrait de toute façon rentrer par celle-ci.

Après un maigre déjeuner, je poursuis mes observations, que je consigne dans un petit carnet rouge, bientôt rempli. Pour me relaxer le soir, j’observe les étoiles. Malgré les lumières de la ville, on peut tout de même distinguer la voute céleste, surplombée par une lune gibbeuse.

MARDI

Je ne sais pas vraiment comment l’expliquer, mais depuis mon réveil, ma chambre me semble plus petite qu’avant. De plus, même si je n’en suis pas totalement sûr, la couleur des murs semble avoir changé, avec une teinte légèrement verdâtre et rougeâtre. C’est certainement du à la fatigue, ou aux motif de mon papier peint qui me joue des tours.

Mais tout cela n’est pas très important, car quelques fleurs sont enfin apparues sur l’une de mes plantes. Elles ressemblent à des espèces de petites étoiles blanches aux pétales épais.
L’excitation due à cette découverte a considérablement perturbé mon sommeil, mais que Cephalotus follicularis ait pu survivre après plusieurs tentatives infructueuses me réjouit.

MERCREDI

J’avais raison ! Ma chambre de bonne, déjà étroite, a bien rétréci par je ne sais quelle sorcellerie. Je m’en suis rendu compte à cause de la pile de livres posée par terre près de mon bureau, qui n’était pas directement contre le mur. Et ce matin, la paroi a comme absorbé une partie de ces livres. Quelque chose semble grignoter mon espace vital, lentement mais sûrement.

Mon spécimen se porte quant à lui comme un charme, le péristome est maintenant bien visible sur son ascidie, l’organe creux qui lui sert à piéger ses proies. C’est un signe de maturité.

Il a plu pratiquement toute la journée, et je lutte pour combler les fuites successives venant du plafond. L’eau s’infiltre facilement et ma seule possibilité est d’éponger le surplus avec ma serpillère.
L’angoisse m’envahis, je me sens dépassé par les évènements, et j’éprouve des difficultés à respirer correctement. Mais je ne peux pas sortir, je ne suis pas encore prêt à affronter l’extérieur.
Contre toute attente, j’ai quand même réussi à dormir un peu, probablement à cause de l’état de fatigue importante dans lequel je me trouve.

JEUDI

Je me suis réveillé dans un état particulièrement exécrable, ouvrant l’oeil sur une araignée pendue au plafond, qui m’a narguée en disparaissant par un interstice minuscule. Elle au moins peut s’enfuir de cette prison. Alors que je suis enfermé ici depuis des semaines, je donnerai tout pour pouvoir sortir d’ici !
La foudre à frappé le chêne en face de chez moi, le coupant pratiquement en deux. Le tonnerre gronde, et son bruit assourdissant fait trembler les murs. En m’approchant des parois phosphorescentes, je m’aperçois qu’elles sont recouvertes d’une sorte de pellicule visqueuse, et semblent légèrement bouger, respirer.
Ma curiosité m’a une fois de plus joué des tours. En tentant de toucher une paroi, j’ai ressenti une douleur intense, brûlante comme de l’acide.

Je suis piégé, prisonnier de mon propre appartement ! Mais contrairement à un oiseau en cage attendant impatiemment qu’on lui ouvre la porte, j’ai la clé qui me libérera de ma geôle. Seulement la porte n’est plus là ! Elle a tout simplement disparu. Ne subsiste qu’un mur portant les stigmates de ses contours.
La pièce en elle-même a perdu au moins la moitié de sa surface, et il y règne maintenant un air plus humide et lourd que d’habitude. La pluie d’hier semble avoir été absorbée par le sol, le parquet détrempé est devenu lui aussi collant.

J’ai retrouvé l’araignée, ou tout du moins ce qu’il en reste. On dirait qu’une partie de son abdomen a fusionné avec la paroi. Elle non plus n’a pas réussi à s’échapper finalement.

Je suis dans le ventre de la bête, et elle tente de me digérer !

VENDREDI

Je n’ai pas de nouvelles de ma voisine. Ce n’est pas étonnant cela dit, puisqu’il n’y a plus de porte. Elle a du m’oublier, comme les autres…

Mon réveil n’a pas sonné, il a été englouti par le monstre, tout comme la fenêtre. Il resserre de plus en plus son étau, il gagne du terrain et je ne peux absolument rien faire.
La chaleur devient étouffante et les parois se rapprochent. Elles sont désormais au pied de mon lit, seul endroit demeurant encore vivable.
L’oxygène se fait rare et, pris de vertiges, il m’arrive régulièrement d’être au bord du malaise. Je n’ai rien avalé ni bu depuis hier soir, et dans un état d’épuisement extrême, je ne peux plus bouger sans faire un effort surhumain.

Je suis allongé sur le lit, entouré des parois luisantes, dont les yeux blancs brillant dans l’obscurité m’observent avec avidité. Elles se font de plus en plus proches, inspirant et expirant, impatientes à l’idée de m’assimiler. Ma chambre et ma propre vie ne sont désormais plus que de lointains souvenirs.

Il fait maintenant trop sombre pour y voir quoi que ce soit, mais je sais que le repas est presque fini, c’est maintenant l’heure du dessert. Ma fin est proche et, résigné, je ferme les yeux, ma respiration en rythme avec la sienne, en attente de me faire dévorer…

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4 thoughts on “Assimilation, par Thomas Leroux

  1. Oh, voilà une histoire courte rondement… absorbée 😀
    Elle me rappelle une nouvelle lue il y a longtemps, où c’était un œuf qui gobait le pauvre locataire.
    En tout cas l’écriture est efficace, j’ai même eu du mal à respirer à la fin ^^
    Merci pour le partage.

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