Le wagon numéro 7, par Guillaume Maréchal

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[24 heures de la nouvelle 2018 : Toute la nouvelle doit se passer dans une seule et même pièce.]

 

 

Aux pourfendeurs et pourfendeuses du rationnel

 

Le train siffle trois fois avant de partir. L’homme souffle un grand coup. Il s’appelle Ignazio, est basque, originaire de la région du Labourd. Une tête embroussaillée, des yeux noirs et une barbe bien fournie.

Il s’éponge le front car quelques gouttes de sueur se font la malle. Il tremble un peu. Pour la première fois de sa vie, il est loin de chez lui. Précisément à 3429 kilomètres. Le train dans lequel il se trouve part de Moscou. Pendant six jours et cinq nuits, Ignazio vivra dans le wagon numéro 7 de troisième classe, la fameuse platzkart. La vie qu’il menait ne lui correspondait plus. Après avoir abandonné son boulot, ses amis, il s’est mis en route avec en tout et pour tout un unique sac à dos, quelques bouquins de Bruce Chatwin, Dracula, de Bram Stoker, un petit carnet Moleskine pour croquer le monde à la mode et quelques heures de musique.

Et maintenant, songe-t-il, il est en route pour l’autre bout du monde. Vladivostok, puis Le Kamtchatka, l’Extrême-Orient russe. Ignazio a envie de se perdre, corps et âme, de remonter la Léna, de suivre les fleuves russes jusqu’en haut. Après, il hésite. Le Japon, la Corée unifiée ? Selon ses envie, ses goût et les sentiments qui le traverseront. Curiosité, appréhension, excitation. Voilà les trois ingrédients de l’alchimiste voyageur pour un  excitant périple.

Pour l’instant, il écoute les Gymnopédies d’Erik Satie. Dehors, il pleut sur les vieilles usines russes périphériques. D’ici une heure, le Transsibérien, monstre d’acier, s’enfoncera dans la nuit noire et lui, Ignazio, sans le savoir, se dirigera vers son destin.

Le wagon de troisième classe a la capacité d’accueillir 56 voyageurs. Mais aujourd’hui, moins de dix personnes sont présentes. Ignazio entend des chuchotements, le grincement des roues, la langue russe. Malgré quelques rugosités, il apprécie la finesse de cette langue. Le jeune routard ressent quelque chose dans l’atmosphère. C’est étrange cette absence, ce vide, parfois, qui l’anime par rapport au trop plein de sa vie d’avant. Le vide et le plein. Il note dans son carnet : un wagon vide, telle une âme légère, traversant l’immensité russe.

C’est en relevant la tête qu’il voit deux yeux perçants qui l’observent.

Privet, s’exclame l’ours russe en face de lui.

Privet, répond Ignazio, hésitant.

L’homme replonge dans la lecture de son livre jauni et poussiéreux. Ignazio, curieux, en profite pour l’observer. Il possède une forte carrure et une barbe rousse volumineuse trône sur son visage. Ses yeux reflètent une certaine mélancolie. Il porte un veston suranné dans lequel se trouve une montre à gousset. Le russe relève la tête, sourit, sort sa montre. Le basque plisse les yeux. Il se rend compte des minuscules rouages et du travail d’orfèvre pour arriver à ce résultat.

Ce sont les rouages du Temps, lui dit-il sur un ton ironique et moqueur. C’est une montre qui ne doit pas tomber dans toutes les mains.

Magnifique, répond Ignazio.

Le Temps est une équation chaotique dans ce train. Plus l’on avance vers l’Est, plus le Temps s’allonge, devient hypothétique. Pourtant, à chaque gare, nous retrouvons l’heure de Moscou. L’obscurité approche, je ne vous dérange pas plus.

La nuit est tombée. Dehors, la lune est gigantesque et se reflète dans la barbe de ce singulier personnage.

Ignazio note encore : sous le regard de la lune rousse, un étrange ours russe et sa montre à gousset.

Les lumières du wagon 7 s’éteignent. Les russes dorment, bercés par les bruits du train. Juste avant de fermer les yeux, il croit voir un chat, fin et souple, se faufiler entre les sièges. Et s’endort en regardant les paysages défiler à la fenêtre, pellicule gravée sur le chrome-argent de la lune.

Le lendemain, Ignazio se réveille, se rince le visage au bout du wagon et se sert de l’eau bouillante

au samovar. Un bon thé revigorant pour une nouvelle journée. Le train avance lentement. Le tracé de la ligne du Transsibérien ne peut supporter plus de 80 km/h. Par la fenêtre, il est le premier témoin de l’arrivée du train dans une grande ville noire. Des nuages gris entourent la ville. Ignazio est subitement submergé de sombres sentiments et son humeur devient morose.

Ces villes ouvrières sont irréelles, pense-t-il, horrifié.

Tout lui paraît défragmenté, horrible. Comme s’il était dans un conte glauque reflétant la noirceur des sociétés contemporaines. Des frissons parcourent son corps. Tout d’un coup, il se sent bien dans ce wagon, ce cocon ferroviaire qui l’emmène loin, très loin. Il se sent fort dedans car le dehors n’a pas de prise sur son réel à lui. Tous ces ouvriers qui triment dans ces usines, toutes ces bouches béantes qui recrachent la pollution. De plus, c’est calme, personne n’est monté dans son wagon. Quelqu’un se tourne vers lui et lui sourit. Le teint hâlé, des yeux fins, un visage parcheminé. Peut-être un asiatique, coréen ou japonais.

Le train reprend la route. Ignazio, lui, reprend sa lecture du Dracula de Bram Stoker. Un dernier regard au loin et il croit voir au-dessus de la ville de grands oiseaux ailés qui ressemblent étrangement à des dragons. Chevauchés par des êtres incommensurables fouettant la plèbe de leurs fouets démesurés. Tableau dément. L’impression pour Ignazio de contempler l’univers de Jérôme Bosch.

Impressionnant, n’est-ce pas ?

Il revient au présent. Son interlocuteur est là, devant lui. L’ours russe de la veille au soir. Apparu comme un fantôme.

Omsk, Novossibirsk, des villes minières, des mondes à part. Des univers en expansion. Il vaut mieux rester dans notre wagon.

Je pensais la même chose. Au fait, comment vous appelez-vous. Je m’appelle Ignazio.

Oui, excusez-moi de ne pas m’être présenté plus tôt. Je suis le comte Pyotr Shilovksy. Je me rends vers un endroit particulier, vers le commencement de toutes choses.

Enchanté de faire votre connaissance. Comment s’appelle cet endroit ?

Le comte Pyotr s’arrête un instant. Il se fige.

L’impression fugace qu’il disparaît de la surface de la terre.

Le visage blanc, il reprend :

Le lac Baïkal. La Sibérie. Un endroit magique, surprenant et intense. On y joue parfois de curieuses symphonies. Les choix qui s’offrent à moi se sont réduits à ma seule présence là-bas.

Ton mélancolique, à la russe, splendeur et décadence. Ignazio note : splendeur de l’immanence, décadence d’un pays symphonique aux mille silences.

Cette nuit, Ignazio s’endort facilement. Il s’endort de cette fatigue neurasthénique, latente, qui envahit l’esprit aux heures sombres. Une fatigue liée aussi à la lenteur du train, aux vastes plaines de l ‘immensité russe et à cette ambiance toute particulière du wagon numéro 7.

Et cette nuit, il rêve.

Il est toujours dans le wagon numéro 7. Le train avance plus vite que la normale. Dehors, il fait nuit, les étoiles sont plus nombreuses. La lune a disparu. Soudain, un chat gris et blanc, les poils soyeux, se glisse sur ses genoux et se dresse sur ses deux pattes avant.

« Je suis Haïku, le chat conteur, le Kot Baïoun ou le furtif de Russie. Ce soir, je ne te tuerai pas, les enjeux sont trop grands. Mais laisse-moi d’abord te raconter une histoire. Tout se passe ici même, dans ce train, ce wagon qui fuse dans un monde non linéaire. C’était au temps des rouges. Après la chute de l’empire tsariste, on exila de nombreux opposants en Sibérie. A l’époque, cette région ne fut qu’un grand cercueil blanc, où les corps gelés ne servirent qu’à paver les routes, pour aller plus loin, vers la folie, là où les ombres furent réveillées. Trop de souffrances, trop de colères, trop d’enfants torturés, de femmes violées, d’hommes exécutés. La violence a engendré la sorcière. Je vais devoir te laisser car je ressens trop de trouble ici, trop de latéralités chaotiques, trop de lumière blanche. La sorcière peut arriver à tout instant. Elle ne ferait de moi qu’une bouchée. Réveille-toi maintenant et rappelle-toi : conter, c’est vite fait, agir, c’est bien plus long. »

Ignazio ouvre les yeux. L’espace d’un instant, il a froid, ressent des picotements. Il n’entend que le chuintement des tuyaux au-dessus de sa tête.

Il prend son stylo : les songes parlent aux âmes endormies, absentes, roucoulement du train filant dans la nuit, réveil frissonnant, chuintements et chuchotements.

Il regarde sa montre. Les aiguilles ne tournent plus. Dehors, par la fenêtre, un soleil resplendissant. Ignazio se sent tout d’un coup euphorique.

L’ours russe apparaît à nouveau.

C’est bien le problème de l’Entre-deux. On observe des paysages affreux et l’instant d’après, tout est beau et coloré. C’est très fluctuant.

L’Entre-deux. Très bien. Pouvez-vous m’éclairer ? C’est très…abstrait.

Je crains fort que nous ne manquions de temps.  Je crois qu’elle arrivera bientôt. Et si vous voulez savoir l’heure, c’est inutile maintenant. Comme je vous le disais précédemment, le Temps devient hypothétique.

Le jeune baroudeur se gratte le crâne et caresse sa barbe épaisse. Il a l’air un peu confus.

Le comte reprend :

Au fait, comment avez-vous trouvé le Chat ?

Oui, celui de votre rêve. Le Chat conteur.

Ce n’était qu’un rêve, répond Ignazio, un peu trop vite.

Si vous le dites. Nous en parlerons plus tard.

Et le comte russe se replonge dans son livre. L’Enfer, de Dante Alighieri. Il n’avait pas remarqué le titre la dernière fois.

Ignazio reprend aussi sa lecture. Van Helsing et son équipe affrontent Lucy, une belle rousse au charme sulfureux. Tout du moins dans l’interprétation coppolienne. C’est le combat viscéral contre Nosferatu, le Mal incandescent, à l’état pur, Dracula amoureux de Mina. Le chef d’œuvre de Bram Stoker qu’Ignazio relit régulièrement.

Plongé dans son livre, il ne voit pas le temps passer. Selon le comte Pyotr, celui-ci n’existe plus, est néant. Il est vrai que toute cette histoire et tous ces changements d’heure chamboulent son esprit, ébranlent ses fondements intérieurs et brisent le mur de ses certitudes. Ses pensées vacillent, le mur de briques rouges s’écroule. Le train fond dans le noir – c’est déjà la nuit ? – avance parmi les bouleaux, et lui, il s’allonge dans son wagon, sentant l’immensité russe au plus profond de son être. Il lit, s’éclairant à la lampe frontale. Avant de sombrer dans le sommeil, il écrit : un chat furtif, des babouches au pied, conteur irrationnel, esprit déraisonnable, futur impalpable.

Il rêve. Toujours ce wagon numéro 7. Devant lui, un ours, un vrai.

« C’est moi, Pyotr. Ne fais pas l’innocent. Au fond de toi, tu sais. Tu es dans un des nombreux interstices de l’univers. Il y a des passerelles partout. Ne t’étonnes pas si je te tutoie. C’est un rêve, je peux donc te tutoyer, te vouvoyer, te nouvoyer, inventer des mots, le champs des possibles s’ouvre à toi. Le rêve est la réalité. La réalité n’est pas de rêver mais la réalité, telle que tu la connais, n’existe pas. Il faudrait un monde, des âges qui s’étendent, des éons pour t’expliquer tout ça. Mais il te faut démêler la trame rapidement pour que tu puisses nous sauver et il ne nous reste plus beaucoup de temps. Tu as rencontré Haïku. C’est un chat fourbe. Les millénaires l’ont sûrement rendu plus clément. Par contre, Baba Yaga, elle, donne et reprend. Elle a donné, longtemps avant. Les Hommes se sont surpassés. Et maintenant, elle veut reprendre. Le communisme, la folie humaine, la dégénérescence. La sorcière a la rage. Tu te retrouves au croisement fatidique, à la croisée des chemins. Bien malgré toi, tu es notre chevalier. Tu dois vaincre cette vieille sorcière. Aie foi en l’imaginaire, ta puissance créatrice, ton écriture, de ce que tu poses sur le papier. Maintenant, sors de l’espace immémorial, réveille-toi. Pour l’instant, l’avenir n’est plus. En même temps, le Temps n’existe plus, comme de la pâte à modeler, tu en es le créateur. Mon rôle ici se termine. Je n’ai pas les compétences pour continuer. Quand tu te réveilleras, tu vas recevoir de l’aide. »

Ignazio se réveille, le cœur battant. Tous ces rêves qu’il a vécus enfant, tous les contes qu’il a lus. Tout prend une autre saveur, se révèle à lui. Le train s’arrête subitement. Il ne sait plus où il se trouve. Il sait juste qu’il a une bataille à mener, ici, dans cet espace restreint, ce wagon étroit, ne laissant pas de place à la latéralité : la voiture numéro 7.

La porte s’ouvre. Une femme entre. Des cheveux roux, des yeux de feu, un corps vigoureux. Elle et se dirige vers lui d’un pas résolu. Il sait. C’est elle. Ses yeux reflètent de la détermination. Il y voit aussi quelque chose de plus sombre.

Bonjour Ignazio. Je suis la princesse sans nom. Anonyme parmi les anonymes. Ma famille impériale a été massacrée par les rouges. Ce fut une époque difficile, inconcevable, horrible. C’est ce qui réveilla Baba Yaga, au fond de son Antre.

Je commence à comprendre, réplique le jeune aventurier.

La princesse sans nom l’observe un instant de ses yeux. Et poursuit :

C’est une sorcière qui se nourrit de la haine, de la violence, du mépris des Hommes pour les autres Hommes, de la Mort et de la souffrance. Elle grandit, grossit, avalant la peur de l’Humanité. Il faut l’arrêter Ignazio. Tu dois être le gardien de cet univers, ici, à la porte des mondes, au fin fond de l’Entre-deux. Tu dois te battre. Ton apparition ici n’est pas explicable. Peut-être ton attirance naturelle pour les frontières des genres littéraires, pour les frontières géographiques t’ont emmené ici ? Au carrefour des choses possibles et impossibles. Maintenant, réveille-toi, elle arrive. On se retrouve de l’autre côté. Et souviens-toi, forte est ton imagination.

En ouvrant les yeux, Ignazio prend son carnet : éternité du songe, réalité du rêve dans le rêve, irréel réel, une puissance imaginaire ?

Puis il se lève et se rend compte du silence et de la chaleur. Il entend quelques gouttes d’eau tomber du toit. Ignazio a changé. Il a compris son destin. Ce n’est pas qu’un bouleversement mais c’est toute sa vie, la vie future qui est en jeu, ici, maintenant, dans cet espace confiné, calme, étouffant de la voiture numéro 7. Une odeur rance, pourrie, lui monte aux narines. Il reste calme. Respire d’une manière un peu saccadée. Elle arrive. Il est prêt. Il tremble quand même et a peur. « Respire, nous sommes à tes côtés », lui susurre une voix à l’intérieur.

Debout au milieu du wagon, il attend. La porte s’ouvre. Des relents nauséabonds l’assaillent, des odeurs de renfermés et d’algues marines pourrissantes envahissent le wagon. Les sièges se délitent, les lits se flétrissent, les vitres se fracturent. Et elle apparaît, créature maléfique de la fin du monde. Ses vêtements élimés, usés, poussiéreux, recouvrent un corps grotesque. Ignazio regarde son visage effrayant traversé de rides. Et des yeux verts perçants, globuleux, veinées de rouges, gros comme deux univers.

— Viens à moi maintenant, lui chuchote-t-elle. Ne tente rien, ne fais rien. Tu ne souffriras pas. Viens, rejoins-moi, te blottir dans les bras de Baba Yaga.

— Plutôt mourir, crache Ignazio, sur un ton de colère.

— Tu as déjà la haine en toi, c’est bien mon garçon. Le travail sera plus simple.

— Pas forcément, siffle une voix derrière le jeune basque.

Baba Yaga contourne Ignazio de ses gros yeux effrayants. Derrière lui apparaît un renard roux, musclé, qui se met en position. Un renard vigoureux aux yeux de feu. « Oui, c’est moi, la princesse sans nom. Je vais te faire gagner du temps. »

Baba Yaga se met à rire. Un rire caverneux, grave et enroué, qui révèle des dents jaunes et pointues.

— Ha, princesse Anastasia, vous voilà. Votre disparition m’a affreusement peiné, dit-elle en se glissant vers Ignazio. Assassinée et brûlée vive au début du siècle dernier. Votre corps n’a jamais été retrouvée. Pour cause, vous êtes un renard.

— Ne bougez pas et évitez ce ton ironique avec moi. Repartez dans votre antre et laissez à l’humanité son libre-arbitre.

La sorcière tape le sol avec ses grosses babouches. Le wagon manque de s’écrouler.

— Notre chère humanité. Regardez où elle en est. La Russie est mienne. Les cités ouvrières sont miennes. C’est l’heure de la conquête. Tout n’est que poussière. Le monde m’appartient.

— Non, hurle Ignazio. Vous n’êtes que du vent.

Et il fonce vers Baba Yaga, qui, d’un revers de ses doigts énormes et crochus, l’envoie valser sur les lits-couchettes. Le renard se précipite sur la sorcière et la mord au visage. Celle-ci lui crache en retour un liquide verdâtre, acide, et le renard, aveuglé momentanément, ne peut éviter un coup de poing latéral. Le duel s’engage tandis que notre héros, sonné, reprend ses esprits. Baba Yaga sort un fin poignard, caché sous ses vêtements laineux.

L’attaque est foudroyante, rapide.

Anastasia lui saute à la gorge, tandis que la sorcière, d’un coup de poignard bien ajusté, pénètre le renard dans le flanc gauche, jusqu’à l’os. Qui tombe lourdement sur le sol et fait tourbillonner de la poussière.

— C’est la fin, crie la créature maléfique, qui sous l’effet de l’attaque du renard, recule vers le samovar.

Ignazio se relève. « N’oublie pas d’utiliser ton imagination. En toi réside la force qui te permettra de vaincre. » Il se rapproche du samovar, prend un torchon qui traîne, casse les tuyaux et asperge la sorcière d’eau bouillante. Poussant un cri de rage et de colère, elle lui fonce dessus. Ignazio n’a pas le temps d’esquiver l’attaque. Pris à la gorge, il se démène tant bien que mal. Ils avancent, collés l’un contre l’autre. Finalement, elle le relâche. Il tombe, perclus de douleurs.

— Tu es mien maintenant. Je t’enverrai à la cité des esclaves où tu subiras des tourments sans fin pour avoir bravé mon pouvoir et mon autorité. Jeune sot, croyais-tu me battre?

Ignazio souffre, il a mal.

Il doit agir. Et vite.

Il réfléchit. Au futur improbable, incertain, mais aussi à la probabilité de le transformer. Transformer la réalité, la transcender. Le pouvoir de l’imagination. Il tourne la tête. Son petit carnet est là. Son stylo. Baba Yaga le domine d’un sourire carnassier et satisfait. Il tend le bras, il pousse, il y met toute sa hargne, toute sa volonté. Du bout des doigts, il pince le petit Moleskine. Il prend son stylo et laisse l’imagination prendre possession de son corps, de sa main, de ses doigts, de son stylo.

Il regarde la sorcière, qui, soudain, ne rit plus.

Dans sa main gauche, proche de la nuit, il tient un bâton en bois, cylindrique et décorée de runes slaves. Le vieux bâton des ancêtres. Il ne comprend pas la langue mais cet objet magique lui apporte confiance et réconfort.

— Enfer et damnation, éructe la sorcière. Comment as-tu fait ?

Ignazio se relève et assène un coup de bâton sur la sorcière. Elle vole sur plusieurs mètres et se fracasse contre les portes du wagon. Baba Yaga rugit, jure en russe et relance une attaque. Mais Ignazio a la rage en lui, une rage positive, il est au carrefour crucial. Il se sent grand, calme. Le Don Quichotte du Transsibérien.

Un dernier coup projette la sorcière au niveau des toilettes du wagon. La porte se fracasse. Tout en avançant, une idée subite lui titille l’esprit. Il imagine le trou des toilettes, l’agrandit jusqu’à en faire une spire, un tourbillon, qui grandit, grandit, tel un trou noir. Et commence à aspirer Baba Yaga.

La sorcière n’est plus qu’une marionnette désarticulée.

Elle gesticule dans tous les sens, tout en se faisant aspirer. Le trou noir, béant, grossit, grossit. Et Ignazio se demande s’il n’a pas ouvert une porte vers quelque chose de plus ignominieux. Déjà, la sorcière a quasiment disparu. Seule sa tête horrible se tient juste au-dessus de la cuvette.

— Hihi, il faut appuyer sur le bouton pour tirer la chasse, dit une voix derrière lui.

Ignazio se retourne. Il croit reconnaître le vieil homme asiatique aperçu une nuit plus tôt, juste avant de dormir. Il a l’air paisible. Il est accompagné d’une dame d’un certain âge, les cheveux blancs et courts. Ils respirent la sérénité. Le vénérable reprend :

— C’est la meilleure façon de nettoyer les déchets.

Ignazio appuie donc sur le bouton. C’est ainsi que disparaît Baba Yaga, redoutable sorcière russe, aspirée dans les méandres des toilettes du wagon numéro 7 du Transsibérien.

Il se retourne et le vieil homme asiatique s’adresse à lui d’un ton apaisé.

— Notre mission est accomplie. Et grâce à vous, Ursula et moi pouvons partir en paix.

Ils soupirent, le visage toujours radieux, et s’évaporent dans un nuage de petites bêtes lumineuses. La lumière revient et Ignazio sent le train se remettre en mouvement.

Sans savoir pourquoi, il a un petit pincement au cœur.

Il prend son stylo, redevenu stylo. Et note : dans un soupir, des étoiles, des milliers d’étoiles, des lucioles s’envolant de la terre vers la mer, vers leur tombeau d’éternité.

Il essuie ses yeux embués d’émotions diverses et tente de retrouver la princesse Anastasia, la femme-renard. Elle a disparu. Sûrement après avoir joué son rôle elle aussi.

Et c’est à lui de jouer le sien.

Ignazio se dit qu’il aime bien ce wagon numéro 7 finalement. Le voilà gardien de l’Entre-deux, des frontières de l’Imaginaire, accompagnant les âmes vers leur vie désincarnée. Il est heureux. Il a son carnet pour écrire et le chef d’oeuvre de Bram Stoker. Pour la suite, il verra bien. Qui sait où est le futur et de quelle manière l’univers s’invente et se construit ?

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4 thoughts on “Le wagon numéro 7, par Guillaume Maréchal

  1. Très jolis fils d’histoire entremêlés, pour un résultat fantastique et magique. J’avoue, j’ai pensé à la pub Oxford avec le cahier qui permet d’agir sur la réalité ^^
    Enfin bref, de très belles réflexions et utilisations du rêve et du réel 🙂

  2. Entre mythes et légendes, histoires et Histoire, un bel entrelacs poétique de mondes où le monde n’existe que dans les rêves.
    Un conte magique et fantastique ouvrant sur les promesses de vies nouvelles.
    Bon moment de lecture
    Merci 😀

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