Virtuelle cavale, par Jean-Patrick Beaufreton

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[24 heures de la nouvelle 2017 : Un moyen de transport doit être important pour l’intrigue.]

Mon père est un homme d’une autre époque, d’un autre siècle, peut-être d’un autre temps. Mais malgré son grand âge, il conserve une excellente mémoire : celle des vieilles histoires. Et il prend plaisir à les raconter, même à ceux qui les connaissent déjà. Surtout, il les commente, en leur ajoutant force clins d’œil aux temps présents. Quelquefois, le regret des époques anciennes s’y glisse mais plus souvent, il invite sa descendance à profiter de la jeunesse :

— Un vrai terreau pour les souvenirs que vous serinerez à votre progéniture quand vous flirterez avec la centaine !

L’entendre parler ainsi à ses arrière-petits-enfants, c’est retrouver une âme de gamin et l’écouter.

— Vous m’amusez avec votre réalité virtuelle ! lança-t-il un soir aux adolescents attablés, le nez planté dans leurs téléphones.

— C’est pas de la réalité virtuelle, papy, ça c’est les réseaux sociaux !

— Ah oui, ricana l’ancien, les réseaux sociaux. Pourtant ça existe depuis bien avant moi…

La remarque eut le pouvoir magique de relever tous les regards et de les tourner dans sa direction :

— Le plus ancien dont je me souvienne, c’était en 1537… en décembre 1537.

L’index lancé d’avant en arrière attestait l’exactitude de la date. Mon père avait capté toutes les attentions sans exception, il n’avait plus qu’à poursuivre son histoire :

— Ça se passait dans un coin de Normandie. À Bayeux pour être précis. Un dénommé Jean Patye était chanoine. Oh, comment vous expliquer ce que c’est ? Une espèce de curé, d’abbé, de vicaire ou de prêtre, comme vous voudrez. Je dis « une espèce » parce qu’il n’était pas très catholique, notre Jean Patye. Depuis un certain temps, il pensait avoir fait le tour de la Bible et des Évangiles ; les épîtres et les cantiques commençaient à le gonfler. Alors il s’intéressait davantage à la magie, la sorcellerie et toutes les autres sortes de diableries ; comme vous, avec votre fantasy, les gores ou autres Goth. On n’a encore rien inventé de nouveau de ce côté-là !

Bien sûr, le fameux Patye était vu par ses collègues comme un canard boiteux, un type louche, un abstentionniste qui ferait le jeu du camp adverse. Vous me comprenez ?

Comme on était en décembre, tout le monde attendait Noël et confessait à tour de bras les ouailles qui voulaient se redonner une virginité avant la naissance de leur dieu. De nos jours, on prépare le réveillon par la course dans les boutiques en souhaitant monnayer la grâce de ceux qui recevront les cadeaux. Du pareil au même : le bon Dieu se fichait pas mal de ces turlupins et aujourd’hui, vous remettez en vente sur vos réseaux sociaux la bricole reçue et encombrante. Pas grand-chose qui change !

Mais ne nous écartons pas, revenons à nos moutons. L’évêque de Bayeux avait une sorte de dette envers Rome ; les bons comptes font les bons amis, même chez les religieux. À chaque Noël, un chanoine du diocèse devait aller dans la ville sainte y chanter la messe de la Nativité. Sinon, l’évêque passait à la caisse et l’amende était plutôt salée… Je ne fais pas de commentaires, mais vous voyez bien à quoi je pense : un stage à points ou c’est l’addition !

En 1537, c’était justement le chanoine Jean Patye qui avait été tiré au sort pour aller faire le joli chœur au Vatican. Eh bien, au lieu de partir quatre mois à l’avance pour faire la route (à pied, ça va moins vite qu’un texto), notre lascar traînait dans Bayeux. À la Toussaint, à la Saint-Nicolas et pendant tout l’avent : père tranquille, il n’y a rien qui presse, j’ai tout mon temps ! Les autres flippaient un max : ils n’avaient pas appris à parler ainsi au séminaire de l’époque, mais le résultat était le même. Et le jour du 24 décembre, le missionnaire se baladait toujours en Normandie.

Eh, vous me regardez en vous disant qu’au cœur du XVIe siècle, il n’y avait ni TGV, ni hélico pour tracer la diagonale de Bayeux à Rome ? Vous avez raison, mais notre Jean Patye comptait sur un autre moyen de transport. Il n’avait pas de réseau social, mais il bricolait la magie, son Facebook à lui s’appelait Satan. Le chanoine a twitté un message sibyllin à sa façon et le diable lui est apparu. Là, devant lui, comme vous qui voyez sur vos écrans la bobine de vos copines parties aux sports d’hiver ! Le curé a demandé d’être véhiculé en un éclair sur les bords du Tibre. « OK, lui répliqua l’Uber… ou Lucifer comme vous voudrez, mais tu me trouves quelque chose pour m’occuper pendant que tu pousses ta chansonnette avec tes potes ; sinon, je rentre direct à la centrale et tu te débrouilles pour le retour ». Donnant-donnant, le prélat accepta le marché.

Et les voilà envolés dans les airs, deux cent cinquante ans avant les frères Montgolfier, sous les yeux ébahis des spectateurs agglutinés devant la cathédrale. Au lieu de prendre la ligne droite, genre GPS, l’avionneur satanique opta pour le chemin des écoliers : le Havre, remonter la Seine jusqu’à sa source, rattraper le Rhône et filer en Camargue, puis un petit tour au-dessus de la Méditerranée avant d’aller se poser sur la place Saint-Pierre : la fantaisie a toujours été le fort de Belzébuth et, après tout, c’était lui qui pilotait.

Les minutes que vous avez mises à trouver l’itinéraire sur vos appareils étaient trop nombreuses, le dragon volant était déjà arrivé à destination ! Vous voyez que pour se connecter au Colisée, on n’a pas attendu la G3 ou 4 : la messe commençait chez le pape et le chanoine Patye trottinait un brin, même si sa robe tortillonnée dans les jambes le freinait. « Hop là, là, hurla le steward pas tout à fait low-cost, qu’est-ce que je fabrique pendant que tu godspelles avec tes copains ? » Le curé se gratta le front et le nez, puis l’expédia dépaver la ville de Rome. Aussitôt assis à la place du missionnaire annuel venu de Bayeux, le chanoine vit un enfant de chœur lui faire signe : c’était le diable déguisé qui avait achevé le dépavage de toute la cité : même en 68, on n’allait pas si vite ! « Et maintenant, susurrait-il, je rentre ? » Le prêtre ignorait que lui rétorquer. En désespoir d’inspiration, il l’envoya repaver les rues, sans oublier les joints. Et il souligna qu’il s’agissait des joints entre les pierres, pas ceux à fumer. Je dois vous rappeler, les jeunes, que le diable avait la fâcheuse réputation de jouer avec le feu.

Donc, voilà notre père Patye en train de pousser son Introït tandis que sa monture jouait aux BTP. À peine le chant fini, l’ouvrier avait achevé son boulot, sans perdre un instant à enfiler les gants et le casque ; avait-il seulement mis en place les déviations qui perdent les promeneurs obéissants ? Il réclamait une nouvelle tâche, sous menace de mettre fin à son transport illico-presto. Le terme de « tâche » éveilla une idée dans l’esprit de l’abbé : « Prends un mouton noir et va le laver à la fontaine de Trévi jusqu’à ce que la laine soit blanche. » Du coup, la messe put suivre son cours et le chanoine piquer un petit roupillon pendant le sermon papal.

Après l’office, les servants se réunirent dans la sacristie, où notre filou normand réclama le contrat contraignant son évêque à expédier un choriste à ses frais ou à cracher au bassinet. Surpris par la requête, les Romains exhibèrent le document que Patye examina avant de le jeter dans les flammes qui réchauffaient la pièce. Eh oui, le chauffage central n’avait pas été installé, funeste erreur.

Profitant de l’ébaubissement général, Patye est parti en quête de son équidé : « Jamais là quand on en a besoin ! » éructa-t-il. Enfin, il l’aperçut au coin d’une rue : « Allez, grouille-toi et ne t’occupe pas des radars. » Le décollage fut immédiat. Le chanoine se questionnait à voix haute : « Est-ce qu’on voit des rétros ? », à quoi le cheval diabolique demanda s’il devait faire demi-tour. Le curé se désola d’être avec un chauffeur qui baragouinait mal la langue. Vous voyez, bien des problèmes perdurent encore.

Le voyage se déroula sans trop d’encombres : juste quelques trous d’air au-dessus des Alpes et une légère confusion entre la Loire et la Seine, mais le diablotin a bifurqué à Orléans, vers Chartres et tout est rentré dans l’ordre : « Pas besoin de Via Michelin quand on connaît ses clochers. »

Les confrères de Bayeux s’émurent à l’apparition de l’attelage infernal. Les ecclésiastes étaient persuadés que leur collègue avait passé la nuit en Normandie et qu’ils allaient être obligés de compter les sous de leurs quêtes pour régler l’ardoise. Devant eux, Patye s’esclaffait et répétait que tout était nickel, qu’il avait même réussi à cramer le papier les engageant depuis belle lurette. Bayeux était peinard à tout jamais.

L’évêque et ses subalternes eurent confirmation de l’annonce, mais ils jugèrent que leur envoyé avait utilisé des méthodes peu orthodoxes et pas catholiques du tout. Ils organisèrent une procession pour obtenir le pardon céleste et condamnèrent leur fautif à les suivre, la corde au cou et les pieds nus. Contre mauvaise fortune, le chanoine fit bon cœur et se soumit à la sentence.

Toute la tablée dévisageait mon père, bouches bées. On attendait une chute, une morale, une conclusion digne de l’aîné de notre famille :

— En 1537, le peuple avait compris qu’un simple abbé était capable de se faire transporter de Bayeux à Rome, aller-retour, le temps d’une messe de Noël. Et vous, vous croyez avoir inventé le monde avec la téléportation dans votre réalité virtuelle ? Vous avez juste remplacé le bon Dieu par des fabricants japonais et les croyances par des « applis supers » !

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4 thoughts on “Virtuelle cavale, par Jean-Patrick Beaufreton

  1. Bravo ! J’ai adoré, c’est vivant, entraînant, drôle et original. Très bien vu les références croisées entre les différents mondes d’aujourd’hui et d’hier. J’aurais peut-être aimé te voir donner plus de tâches au diablotin pendant la messe papale. Par contre, pardonne-moi, mais la chute est un peu naze ! (désolée !)

    • Merci pour ce premier commentaire.

      Toujours preneur des suggestions : quelle fin aurais-tu préférer ?
      Lâche-toi, car de toutes façons, je conserverai la mienne.

  2. Hahaha, tu as raison, c’est toi l’auteur, c’est toi qui décide 😉 hehehe…

    Bah, je sais pas, quelque chose de plus retourné (retournement de situation insolite) ou de complètement absurde. Surtout pas quelque chose de moralisateur. Mais ça, c’est mon goût personnel… et les goûts et les couleurs, tu sais bien ce que c’est 😉

  3. Rien de tel qu’une histoire jonglant sur l’Histoire pour croiser les mondes. Un brin de filouterie en soutane et le surnaturel fait la guigne à la technologie.
    Cet ancien a des dons de conteur et de quoi nourrir l’imaginaire.
    Merci pour le partage et un bon moment de lecture. 😀

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