Voyageur accompagné, par Delphine Surrans

Kindle

[24 heures de la nouvelle 2017 : Un moyen de transport doit être important pour l’intrigue.]

Le gros plan montrait le visage du héros, déformé par la peur, vaincu, revolver braqué sur sa tempe, tout au regret d’être maintenant acculé dans cette misérable remise, après tant d’efforts pour lutter contre les deux malfrats qui avaient, plus tôt dans la nuit, attaché et mutilé la maitresse du manoir qu’il était payé pour défendre. Ridicule. Tant d’énergie pour un si minable résultat.

Et déjà le générique ! Merde. Obligé de se lancer dans des pronostics sur la suite des évènements. Je pense qu’il va tirer. Ouais, c’est sûr même. Son visage est à découvert depuis vingt minutes, son pote s’est fait transpercé le coeur par une  sorte de faux ou de fourche à bêcher. Y a vengeance. Il peut pas laisser vivre le mec et juste s’en aller.  Il va le zigouiller.

Je retire mes oreillettes, et rabats l’écran de mon ordinateur d’un coup sec. Ma voisine gigote sur son siège et se racle la gorge. Je lui jette un regard en coin.

« C’est violent quand même, dit-elle avec l’esquisse d’un sourire.

– Vous trouvez ?

– Désolée, mais tous ces combats ont attiré mon regard. Il faut avoir le coeur bien accroché. Tout-à-fait le genre de film d’action que mes fils choisiraient au cinéma. Je ne pensais pas qu’il pouvait trouver un public plus varié.

– Vous trouvez ? », répète-je.

Je me détourne en me grattant la joue. Pas du tout envie de la laisser continuer sur sa lancée. C’est quoi le problème. J’ai pas de compte à rendre à une bonne femme sur le choix du film que je mate dans le train. On partage un accoudoir, pour quelques heures, et rien de plus. Que ce soit dit, Madame Machin.

« Et quel âge ont-ils, vos fils ? »

Qui parle ? Je la regarde discrètement, sans me tourner vers elle. Elle porte un foulard sur la tête, enroulé tel un turban autour de son visage de porcelaine. Ses yeux bleus évoquent calme et intensité. Je retiens mon souffle. A les regarder, ils semblent distribuer des caresses. Belle et vieille, voilà ce qui me vient à l’esprit. Elle est assise juste en face de Madame Machin, et l’écoute, un doux sourire sur les lèvres, lui raconter sa vie, ses fils et peut-être bien ses films préférés, qu’est-ce que j’en sais. Moi, je ne l’écoute pas. J’ai appris à bloquer, de toute façon, toutes les voix que je ne voulais pas entendre.

Je la regarde, elle. Son foulard est d’un rouge un peu passé. Je revois cette même teinte sur le plaid que ma mère disposait dans l’herbe au fond du jardin, sur lequel elle passait des heures allongée, absorbée par ses livres, inaccessible. Je ferme les yeux. La femme au turban est assise sur le plaid. C’est moi qu’elle regarde maintenant, et elle m’enveloppe de son chaud sourire. Je suis debout  dans l’herbe devant elle, j’hésite à bouger, et je fixe la pointe de mes souliers. Elle me tend les bras, m’invite à la rejoindre. Immobile, patiente, elle insiste en silence. Elle m’offre la sécurité, sur ce radeau au fond du jardin, loin des crocodiles tout autour, loin de la cabane de l’oncle Hervé.

 

Bon. Arrête de rêvasser. Y a un truc qui m’énerve ! Je sais pas si c’est la fin pourrie du film ou ce siège qui me fait mal au cul, mais je sais que j’ai les nerfs. Un peu comme après une trop longue session de jeu en réseau, de celles qui font oublier de manger, boire et se coucher. Je sens que ça bout à l’intérieur. Faut que ça y reste, à l’intérieur. Même si ça bout autant que ça veut.

Je dois me détendre. Maintenant. Et pour ça, mieux vaut pas trop s’attarder non plus sur le décolleté que la mignonne d’en face me sert sur un plateau. Je me tourne vers la fenêtre. Mon pull en boule entre ma tête et la vitre refroidie par la soufflerie, je plaque mon oreille et l’étouffe dans la laine. Et je me concentre pour que l’autre ne perçoive plus, non plus, les bruits oxydés de la promiscuité humaine. Mon regard s’échappe au loin, dans le paysage agricole désert qui s’étend devant moi. Le grenier de la France, qu’ils disent, les profs de géo. Je fixe l’un après l’autre les poteaux électriques qui défilent en cadence, au pas de course, dans une régularité hypnotique et rassurante. Une voix familière s’immisce dans mon esprit : Calme-toi Quentin, tu es ici et maintenant et tu te sens bien. Je ferme les yeux. Je me sens mieux, reconnaissant. Je respire, longuement, profondément. Les tensions dans mes épaules se relâchent, mes cuisses s’affaissent sur le siège, je sentirais presque la douceur rugueuse du divan de Dr Marchal m’envelopper…

 

*******

 

« Messieurs dames, contrôle des billets ! »

Où suis-je ? Je lutte pour retrouver l’enveloppe du sommeil. Mais, une douleur sourde et irradiante, de la nuque aux lombaires, me force à redresser la tête, qui pesait mollement dans le vide, et à réajuster mon assise. Je tire sur ma jupe qui a remonté le long de mes jambes. Le train pour Aix-en-Provence. Voilà où je suis. Probablement. Mais depuis combien de temps ? Et qui, des autres, ces inconnus du train ont-ils côtoyé avant que je me réveille ?

« S’il-vous-plaît, contrôle des billets ! »

J’ouvre les yeux. Pas envie de bouger. Ni de faire face à la réalité. Les silhouettes de mes trois voisines, concentrées sur leurs sacs à main, se reflètent dans la vitre. Celle du contrôleur également. Je prends mon billet, posé devant moi sur la tablette, et le lui tend en silence. Il me regarde par-dessus ses lunettes,  semble réfléchir. Je baisse la tête, j’essaye de ne pas bouger, comme pour calmer l’océan déchaîné auquel il a peut-être été confronté plus tôt. Il scanne le code-barre, ne dit rien, puis me rend mon billet. Ouf.

Immobile, j’attends la suite. Prête à improviser, une nouvelle fois. Toujours forcée d’endosser le rôle de la seule protagoniste qui ne connait pas la pièce.

La femme assise dans ma diagonale, un turban sur la tête, me sourit gentiment :

« Virginie, c’est bien ça ?

– Oui, dis-je dans un souffle, surprise.

– Le Dr Marchal m’a demandé de vous accompagner jusqu’au centre. Vous vous débrouillez très bien Virginie. Nous y sommes presque. »

Je lui rends son sourire, soulagée.

 

 

Illustration : online picture Vision Psychology

 

Enregistrer

Kindle

2 thoughts on “Voyageur accompagné, par Delphine Surrans

  1. Les mondes intérieurs taisent souvent les souffrances.
    Parfois l’accompagnement silencieux offre l’instant apaisant au moment de franchir une nouvelle étape.
    Plus qu’à rentrer à l’abri maintenant.
    En paix.

  2. Très jolies transitions ( 😉 ) dans un court instant bien écrit, bien riche de détails.

Laisser un commentaire