Un voyage marxien, par Julien Dienon

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[24 heures de la nouvelle 2017 : Un moyen de transport doit être important pour l’intrigue.]

Armé de son marteau, Barry Dubray bricolait un nouvel abri à oiseaux en sifflotant. Ses voisins amusés, se demandaient toujours pourquoi il s’évertuait à les fabriquer lui-même alors qu’il pouvait tout simplement les acheter. Mais Barry aimait ça. C’était son petit plaisir dominical. Madame Dubray, elle, prenait le soleil installée dans sa chaise longue en sirotant un cocktail préparé par Lenny, leur robot domestique. Le petit Dubray, Karl, s’ennuyait et lisait une bande dessinée allongé sur l’herbe finement coupée du jardin et discutait de temps en temps avec son père. A la tête d’une organisation politique, Monsieur Dubray avait su diversifier ses placements financiers pour faire fructifier sa fortune. Mais il n’aimait pas trop parler de sa réussite. Il préférait garder son parcours pour lui. Le dicton « Pour vivre heureux, vivons cachés » lui convenait à merveille. Les Dubray avaient atterri dans les Hamptons au milieu d’autres oisifs de leur genre. La tranquillité du quartier s’apparentait à un entrainement pré-tombal. Aujourd’hui cependant, Monsieur Dubray dût s’arrêter dans sa tâche : l’ambiance était différente. Il n’aurait pas pu l’expliquer mais il régnait dans l’air comme un courant électrique. L’atmosphère était lourde et le vent…le vent soufflait différemment. Ses voisins avaient dû sentir eux aussi le vent tourner car ils étaient tous sortis dans leur jardin et guettaient dans la rue le moindre signe de changement. Le malaise grandissait et c’était contagieux. Karl ne lisait plus et des nuages empêchaient les rayons du soleil de parfaire le bronzage de Michelle Dubray.

– Tu sens ça Barry ?
– Et je n’aime pas trop, dit-il en fronçant les sourcils et les mains sur les hanches.
– Faites rentrer Karl à l’intérieur Lenny, s’il vous plaît.
– Bien sûr madame.

Lenny s’exécuta et quand il claqua la porte de leur maison, des pneus crissèrent à l’angle de la rue et une farandole de voitures noires arborant fièrement le drapeau américain défilèrent. Plusieurs camionnettes blanches les suivaient, habillées de différents logos de chaînes de télévision. Le troupeau motorisé s’arrêta devant le jardin des Dubray sous les yeux écarquillés du voisinage. Un cortège d’armoires à glace descendit des voitures et suivirent un homme qui était descendu de la voiture de tête et qui ressemblait étrangement au secrétaire d’Etat qu’il ne portait absolument pas dans son coeur. Celui-ci marchait d’un pas décidé vers Barry et sa femme qui s’était levée de son spot de bronzage.

– Monsieur Dubray ?

Barry regardait autour de lui comme pour éviter de répondre mais l’homme aux cheveux grisonnants qui le dépassait de deux têtes continuait de le fixer.

– Vous êtes bien Monsieur Dubray non ?
– Euh…oui oui c’est moi. Et…et vous êtes ?
– Clark Johnson, secrétaire d’Etat des Etats-Unis. C’est un privilège Monsieur Dubray !

Barry avait vu juste et vacilla. Monsieur Johnson lui serra la main et lui tint le dos pour l’empêcher de tomber tandis qu’il se retourna avec lui vers les équipes télévisées derrière eux qui s’étaient déployées aussi vite qu’un essaim de criquets à une certaine époque de l’Egypte antique. Ça et là, les journalises interpellaient les Dubray mais leurs phrases se percutaient, si bien qu’aucune n’était intelligible. Finalement, l’un d’eux s’approcha avec son micro :

– Monsieur Dubray ! Qu’est-ce que ça fait d’être l’un des premiers colons tirés au sort ?
– Mais que…
– Laissez Barry respirer- je peux vous appeler Barry ? – ce n’est pas tous les jours qu’on va pouvoir s’installer en territoire inconnu ! lâcha-t-il au journaliste qui s’adressait maintenant à lui.
– Monsieur le secrétaire d’Etat, pouvez-vous nous dire combien d’américains vont pouvoir rejoindre cette terre que personne encore n’a foulé ? Votre cabinet n’a pas été clair à ce sujet.
– Nous devions rester discrets tant que nous n’avions pas contacté les heureux gagnants, c’est vrai. Mais aujourd’hui, je peux vous affirmer que mille deux cents américains vont pouvoir participer à cette mission historique.

Les questions continuaient de fuser mais Barry était abasourdi par le trop plein d’informations qu’il venait de recevoir. Il avait serré la main au premier ministre, venait d’être tiré au sort pour une mission dont il ignorait le but et était en train de passer à la TV devant des millions de téléspectateurs. Pendant que l’équipe gouvernementale indiquait aux journalistes de se disperser dans le calme, Clark Johnson chuchota à l’oreille de Barry :

– Vous recevrez toutes les informations utiles à votre voyage prochainement. Nous tenons à ce que vous restiez discrets à propos de tous les renseignements que l’on vous donnera. Vous êtes un des pionniers. Restez digne et bon citoyen ! Si l’on vous pose des questions, faites mine de ne rien savoir.
– Mais savoir quoi ?
– Ha ! Vous m’épatez Barry ! Je suis ravi que l’on vous ait tiré au sort !

Et il repartit dans sa voiture aux vitres teintées sous la surveillance de ses gardes du corps qui l’enveloppaient de leur chair musclée pendant que les époux Dubray rentraient chez eux. Barry faisait les cents pas sous le regard médusé de sa femme qui ne comprenait pas ce qu’il se passait.

– Qu’est ce qui nous arrive Barry ? C’est qui tous ces gens ? Et l’homme qui t’a parlé. C’était vraiment le secrétaire d’Etat?
– Je ne sais pas deux fois, et oui.
– Le sarcasme ne va pas m’aider à me calmer ! Alors Barry Dubray tu vas vite me dire ce qu’il se passe ou je ne réponds plus de rien !

Michelle Dubray était d’ordinaire une femme calme qui parlait posément. Mais quand elle n’arrivait plus à gérer son stress, elle partait avec excès dans des diatribes violentes et devenait incontrôlable. Ce faisant, elle balança au visage de son mari le premier objet à portée de main. Par chance ce n’était qu’un magazine people qui s’ouvrit en tombant par terre dévoilant une page coupée en deux. Il y manquait un coupon-réponse pour un concours auquel aucun des Dubray n’avait participé…à moins que :

– Karl ! hurla sa mère.
– Karl ! imita son père.

Le petit Dubray du haut de ses quinze ans rappliqua en trainant les pieds, l’air penaud.

– Oui ?
– C’est toi qui as participé à ce concours ? dit son père en pointant du doigt la page déchirée.
– Oui
– Et c’était quoi comme concours ? fit sa mère en croisant les bras, le teint devenant lentement rubicond.
– Je pensais bien faire, on s’ennuie à mourir ici.
– Réponds à la question de ta mère. C’était quoi comme concours ?
– La participation à la première mission de colonie martienne.

Suite à cette déclaration fracassante, Madame Dubray s’évanouit, Monsieur Dubray grommela, et l’enfant Dubray se réfugia dans sa chambre.

 

Les jours qui suivirent, les Dubray reçurent plusieurs courriers amenés en main propre par un agent de l’état. Ils contenaient toutes les informations concernant leur périple qui aurait lieu dans un mois seulement, ainsi que des formulaires les questionnant sur plusieurs aspects de la vie courante. Certains les interrogeaient sur leurs habitudes alimentaires, le métier qu’ils voudraient exercer sur la planète rouge, leurs goûts culturels, leur préférence religieuse… Tout pour qu’ils puissent se sentir chez eux malgré une distance de plusieurs millions de kilomètres les séparant de leur patrie natale. Ils passaient leur journée à répondre à ces missives et le gouvernement les informait de leur radiation progressive de tous les organismes terriens où ils étaient inscrits. Barry Dubray pestait contre le sort qui allait le faire retravailler. Michelle Dubray déprimait de ne pas savoir si le soleil martien pourrait lui donner un teint aussi hâlé qu’ici, aux Hamptons. Karl Dubray jubilait de partir à l’aventure et de mettre fin à son ennui mortel. Quelques jours avant le départ, la morosité parentale laissa finalement place à une acceptation quasi fataliste de leur sort, ils devaient montrer l’exemple. Ils étaient passés à la TV tout de même !

Et un beau matin, ce fut le départ :

– Vous avez toutes vos affaires ? fit Barry à sa petite famille.
– Oui chéri.
– Oui papa.
– Dois-je rester ici Monsieur ?
– Oui Lenny. Garde la maison, on sait jamais ce qu’il peut se passer. Tu peux la laisser ouverte aux membres de notre communauté. Pour le reste, défends-là bien.

La famille Dubray se dirigea vers la voiture quand Michelle fut saisie d’une question existentielle à laquelle le gouvernement n’avait pas pensé, et qui pourtant tombait sous le sens au moment de quitter les lieux.

– On fait quoi des clés Barry ?
– Donne-les à Lenny.
– Mais s’ils le reprogramment, on ne pourra plus rentrer chez nous !
– Ce n’est plus chez nous. Maintenant viens, on va être en retard.
– Je ne partirai pas d’ici tant qu’on n’aura pas réglé ce problème de clé. Tu sais bien que si je ne résous pas une question je pique une crise, je m’énerve, je tremble, je risque de m’évanouir, je…

Michelle haussait dangereusement le ton. Son mari posa délicatement ses mains sur ses deux épaules et la regardait droit dans les yeux :

– Tu fais ce que tu veux des clés, de toute façon on ne reviendra pas.
– Mais je ne sais pas quoi faire justement. Et si jamais on loupe la fusée ? Il nous faudra les clés pour attendre la prochaine !
– Si tu continues de te poser ces questions, on va vraiment réussir à manquer la fusée. Alors maintenant tu me lâches avec cette histoire de clés. Je finis de ranger nos bagages dans le coffre et quand j’ai fini je veux que vous soyez assis dans la voiture. Si vous n’êtes pas là je pars sans vous.

Michelle et Karl entrèrent dans la voiture au moment où Barry démarra en trombe. Si le trafic était aussi dense que d’habitude ils risquaient d’être en retard pour l’embarquement. Ils n’avaient pas le temps de niaiser. Barry enclencha le pilotage automatique et la voiture calcula l’itinéraire idéal.

– J’ai mis les clés sous le paillasson.
– Je m’en f….Pardon ? Sous le paillasson ?
– Oui, personne ne pensera à chercher ici. D’habitude on les mettait sous le caillou blanc à côté du massif de jonquilles près de la porte.
– D’accord mais c’est pas l’endroit le plus sécurisé non plus si jamais on doit revenir.
– Peut-être mais va faire bouger un robot de garde de plus de cinq cents kilos !
– Comment ça ?
– J’ai ordonné à Lenny de rester sur le paillasson jusqu’à notre retour. Le temps qu’ils se décident quoi faire, on sera soit dans l’espace, soit revenus.

Barry éclata de rire et congratula sa femme qui continuait de le surprendre malgré les années. Karl lui n’écoutait pas et regardait par la fenêtre l’autoroute qui se rapprochait avec son lot de voitures statiques prises dans un embouteillage inhabituel. La voiture annonça :

« Vous devriez arriver avec un retard de vingt minutes environ, suite à un trafic plus dense que d’habitude. »

Barry pesta et frappa le tableau de bord. Michelle trembla en regardant son mari pris d’une fureur rare. Au-dessus de lui, des véhicules empruntaient les voies aériennes d’urgence pour shunter l’embouteillage. Il n’hésita pas longtemps et reprit le contrôle du véhicule manuellement. La voiture se souleva et lévita dix mètres au-dessus des autres autos. Les Dubray s’enfoncèrent dans leur siège en même temps que Barry enfonçait l’accélérateur. Ils dépassaient les automobilistes qui les klaxonnaient. Aussi, seulement deux minutes après avoir emprunté la voie d’urgence, ils furent rejoints par un véhicule de police qui les fit s’arrêter et redescendre sur le bas-côté de la route sous les applaudissements et klaxons des autres automobilistes. Quelqu’un avait dû les prévenir. Barry baissa la vitre à la demande du représentant de l’ordre :

– Bonjour Monsieur, vous savez comment s’appelle la voie que vous avez empruntée ?
– La voie aérienne d’urgence ?
– Exact ! Et je ne vois absolument rien qui justifierait une urgence dans votre véhicule. Ça vous fera une amende de 580 crédits.
– Attendez, vous ne comprenez pas. Je…
– Je vous rajoute 250 crédits pour outrage à agent.
– Mais…que…
– Une autre remarque ?

Le policier détacha un feuillet du carnet qu’il avait entre les mains et le tendit à Monsieur Dubray.

– Tu penses qu’on va louper la fusée, fit Karl en s’adressant à sa mère.
– Je ne sais pas Karl. Arrête avec tes questions, tu me stresses, dit sa mère en se rongeant les peaux.

L’agent de police retira d’un coup sa main de l’intérieur de la voiture avant que Barry put saisir le b out de papier.

– Vous faites partie de l’expédition spatiale martienne ? lâcha le policier.
– Oui et nous…
– Je vais vous escorter, vous ne devez absolument pas louper votre vol. Oubliez l’amende. Suivez-moi !

Barry bégaya sans pouvoir accoucher correctement de ses mots et sa femme le secouait en rigolant.

– Tu vois ! Ce monsieur a compris qu’on était important. T’as entendu ? « On ne doit pas louper notre vol ».
– C’est incroyable, fit Barry.

Les deux véhicules s’envolèrent et Barry avait du mal à suivre le rythme imposé par la voiture de tête qui sonnait à grand coups de gyrophare pour faire place nette. Faisant fi des limitations de vitesse, ils rattrapèrent leur retard et arrivèrent deux minutes avant l’heure prévue du décollage. Ils laissèrent leur voiture sur le parking privé des employés de la base spatiale grâce au laisser-passer du policier qui les escorta jusqu’à la porte d’embarquement où une hôtesse les accueillit :

– Bonjours messieurs, dames. Votre carte d’embarquement s’il vous plait.
– Oui, oui la voilà, fit Barry en lui tendant le précieux sésame.
– Très bien. Un bus va vous conduire à la porte du vaisseau. Vous êtes les derniers passagers. Encore toutes mes félicitations, dit-elle en affichant un large sourire qui paraissait forcé.

Elle leur ouvrit la porte vers le tarmac où arriva ledit bus. Derrière lui, ils virent la fusée longiligne qui s’étalait dans le ciel. C’était une longue tige argentée sans feuille, boursoufflée de capsules à l’allure de bourgeons, le cockpit cachée par d’épais nuages gris. Les réacteurs exhalaient une fumée cendrée qui réchauffait l’air ambiant et l’asséchait. Hypnotisés, le transport en bus leur sembla durer des heures alors qu’il n’avait mis que cinq minutes pour rejoindre la porte du vaisseau où un robot les fit rentrer. Ils ne virent aucune présence humaine sur le chemin les menant à leur caisson de stase. Comme précisé dans les divers documents de préparation au voyage martien, ils se déshabillèrent et restèrent en sous-vêtements. Ils avalèrent leur pilule d’hibernation et entrèrent dans leur boîte de haute technologie et s’endormirent. La fusée décolla sous les applaudissements des centaines de milliers d’américains qui suivaient l’évènement devant leur poste de télévision. C’était un beau décollage.

 

Des mois plus tard, les Dubray se réveillèrent. A travers le hublot les Dubray observaient Mars se rapprocher lentement.

– Papa on va voir des martiens ?

Son père posa les mains sur les épaules de son fils et, en regardant son reflet sur le hublot de la navette qui laissait apparaitre un sol aussi rouge que ses convictions, dit en souriant :

– En voilà déjà deux.

Déambulant dans les couloirs du vaisseau avant l’atterrissage, il croisa d’autres personnes qui se réveillaient doucement. Quelque chose le frappa. Ils les connaissaient tous. Ils étaient membres du parti comme lui. Le gouvernement aurait-il osé ? Ayant compris la supercherie et sans aucun moyen de retour il s’effondra sur le sol en tapant du poing. Il jura qu’au nom de Staline, il se vengerait.

 

Des cobayes martiens assignés à résidence sous bonne garde robotique, le gouvernement américain se félicitait du tri effectué dans leur population. Ils ne pouvaient rêver mieux comme sujets d’expérimentation pour une prochaine vraie mission de colonie martienne. Si problème il devait y avoir, ça ne serait pas une grand perte. A Washington, le maccarthysme fêtait sa plus importante victoire.

 

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5 thoughts on “Un voyage marxien, par Julien Dienon

  1. J’ai ri, à plusieurs reprises. Ecriture agréable et chute malicieuse, bravo !

  2. Anticipation à l’approche d’un décollage dans les années à venir ?
    Tous les enfants des familles concernées ont-ils donc rempli les bulletins de participation ?
    Un agréable moment de lecture.
    Merci.

    • Enfants, membres de la famille, ou tirage au sort « arrangé »…qui refuserait un voyage sur Mars tous frais payés ? Mais j’aurais pu le préciser.
      Merci pour votre commentaire en tout cas !

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