À tout cœur, par Mémoire du temps

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Avertissement : ce texte fait suite à la fable antiraciste « Merci, lérot ! » (lisible ici https://ecrirelirepenser.com/2016/01/21/merci-lerot-memoire-du-temps/ ). Elle s’inspire de plusieurs textes, fables et films et ajoute l’ambiance parfois déplorable de jeux de cartes en ligne. Mais tout ceci, ce n’est que de l’imaginaire, n’est-ce pas ?

 

À tout cœur.

 

Prologue.

La tortue Herman arriva enfin à la hauteur de la grenouille qu’elle observait depuis un temps certain. Elle avait pressé le pas pour arriver avant que sa cible ne s’en aille. Cet effort inhabituel l’avait fort essoufflée et elle attendit que son cœur retrouve un rythme moins rapide avant de parler.

— Je me suis approché de toi sans bruit, tu ne l’as même pas remarqué. Tu as l’air si triste, Rainette.

— Je regarde le saule. Lérot est mort et même son épitaphe disparaît. Le temps efface tout, bientôt mon ami deviendra flou dans ma propre mémoire.

— Mais non. Il est reconnu comme un vrai héros bien au-delà de la mare : donner sa vie pour sauver quelques grenouillets. Si ça t’intéresse, je connais l’effaceur.

— Qui est-ce ?

— Picpus, le pivert. Il ne respecte rien, c’est une petite frappe. Je le vois justement tantôt. Tu veux venir ?

— Oui.

— Tu sais jouer au tarot ?

— Un peu, oui.

— On cherche un quatrième pour ce soir !

Herman lui indiqua lieu et heure du rendez-vous.

 

  • § § § §

 

Le soleil ayant presque terminé son labeur quotidien, l’ombre du pêcher s’allongeait de plus en plus et amorçait une douce nuit de pleine lune.

Quand Rainette arriva, les trois joueurs étaient déjà installés autour d’une pierre plate au pied de l’arbre fruitier et terminaient une partie de tarot à trois. Ils l’avaient à peine remarquée tant ils étaient concentrés sur le jeu.

— Il nous a encore plumés si on peut dire, critiqua la tortue Herman.

— Surtout moi, remarqua Picpus le pivert, et tu l’as bien aidé.

— C’est pas vrai ! Tu joues comme en divinatoire, t’évites la mort mais tu me pends.

— Je vais te picorer ta carapace, tu vas sentir les cloches résonner dans tes entrailles.

— Cool, calma Poulidor le lièvre, je crois que voilà le quatrième.

— La quatrième ! Je vous présente Rainette, la fiancée malheureuse de Lérot.

— Non, non, il était mon ami, je l’avais sauvé et, depuis, nous étions devenus inséparables.

— Marquons une pause avant de commencer, suggéra Herman, tu manques de savoir-vivre, Poulidor. Elle vient pour compléter la table à ma demande, c’est tellement mieux à quatre.

— Mais non à cinq, c’est plus cool, corrigea Picpus.

— Un champion joue à quatre, insista la tortue, seul contre trois tueurs.

— Tu bois quelque chose ? proposa le lièvre.

— Un petit mezcal avec une larve de libellule ? suggéra Herman. Ma boisson favorite !

— Oh, non ! Une liqueur de nénuphar me conviendra très bien.

— Moi ce sera un mezcal au scorpion, commanda Picpus.

— Comme d’habitude, un alcool de pissenlit, annonça Poulidor.

— Tu voles commander, Picpus ? Tu précises bien une bouteille pour chacun, le Bar du Styx nous refile parfois de fausses bestioles dans notre mezcal !

L’oiseau s’envola.

 

  • § § § §

 

… et revint :

— La commande sera prête dans une heure. On commence la partie ?

Les joueurs s’installèrent. La tension était palpable. Herman cachait ses cartes à l’abri de sa carapace accusant Picpus d’essayer de voir dans son jeu, ce dernier dissimulait de même sous son aile droite, agitant l’aile gauche pour faire s’envoler les cartes des autres. Rainette et Poulidor étaient plus sereins, essayant de plaisanter sur les hasards de la distribution. L’ambiance malsaine monta soudain d’un cran quand Picpus prit le petit d’atout à Herman lors du dernier pli de la huitième manche.

— Il a triché ! accusa la tortue, j’ai compté 22 atouts, c’est pas possible de jouer avec des filous pareils.

— Mais non, tu t’es trompé dans ton compte, calma Poulidor, ça arrive.

— Même aux meilleurs, appuya la grenouille.

— Vous prenez son parti ? claqua Herman. Garde-moi de mes amis a dit l’autre, vous voulez ma perte, ‘m’en fous, ‘vous prends tous en revanche dans une course autour de la mare, i‘va cracher ses poumons, le rongeur de carottes !

— Calme-toi, Herman, d’abord je ne suis pas un rongeur…

— Tu vas les croquer par la racine, tes pissenlits !

— Ça suffit, on va vérifier les cartes jouées.

Aucune anomalie ne fut constatée.

— Vous êtes tous de mèche. Jamais j’aurais dû accepter de rejouer avec vous…

— On en fait une dernière avant d’aller chercher les boissons ? temporisa Rainette.

La grenouille prit la main. Soudain :

— Ben alors, tu joues Herman ? sollicita-t-elle.

— Je sais pas quoi jouer.

— Cœur.

— Oui, je sais. Je ne te connais pas bien, en as-tu du cœur ?

— Les mystères du tarot, choisis maintenant.

— J’ose pas.

— Faut te décider, insista Picpus, la commande de boissons doit être prête…

— M’en fous de picoler.

— On a déjà joué une fois dans cette couleur.

— Et Rainette s’est excusée, je sais. Mais pourquoi ? Elle n’a aucun cœur, elle cache son jeu ou elle est folle à lier ?

— Joue pas avec les mots et les symboles !

— Ce n’est qu’un jeu, appuya le lièvre, pas grave donc.

— Toi le suceur de racines, je vais t’enfouir si profond que t’auras même pas droit d’accéder aux racines de figuiers.

— Tu dois pas avoir de cœur, la tortue, pour être aussi méchante.

— Oui, j’en ai pas même dans ma patte, c’est bien là le problème.

— Tu veux qu’on joue cartes sur table ? condamna Rainette. Quelle ambiance, si j’avais su…

— Toi la grenouille aux amours contre-nature, un lérot, pourquoi pas un rat ? Tu pleures parce que Picpus efface l’épitaphe d’hommage à ton prétendu héros… Tiens le voilà le 1 d’atout… et hop tu le surcoupes, je le savais, tu rêvais que de le prendre espèce de sans cœur et sans pitié, fais-toi donc un crapaud, c’est plus dans les mœurs de ta race…

Herman jeta le reste de son jeu sur la pierre et se retira dans sa carapace.

— Excuse-le, Rainette, atténua Poulidor, il est souvent passionné et dit n’importe quoi.

— Oui, mais quand même, c’est odieux !

— Herman m’a dit pour l’épitaphe, je ne savais pas que quelqu’un y tenait, s’excusa Picpus, je la regraverai plus profonde et plus belle qu’avant.

— Merci.

— Je vais aller les chercher vos bouteilles, proposa Herman tout juste ressorti de sa protection.

— Ce sera plus rapide avec moi, proposa Poulidor.

— Toi ? Un lièvre ? Ton espèce est presque toujours devancée depuis des générations par les chéloniens !

— Tu n’en loupes pas une !

— Je me venge, vous êtes trop nuls et n’avez pas su me conseiller : je suis dernière de la partie.

— Écoute, intervint Picpus, je ne peux pas ramener toutes les bouteilles à la fois, seulement l’une après l’autre et ce sera aussi rapide.

— Pff !

— J’irais bien, mais à petits sauts batraciens, c’est peut-être pas conseillé pour les mezcals avec larve ou scorpion.

— Non, j’y vais et puis je peux tout porter en une fois sur mon dos.

La tortue s’éloigna d’une patte traînante.

 

  • § § § §

 

— Il est souvent comme ça ? s’enquit Rainette.

— Non, expliqua Picpus, quand il a du jeu, il est super heureux et réussit à faire partager son bonheur et à consoler tendrement ceux qui perdent ou commettent des erreurs. Il ne supporte pas de jouer mal et ça le met en fureur.

— Avec le jeu que j’avais, je lui prenais le petit de toute façon, il a très bien analysé ce coup, c’était sa seule chance de le sauver.

— Oui, mais c’est l’erreur d’avant qui l’a mis dans cet état.

— Pourquoi continuez-vous à jouer avec lui ?

— Parce que Poulidor et moi savons qu’il n’est pas vraiment méchant et nous sommes les seuls à l’accepter à notre table. À part quand il trouve des partenaires de rencontre comme toi, on ne joue plus ou à trois et alors on s’ennuie !

La conversation se poursuivit sur d’autres sujets. Au bout d’un certain temps, Rainette remarqua :

— Il ne revient pas, même à son rythme, il devrait être de retour.

— Oui, on se demande ce qu’il magouille encore.

Soudain la tortue réapparut… sans les boissons !

— Ben alors, tu es arrivé trop tard ? s’enquit le lièvre.

— Je suis resté caché à vous écouter. Je me doutais bien que vous attendiez que je m’absente pour médire de moi ; chaque fois, vous trouvez un prétexte pour que je m’éloigne et vous déblatérez sur mon compte ! Pas étonnant que personne ne veuille jouer avec nous, vous êtes de trop mauvais joueurs et vous découragez les nouveaux passionnés que je trouve de revenir à notre table !

FIN.

 

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